Opération Sunrise (Seconde Guerre mondiale)
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L'opération Sunrise, parfois appelée l'incident de Berne, désigne une série de négociations secrètes menées pendant la Seconde Guerre mondiale, de février à mai 1945, entre des représentants de l'Allemagne nazie et des États-Unis, afin d'obtenir une reddition locale des forces allemandes dans le nord de l'Italie[1]. La plupart des réunions se déroulèrent aux alentours de Berne, en Suisse, et les principaux négociateurs étaient le général de la Waffen-SS Karl Wolff et l'agent américain de l'OSS Allen Dulles. Ces rencontres éveillèrent les soupçons des Soviétiques, qui craignaient que les Américains ne cherchent à signer une paix séparée avec les Allemands, et donnèrent lieu à une correspondance houleuse entre Joseph Staline et Franklin D. Roosevelt, un des premiers épisodes de la guerre froide naissante[2].
Prélude
Durant la Seconde Guerre mondiale, Allen Dulles dirigea, à partir de novembre 1942, le bureau de l'Office of Strategic Services (OSS) rattaché à l'ambassade américaine à Berne, qu'il utilisa comme base pour ses opérations de renseignement. Sous couvert diplomatique, Dulles ne dissimulait guère ses véritables activités, largement connues notamment grâce à un article du New York Times paru le , indiquant qu'il était « remplacé de son poste de trésorier du comité en raison de son travail pour l'OSS pendant la guerre »[3]. L'OSS (Office of Strategic Services) était une agence nouvellement créée, et son avenir après la Seconde Guerre mondiale, sous le nom de CIG (Central Intelligence Group), puis de CIA, était incertain. L'Armée et la Marine, qui avaient leurs propres services de renseignement, s'opposaient alors à son existence (l'OSS fut d'ailleurs dissoute en octobre 1945)[4]. Le chef de l'OSS, William Donovan, faisait pression avec insistance pour que son organisation soit maintenue après la guerre, et ses agents étaient donc soumis à une forte pression pour obtenir des succès susceptibles de justifier le maintien de l'agence. Dulles, quant à lui, n'ayant accompli que très peu de choses durant ses trois années à Berne, cherchait désespérément un succès qui lui permettrait de terminer la guerre en beauté et de justifier la poursuite de l'existence de l'OSS[5].
Situation en Italie
En juillet 1943, suite au débarquement allié en Sicile, Mussolini fut arrêté sur ordre du roi Victor-Emmanuel III, ce qui déclencha une guerre civile. L'armée italienne hors de la péninsule s'effondra et ses territoires occupés et annexés tombèrent sous contrôle allemand. L'Italie signa un armistice avec les Alliés le .
Cela provoqua l'occupation allemande du nord de l'Italie ce même mois déclenchant en retour une guérilla contre les Allemands et les forces de la « république de Salò » fasciste menée par des groupes d'insurgés italiens fidèles au Comité de libération nationale (CLN). La majorité des Italiens considéraient le CLN, et non le gouvernement résiduel de Rome dirigé par le très impopulaire roi Victor-Emmanuel III, comme leur gouvernement légitime, au grand dam des gouvernements américain et, plus encore britannique, qui préféraient traiter avec le gouvernement romain[6]. Dans la nuit du 8 au 9 septembre 1943, lors du lancement de l'opération Achse, l'occupation allemande de l'Italie, le Roi, au lieu de tenter de rallier son peuple, se contenta d'émettre des ordres vagues et contradictoires dans un document non signé, rédigé au crayon, puis s'enfuit de Rome à la faveur de la nuit[7]. Le manque de leadership du Roi dans la nuit du 8 au 9 septembre facilita grandement l'occupation allemande, la plupart des officiers de l'armée italienne étant désemparés et porta un coup fatal au crédit de la maison de Savoie[8]. La monarchie était particulièrement impopulaire dans le nord de l'Italie, où la population estimait que Victor-Emmanuel était responsable, par son incompétence et sa lâcheté, de l'occupation nazie[9]. La chute du niveau de vie due à l'occupation allemande dans le nord permit au Parti communiste italien, traditionnellement populaire auprès des classes ouvrières des villes industrielles du nord, de gagner encore en popularité. Nombreux étaient ceux qui, dans le nord de l'Italie, aspiraient après la guerre à une « république populaire » utopique, sur le modèle de l'Union soviétique, perçue dans certains milieux italiens comme un modèle de liberté et d'égalité[10]. En Italie, un retour à l’ordre d’avant-guerre signifierait un retour au fascisme, ce qui conduisit les Italiens antifascistes à affirmer que ce qu'une rupture avec le passé était nécessaire[10].
Opération Sunrise
Depuis l'automne 1944, l'Armée rouge progressait dans la vallée du Danube. Le 26 décembre 1944 débuta la bataille de Budapest, qui s'acheva par la capitulation de la ville le 13 février 1945. [11] Après la chute de la capitale hongroise, l'avancée de l'Armée rouge se poursuivit dans la vallée du Danube en direction de Vienne[12]. Les forces allemandes du nord de l'Italie résistaient elles farouchement à une offensive alliée dans la vallée du Pô, menant une campagne défensive acharnée. Cependant, les bombardements alliés avaient considérablement réduit leurs approvisionnements en provenance du col du Brenner, rendant la situation allemande en Italie extrêmement précaire[13]. L'objectif initial des pourparlers en Suisse, tels que proposés par Wolff, n'était pas d'obtenir la reddition du Groupe d'armées C aux Alliés, mais plutôt la capitulation du nord de l'Italie afin de permettre aux 800 000 hommes de ce groupe d'armées de se replier par le col du Brenner pour défendre Vienne contre l'Armée rouge[14]. Le 23 février 1945, Dulles accepta l'offre de Wolff d'étudier les modalités d'une reddition locale. Lors d'une réunion organisée le à Lucerne par l'officier du renseignement suisse Max Waibel (en), Wolff proposa le plan suivant : le groupe d'armées C pénétrerait en Allemagne, tandis que le commandant des forces alliées, Harold Alexander, progresserait vers le sud de la France. Wolff pensait initialement que l'acceptation de son plan par les Anglo-Américains pourrait bien faire éclater l'alliance des « Trois Grands » (Union soviétique, Grande-Bretagne et États-Unis)[5].
Karl Wolff, chef supérieur de la police SS en Italie, avait commis de nombreux crimes de guerre durant la lutte contre les partisans du CLN. La défaite de l'Allemagne étant certaine début 1945, il cherchait à obtenir l'immunité pour lui-même et les autres officiers SS et de la Wehrmacht en Italie[13]. Outre les crimes de guerre commis contre le peuple italien durant la guerre contre la guérilla, Wolff avait été profondément impliqué dans la « Solution finale à la question juive », comme il l'écrivait triomphalement dans une lettre à un ami en 1942, exprimant sa « joie particulière de voir cinq mille membres du Peuple élu se rendre chaque jour à Treblinka »[5]. De son côté, Dulles souhaitait une capitulation ordonnée de l'Italie, qui garantirait aux Alliés, et non aux partisans italiens, dont beaucoup appartenaient au Parti communiste italien, le contrôle du nord de l'Italie. Dulles rejeta la demande de Wolff d'autoriser le Groupe d'armées C de traverser la frontière autrichienne pour y poursuivre la guerre, insistant sur la reddition des hommes du Groupe d'armées aux Alliés. Il accepta toutefois que ces hommes se rendent aux armées alliées plutôt qu'aux partisans du CLN et qu'ils soient autorisés à conserver leurs armes pendant une période transitoire après leur reddition[15]. Les dirigeants de la Wehrmacht en Italie ne s'intéressaient à l'opération Sunrise que comme moyen de faire entrer le Groupe d'armées C en Autriche et, lorsqu'ils comprirent que cela était impossible, ils s'en désintéressèrent. Le maréchal Albert Kesselring, commandant allemand en Italie, sur le départ, déclara à son remplaçant, le général Heinrich von Vietinghoff : « … qu'il ne sera absolument pas question de mettre fin aux combats tant que le Führer sera en vie[16].» En réalité, les négociations en Suisse n’ont abouti à rien car le général Vietinghoff s’opposait à toute reddition « prématurée », étant parfaitement conscient de la légende du Dolchstoß et ne voulant pas être accusé d’une nouvelle « trahison »[13].
Le 12 mars, l'ambassadeur des États-Unis en Union soviétique, W. Averell Harriman, informa Viatcheslav Molotov de la possibilité de l'arrivée de Wolff à Lugano pour mener des négociations sur la capitulation de l'armée allemande en Italie. Le même jour, Molotov répondit que le gouvernement soviétique ne s'opposerait pas à des pourparlers entre des officiers américains et britanniques et le général allemand, à condition que des représentants du commandement militaire soviétique puissent également y participer[17]. Cependant, le 16 mars, la partie soviétique fut informée que ses représentants ne seraient pas autorisés à participer aux négociations avec Wolff. Entre-temps, les 15 et 19 mars, Wolff discuta des modalités d'une capitulation effective avec le général américain Lyman Lemnitzer et le général britannique Terence Airey[18].
Dénégation
Roosevelt nia toute négociation de capitulation en Suisse. Dulles, cependant, semble avoir conclu, apparemment de sa propre initiative, un accord verbal pour protéger le général SS Wolff des poursuites lors des futurs procès de Nuremberg, tandis qu'ils finalisaient les détails de la capitulation[19]. Bien que la Suisse fût neutre pendant la Seconde Guerre mondiale, l'officier du renseignement suisse Max Waibel et le directeur d'école Max Husmann organisèrent ces rencontres[20]. Le Premier ministre britannique Winston Churchill suivait de près les discussions et déclara croire que les « malentendus » avec les Soviétiques avaient été résolus par la mort de Roosevelt le . Churchill qualifia cyniquement ces négociations d' « opération Mots croisés », apparemment parce qu'il les trouvait déroutantes[21],[22]. Malgré les avertissements d'autres responsables selon lesquels il violait l'accord de Casablanca, qui exigeait une capitulation sans condition pour toute relation avec les membres de l'Axe, Dulles collabora avec Wolff, déterminé à mettre fin à la guerre avant que les « Communistes » n'atteignent Trieste[20]. L’historien américain Gerhard Weinberg écrivit : « Tout l’épisode du « Sunrise » jette un très mauvais éclairage sur le jugement d’Allen Dulles qui s’est laissé emporter — et au-delà des ordres de l’état-major interarmées — par la perspective d’un grand coup[23]. »
Répercussions
Le 22 mars, Molotov, dans sa lettre à l'ambassadeur américain, écrivit que
Pendant deux semaines, à Berne, à l’insu de l’Union soviétique, des négociations se déroulent entre des représentants du commandement militaire allemand d’une part et des représentants des commandements américain et britannique d’autre part. Le gouvernement soviétique considère cela comme absolument inadmissible[21].
Cela conduisit à la lettre de Roosevelt à Staline le 25 mars et à la réponse de celui-ci le 29 mars[24].

Conséquences
Le président Harry Truman mit officiellement fin aux pourparlers avec les Allemands en Suisse et s'assura qu'un général soviétique soit représenté aux négociations de Caserte, en Italie, qui finalisèrent la capitulation de l'ensemble des forces allemandes[17]. Néanmoins, les répercussions de cet incident semblent avoir dissuadé l'Union soviétique de participer pleinement à la conférence fondatrice des Nations unies qui s'est tenue plus tard dans le mois[25].
Wolff et ses troupes étaient pressentis pour participer à l'opération Unthinkable, un plan secret d'invasion de l'Union soviétique préconisé par Winston Churchill à cette époque[26]. Il fut par la suite prouvé que Wolff était complice du meurtre de 300 000 Juifs[27]. Le , le général SS fut capturé par des partisans italiens, mais secouru par l'Office of Strategic Services (OSS) de Dulles et les services de renseignement suisses[20]. Malgré les promesses faites par Wolff à Dulles à Berne en mars, Vietinghoff retarda au maximum la reddition, n'autorisant Wolff à signer l'acte de capitulation officielle en Italie que le [13].
Cette capitulation prévoyait la cessation des hostilités le 2 mai. Wolff justifia son action auprès des autorités berlinoises en expliquant que l'accord avait permis de prévenir un soulèvement communiste dans le nord de l'Italie. Wolff et ses officiers ne furent pas internés à ce moment-là, mais célébrèrent l'accord au quartier général de la Gestapo à Bolzano avec les commandants alliés pendant plusieurs jours. Les Américains durent repousser périodiquement les partisans qui tentaient de s'emparer des Allemands[28]. La capitulation du Troisième Reich fut signée quelques jours plus tard, le 8 mai.
L'évaluation de Galbraith
En 1979, l'économiste John Kenneth Galbraith, qui avait connu Dulles lorsque ce dernier était directeur de la CIA dans les années 1950, écrivit qu'au cours des années 1960-1961, Dulles s'était révélé tel que lui-même
« Un maître d'une incompétence désastreuse. Durant ces mois, il envoya Gary Powers au sommet de Paris, contribua au renversement du gouvernement neutraliste de Souvanna Phouma au Laos (qui dut être rétabli par la suite) et dirigea l'organisation responsable du plus grand fiasco de notre histoire, le débarquement de la baie des Cochons … Ces agissements n'étaient pas ceux d'un administrateur avisé, ni même d'un administrateur à peu près intelligent. La perspicacité n'était pas non plus la qualité que nous, qui ne lui étions pas fidèles sur le plan organisationnel et qui l'avons connu à cette époque, avons remarquée chez lui. Même si de tels jugements doivent être formulés (et reçus) avec prudence, certains le considéraient certainement comme aimable, agréable, mais très, très lent d'esprit. Dans l'interprétation la plus charitable, on pourrait dire qu'il avait dépassé son apogée au moment de ses grands échecs... Il ne fait aucun doute qu'il avait non seulement dépassé son apogée, mais aussi que celui-ci n'avait jamais existé. Jamais, pas même dans la baie des Cochons, sa capacité à porter des jugements erronés et détachés n'avait été plus désastreuse que dans sa gestion de l'opération Sunrise, comme on appelait les négociations Wolff... Il voulait partir en beauté. Ceux qui pensaient qu’il prévoyait la guerre froide et ceux qui pensaient qu’il y contribuait se trompaient tous les deux. Il était simplement Allen Dulles[5].
Dans la culture populaire
- Dulles a relaté plus tard les événements de l'opération Sunrise dans son livre, The Secret Surrender (1966)[29]; Il a activement promu son rôle dans l'affaire afin de faire progresser sa carrière[30].
- L'opération Sunrise a été documentée dans Dix-sept moments de printemps, une série télévisée historique soviétique, qui l'a surnommée « Mots croisés de l'opération Sunrise ».
Notes et références
- ↑ Stephen Donahue, « Dulles, Allen Welsh », dans David T. Zabecki, World War II in Europe: An Encyclopedia, Routledge, (ISBN 9781135812423, lire en ligne), p. 287
- ↑ Charles Edward Delgadillo, « Dulles, Allen », dans Ruud van Dijk, William Glenn Gray, Svetlana Savranskaya et al., Encyclopedia of the Cold War, Routledge, (ISBN 978-1135923112, lire en ligne), p. 271
- ↑ Polmar et Allen 1998, p. 178.
- ↑ Polmar et Allen 1998, p. 409–410.
- 1 2 3 4 John Kenneth Galbraith, « Allen Dulles Under the Harsh Light of History », The Washington Post, (lire en ligne, consulté le )
- ↑ Smith et Agarossi 1979, p. 29–30.
- ↑ Mack Smith 1989, p. 316–318.
- ↑ Mack Smith 1989, p. 318 & 323–324.
- ↑ Mack Smith 1989, p. 320.
- 1 2 Lingen 2013, p. 105.
- ↑ Weinberg 2005, p. 798–799.
- ↑ Weinberg 2005, p. 799.
- 1 2 3 4 Weinberg 2005, p. 818.
- ↑ Smith et Agarossi 1979, p. 54–55.
- ↑ Lingen 2013, p. 5.
- ↑ Lingen 2013, p. 207.
- 1 2 Halbrook, « Operation Sunrise: America's OSS, Swiss Intelligence, and the German Surrender 1945 »,
- ↑ Robert M. Edsel, Saving Italy: The Race to Rescue a Nation's Treasures from the Nazis, W. W. Norton, (ISBN 9780393082418, lire en ligne), p. 246
- ↑ K., « Conspiracy of Silence: How the "Old Boys" of American Intelligence Shielded SS General Karl Wolff from Prosecution », Holocaust and Genocide Studies, vol. 22, no 1, , p. 74–109 (ISSN 1476-7937, DOI 10.1093/hgs/dcn004, lire en ligne)
- 1 2 3 Lingen 2013, p. 77–80
- 1 2 Douglas Waller, Disciples: The World War II Missions of the CIA Directors Who Fought for Wild Bill Donovan, Simon and Schuster, , 333–334 p. (ISBN 9781451693744, lire en ligne)
- ↑ Martin Gilbert, Winston S. Churchill, Volume 7: Road to Victory, 1941–1945, Heinemann, (ISBN 9780795344664, lire en ligne) ch. 65
- ↑ Weinberg 2005, p. 1111.
- ↑ « Operation Sunrise Crossword », Seventeen Moments in Soviet History, Michigan State University, (consulté le )
- ↑ Sara B. Randell, Ending the war – Operation Sunrise and Max Husmann, Stämpfli Verlag, (ISBN 9783727260148)
- ↑ Lingen 2013, p. 6, 256.
- ↑ Michael Salter, Nazi War Crimes, US Intelligence and Selective Prosecution at Nuremberg: Controversies Regarding the Role of the Office of Strategic Services, Routledge, , 110–119 p. (ISBN 9781135331337, lire en ligne)
- ↑ Richard Smith, OSS: The Secret History of America's First Central Intelligence Agency, Rowman & Littlefield, , 110–114 p. (ISBN 9781599216584, lire en ligne)
- ↑ Allen Dulles, The Secret Surrender, Harper & Row, (ISBN 9789160042242)
- ↑ Smith et Agarossi 1979.