Offensive de mai de la Fraction armée rouge
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L' offensive de mai de la Fraction armée rouge (Mai-Offensive der Rote Armee Fraktion) consiste en six attentats terroristes perpétrés par la Fraction Armée rouge (RAF) en République fédérale d'Allemagne entre le 11 et le . Deux de ces attentats visaient des installations militaires américaines, deux des autorités policières, un visait à assassiner le juge Wolfgang Buddenberg et le dernier était dirigé contre les bâtiments des éditions Springer à Hambourg . Au total, quatre personnes sont tuées et 74 blessées par les terroristes d'extrême-gauche.

En , la police parvient à arrêter dix membres fondateurs de la RAF, dont certains seront inculpés et condamnés lors du procès de Stammheim (1975-1977).
Ces différentes attaques auront pour effet d'isoler la fraction armée rouge de la quasi-totalité de ses soutiens politiques à gauche. Par ailleurs, la République fédérale d'Allemagne accroit considérablement les mesures de sécurité autour de ses bâtiments publiques, de ses hauts fonctionnaires et du personnel politique.
Préparatifs
Plusieurs évènements précèdent l'offensive proprement dite : l'acquisition de ressources financières et logistiques, l'entraînement au maniement des armes et explosifs ainsi que l'élaboration d'une idéologie légitimant ce type d'actions.
A l'été 1970, plusieurs membres de la RAF sont allés en Jordanie dans un camp d'entraînement du groupe terroriste palestinien Al-Fatah pour se familiariser avec la lutte armée[1]. Pendant les deux années suivantes, la RAF a commis plusieurs braquages de banques, des cambriolages de bureaux d'immatriculation et des vols de véhicules afin de financer et organiser la vie de ses membres entrés en clandestinité[2]. Par ailleurs, dans le texte fondateur« Le Concept de la guérilla urbaine » , publié en et rédigé par Ulrike Meinhof, la RAF annonçait une « intervention révolutionnaire » et y avait déployé une argumentation ayant pour but de légitimer le passage à la violence politique pour atteindre ses objectifs[3],[4].
En , Thomas Weisbecker sous-loue à un étudiant un appartement à Francfort-sur-le-Main, rue Inheidener 69. D'autres membres de la RAF louent quatre autres appartements dans les environs. Gerhard Müller commande par téléphone depuis Francfort des produits chimiques dans toute l'Allemagne. Selon ses propres déclarations, il aurait ainsi commandé 500 kg de nitrate d'ammonium et 250 kg de nitrate de potassium. En outre, des membres de la RAF volent 187 capsules détonantes et 64 amorces dans une usine de basalte désaffectée à Oberaula . Andreas Baader, Gudrun Ensslin, Holger Meins et Jan-Carl Raspe utilisent ce matériel pour fabriquer des bombes dans l'appartement de la rue Inheidener.
Offensive de mai 1972
Attentat au Quartier général du V US Corps à Francfort-sur-le-Main

Le , à 18h59, trois bombes d'une puissance totale de 80 kg de TNT explosent dans l'ancien bâtiment de l'IG Farben à Francfort-sur-le-Main. À l'époque, le complexe abrite le quartier général du Ve Corps de l'armée américaine, le Commandement des États-Unis en Europe et le siège de la Central Intelligence Agency (CIA) en Allemagne. Deux bombes explosent dans le portail d'entrée, la troisième dans le mess des officiers. Des éclats de verre tuent le lieutenant-colonel Paul A. Bloomquist ; 13 personnes sont blessées. Les dégâts matériels sont estimés à 3,1 millions de marks[5],[6].
Le , l'agence de presse allemande (dpa) à Munich reçoit une lettre de revendication de l'attentat par le « Commando Petra Schelm ». La lettre justifie ainsi l'attaque :
« En raison des stratégies d'extermination au Vietnam, l’Allemagne de l’Ouest et Berlin-Ouest ne doivent plus constituer une base arrière sûre [pour les forces armées américaines]. Ils doivent savoir que leurs crimes contre le peuple vietnamien leur valent des ennemis nouveaux et acharnés, et qu’il ne restera plus nulle part au monde où ils puissent être à l’abri des attaques d’unités de guérilla révolutionnaires[7] »
Dans l'appartement de la rue Inheidener Straße, les autorités découvriront des matériaux explosifs ainsi que des articles de presse datant du concernant l'ordre donné par le président américain Richard Nixon de miner et de bloquer tous les ports nord-vietnamiens pendant la guerre du Vietnam, ainsi que de bombarder plusieurs grandes villes du pays.
La lettre de revendication de l'attentat exige l'arrêt des bombardements au Vietnam ainsi que le retrait de toutes les forces américaines engagés dans la guerre du Vietnam. La lettre se termine par l'appel « Créons deux, trois, plusieurs Vietnam ! » Ce slogan, tiré d'un pamphlet de Che Guevara, était connu et souvent utilisé par l'opposition extra-parlementaire depuis 1967[8].
Attentats contre la police à Augsbourg et Munich
Le , à 12 h 15 et 12 h 18, deux bombes explosent aux troisième et quatrième étages du commissariat de police d'Augsbourg, sur la Prinzregentenplatz. La deuxième bombe blesse six policiers et un ouvrier. Une troisième bombe n'a pas explosé. Les enquêteurs imputeront par la suite l'attentat à Baader, Raspe ainsi qu'à un autre homme.
À 14 h 15, une femme appelle le bureau des salaires de Munich pour l'informer qu'une bombe va exploser dans sept minutes à l'office régional de la police criminelle, à proximité immédiate de leurs propres locaux. La voix les exhorte à évacuer leur bureau . Les personnes alertées se réfugient dans le parking de la police criminelle. C'est là, à 14 h 20, qu'explose une bombe dissimulée dans une voiture. Dix personnes, dont un enfant, sont blessées. Les dégâts matériels sont estimés à plus de 500'000 marks allemands, une centaine de voitures ont été endommagées[9].
L'attentat est revendiqué par la RAF qui se présente comme «le commando Thomas Weisbecker[10] » Dans la lettre de revendication datée du et postée de suisse, le groupe déclare qu'un « peloton d'exécution » de la police d'Augsbourg et de Munich aurait surpris et assassiné Weisbecker le . Or, selon eux, les autorités chargées de l'enquête ne pouvaient pas « liquider l'un d'entre eux [...] sans devoir s'attendre à une riposte.[9] »
Attentat conte le juge Wolfgang Buddenberg
Le , Manfred Grashof lui-même membre de la Fraction armée rouge a tué un policier lors d'une fusillade et été lui-même grièvement blessé. Wolfgang Buddenberg juge d'instruction à la Cour fédérale de justice (BGH), est chargé de ce dossier.
Depuis , deux femmes travaillant pour la RAF espionnaient le domicile de Buddenberg et son trajet pour se rendre à son travail. Il s'y rendait habituellement en voiture, sa femme Gerta étant généralement au volant. Le , à 12 h 30, une gourde remplie d'explosifs explose sous le siège passager de sa voiture, devant chez eux. La bombe était fixée à l'aide d'aimants sous le plancher du véhicule ; un câble reliait son détonateur au démarreur. C'est en faisant démarrer la voiture que Gerta Buddenberg déclenche l'explosion de la bombe ; elle survit mais est grièvement blessée. Elle est transférée à l'hôpital et immédiatement opérée[11]. Son foie a été endommagé, ses deux jambes ont également été touchée, elle passe 13 semaines à l'hôpital[12],[13].
L'explosion a arraché le siège passager et le toit ouvrant a été projeté à plusieurs mètres de là. Ce jour-là le juge Wolfgang Buddenberg était allé travailler à pied. Quiconque ce serait assis sur le siège passager n'aurait eu aucune chance de survie[14].
Quatre ans plus tard, Gerta Buddenberg témoigne au procès de Stammheim, lors du 96e jour d'audience. Elle souffre encore des conséquences de l'attentat, tant sur le plan physique que psychique. Elle souffre d'une perte d'audition médicalement attestée, elle a du réapprendre à marcher et a été reconnue invalide à 50%. Elle reste traumatisée par l'attentat, elle souffre d'insomnie et est devenue beaucoup plus nerveuse qu’auparavant[11].
Le couple parquait toujours sa voiture dans la rue et n'avait pas pris de mesure spéciale pour assurer sa protection[11].
La lettre de revendication du « Commando Manfred Grashof » datée du qualifie l'attentat de Karlsruhe d'« acte punitif » : Buddenberg, « le porc », aurait fait transférer Grashof de l'hôpital vers une cellule « alors que le transport et le risque d'infection en prison mettait en danger sa vie » . Cet acte, poursuit le communiqué, consiste en une tentative de meurtre de la part de la police contre une personne sans défense. Dès lors, la RAF allait continuer à perpétrer des attaques à l'explosif contre des juges et des procureurs jusqu'à ces derniers cesser de violer les droits des prisonniers politiques[15]. Dans la foulée, le communiqué déclare que le traitement infligé à Carmen Roll et Manfred Grashof témoigne d'un « fascisme déjà institutionnalisé au sein du système judiciaire » ainsi que du « début de la torture ».

Attentat de la Tour Springer à Hambourg
Le , la RAF commet un attentat à la bombe dans la tour des éditions Axel Springer à Hambourg, où sont imprimés les journaux Bild, die Welt et Hamburger Abendblatt[16]. A 15h41, une première explosion à lieu au troisième étage, à 15h45, une deuxième bombe explose au sixième étage, dans les toilettes des dames[17]. A 15h35 et à 15h37, des appels anonymes avaient été passé afin d'avertir les éditions qu'une bombe allait exploser dans 15 minutes, mais les deux employées qui ont reçu ses appels ne les ont pas pris au sérieux. La première se ravise et contacte le service de sécurité. Aux moments oû les explosions retentissent, près de 3'000 collaborateurs se trouvent dans la tour Springer et le service de sécurité n'a pas eu le temps d'organiser la moindre évacuation[17].
Le bilan humain de cette attaque se monte à 17 blessés, certains ayant été grièvement touchés. Les dégâts financiers se montent à un tiers de million de marks[18]. Les victimes sont de simples collaborateurs ; les responsables du secteur éditorial, très probablement visés par la bombe au sixième étage, sont tous indemnes[17]. Le jour même, Arnd Plötter, responsable éditorial du Bild retourne au travail. Il en va de même le lendemain pour le reste des collaborateurs. Quatre bombes sont cependant encore cachées dans le bâtiment. Un nouvel appel téléphonique anonyme en avertit les éditions , 32 heures après l'attentat, l'ensemble des bombes sont désamorcées[17].
La RAF revendique l'attentat au nom d'un "commando du "[19]. La date du se réfère au , date du décès de l'étudiant Benno Ohnesorg, tué d'une balle dans la tête par un policier lors d'une manifestation contre la visite officielle du Shah d'Iran en Allemagne de l'Ouest[18]. La date du décès tragique de Benno Ohnesorg est alors largement connue au sein de la société allemande. Par ailleurs, tant le mouvement étudiant que l'opposition extraparlementaire de l'époque exècrent les éditions Springer[18],[20],,[17] et vont parfois jusqu'à les désigner dans leurs slogans comme étant co-responsables du décès de l'étudiant[17].
Quartier général de l'armée américaine en Europe à Heidelberg
Lors de la préparation de l'attentat, un observateur mandaté par la RAF avait constaté que les voitures immatriculées aux États-Unis n'étaient pas régulièrement contrôlées à l'entrée du quartier général de la 7e armée américaine à Heidelberg. La RAF équipe de plaques américaines dérobées deux voitures[21]. A l'intérieur de ces voitures, ils placent deux bombes de 95 et 30kg et conduisent les véhicules sur le site le . Irmgard Möller est au volant de l'un des deux[22].
L'une des voitures est garée devant le bâtiment des services secrets, l'autre près d'une tour de contrôle radio. À 18 h 10, les bombes explosent à dix secondes d'intervalle. Elles tuent sur le coup Charles Peck et Clyde R. Bonner. Grièvement blessé, .Ronald A. Woodward succombe lors de son transport à l'hôpital. Cinq autres personnes sont également blessées[21],[22]
Le , la RAF envoie une lettre de revendication de la part du « commando du » (anniversaire de la mort de Petra Schelm en 1971) et explique que l’attaque est motivée par le fait que le général américain Daniel James Jr. avait déclaré publiquement le même jour que l’US Air Force n’exempterait plus aucune cible au nord ou au sud du 17e parallèle de bombardements. Un génocide serait en cours en Vietnam, analogue à la « Solution finale ». La RAF réitère par ailleurs son appel à faire cesser tout bombardement au Vietnam[23]. La RAF indique par ailleurs qu'en raison de leur but commun, cette attaque fait partie de la même opération que celle du précédent[24].
Opération Wasserschlag
Le , le chef de l'Office fédéral de la police criminelle, Horst Herold, avec l'autorisation du ministre de l'Intérieur Hans-Dietrich Genscher, convoque tous les chefs de commissions spéciales des Länder et les représentants des gardes-frontières fédéraux et ordonne une opération d'envergure nationale pour le (Aktion Wasserschlag[25])[26].
Le but de l'opération est de « vraiment faire bouger les poissons en frappant l'eau », c'est-à-dire contraindre les membres de la RAF à fuir leurs cachettes et les pousser à commettre des erreurs afin de pouvoir les repérer[27],[26].
Le , l'ensemble des forces de police fédérales est placé pendant une journée sous le commandement de l'Office fédéral de la police criminelle pendant une journée, permettant des barrages routiers à l'échelle nationale aux postes frontières, aux entrées et sorties d'autoroutes, des contrôles de véhicules et des vols de surveillance. Des moyens très considérables sont ainsi déployés, tant sur terre que dans les airs. Les ministres de l'Intérieur des Länder sont informés du plan élaboré au niveau fédéral. Les autorités invitent le public à donner tout renseignement utile à l'enquête tandis que radio et télévision font part en direct du déroulement de l'opération.
La journée du ne donne lieu à aucune arrestation mais les membres de la RAF ont bel et bien été amenés à commettre des erreurs. Très peu de temps après, la quasi-totalité des membres de la première génération de la RAF sont désormais sous les verrous. Dès le1 , Andreas Baader, Holger Meins et Jan-Carl Raspe sont arrêtés à Francfort. Gudrun Ensslin est arrêtée à Hamburg le tandis que Brigitte Monhaupt et Bernhard Braun le à Berlin[28]. Gerard Müller et Ulrike Meinhof sont arrêtés le près de Hanovre, Siegfried Hausner le à Stuttgart. Le , Klaus Jünschke et Irmgard Möller sont arrêtés à Offenbach-sur-le-Main.
Mesures de sécurité renforcées
La série d'attentats a secoué la République fédérale et a entraîné un renforcement des mesures de sécurité dans les institutions publiques et privées. Le stationnement a été interdit devant la Chancellerie fédérale et le ministère de la Défense, et des contrôles d'accès et des laissez-passer ont été mis en place à la maison d'édition Axel Springer et dans d'autres entreprises[13].
Isolation politique
La vague d'arrestations de l'été 1972 constitue la troisième vague d'arrestations. En 1970, Horst Mahler, Irene Görgens, Brigitte Asonk et Ingrid Schubert ont été arrêté en octobre, Karl-Heinz Ruhland, Heinrich Jansen et Ulrich Scholtze en décembre. En 1971, il en est de même pour Hans-Jürgen Bäcker, Ilse Stachowiak et Astrid Proll[28]. Petra Schelm est quant à elle morte les armes à la main en tentant de résister à son arrestation[28]. Peter Homann, Beate Sturm et Ulrich Scholtze ont tous les trois volontairement quitté le groupe en 1970[28]. De ce fait, le nombre de membres de la RAF encore en liberté est extrêmement réduit et aucun d'entre eux ne fait partie des membres dirigeants de l'organisation.
Avec les « Semaines de la peur », la RAF tenta de contraindre l'État à prendre des contre-mesures impopulaires, critiquées par la société. L'objectif était de susciter la solidarité avec la RAF au sein de la société et d'établir un « front populaire » contre l'État. Ce plan échoue. Les sympathisants de la RAF critiquent vivement la mise en œuvre des attentats et le choix des cibles. L'attaque contre les locaux de la maison d'édition Axel Springer, au cours de laquelle des ouvriers et des employés sont blessés, est notamment condamnée par une large partie de la gauche, y compris par la gauche extraparlementaire[29]. La décision de la RAF de prendre le risque de tuer des ouvriers lors de l'attaque de la tour Springer est critiqué jusque dans les rangs du mouvement du 2 juin.
L'attentat contre le quartier général américain de Heidelberg, par lequel la RAF avait tenté d'apaiser les milieux de gauche, est également critiqué. Alors qu'en 1971, et surtout après la mort de Petra Schelm, la RAF avait bénéficié d'une certaine sympathie, voire d'une volonté d'aide limitée, au sein de la gauche – selon une enquête représentative, seul un cinquième environ des personnes interrogées considérait ses membres comme des criminels, la majorité les considérant comme des « combattants politiques»[30]. Après la série d'attentats de l'offensive de , la RAF se retrouve largement isolée politiquement, à la fois de la gauche parlementaire, du mouvement étudiant et d'une large part de la gauche extraparlementaire.
Le choix de la violence envers des personnes et non plus simplement la destruction de biens matériels provoque la réaction opposée à celle espérée par la RAF : une diminution du soutien envers son action, la population qui coopère avec la police et soutient son action, aucun soulèvement populaire contre l’État allemand[29],[31],[26].
Emprisonnement et inculpations
Après leur arrestation, les membres de la RAF sont détenus dans différentes prisons à travers toute la république. Gudrun Ensslin est détenue à Essen, Holger Meins à Wittlich, Andreas Baader à Schwalmalstadt-Ziegenhain. Jean-Carl Raspe est emprisonné dans la division homme de Köln-Ossendorf, tandis qu'Ulrike Meinhof est elle emprisonné dans la division femme de cette même prison, où Astrid Proll se trouve déjà[32].
Durant leur détention provisoire, ils sont tous détenus dans des cellules individuelles. Notamment inculpés en raison de l'article 129 du code pénal ouest-allemand - création d'une association de malfaiteurs (Bindung einer kriminellen Vereinigung) - ils sont soumis à des mesures de sécurité renforcées[33]. Si le code pénal est fédéral, ses conditions d'application relèvent des Länder[34]. Il en résulte des conditions de détention différentes d'un Länder à l'autre. Par ailleurs, les directeurs des centres de détention disposent également d'une marge de manœuvre[35].