Petites leçons de sociologie des sciences
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Cet article est une ébauche concernant la sociologie.
Petites leçons de sociologie des sciences est un ouvrage du sociologue et anthropologue des sciences français Bruno Latour. D'abord paru en 1993 aux éditions La Découverte sous le titre La clef de Berlin et autres leçons d'un amateur de sciences[1], l'ouvrage est réédité à partir de 1996 sous son titre définitif aux Éditions du Seuil dans la collection « Points/Sciences »[a]. Cet ouvrage constitue un recueil d'articles initialement rédigés en français et en anglais pour diverses revues[2].
- Les amateurs de sciences p. 7
- I. Petite sociologie des objets de la vie quotidienne p. 13
- Portrait de Gaston Lagaffe en philosophe des techniques p. 15
- Les cornéliens dilemmes d'une ceinture de sécurité p. 25
- La clef de Berlin p. 33
- Le fardeau moral d'un porte-clefs p. 47
- « Le groom est en grève. Pour l'amour de Dieu, fermez la porte » p. 56
- II. Le dur métier des travailleurs de la preuve p. 77
- L'angoisse du conférencier, le soir, dans son hôtel p. 79
- L'opéra du rein, mise en scène, mise en fait (en collaboration avec Françoise Bastide) p. 83
- Portrait d'un biologiste en capitaliste sauvage p. 100
- Trois petits dinosaures ou le cauchemar d'un sociologue p. 130
- III. Les tribulations de l'image scientifique p. 143
- Le travail de l'image ou l'intelligence savante redistribuée p. 145
- Le « pédofil » de Boa Vista, montage photo-philosophique p. 171
- Les anges ne font pas de bons instruments scientifiques p. 226
Contenu
Portrait de Gaston Lagaffe en philosophe des techniques
Dans « Portrait de Gaston Lagaffe en philosophe des techniques », Bruno Latour s’appuie sur une scène tirée des aventures de Gaston Lagaffe[b] pour expliquer des notions de la sociologie de la traduction[3],[c]. En utilisant l’exemple d’une chatière installée par Gaston, Latour montre comment la technique joue un rôle qui configure les rapports entre « les choses et les gens »[4]. La situation initiale est la suivante : Prunelle, censé être un journaliste, se retrouve réduit à ouvrir et fermer la porte à répétition pour permettre au chat de Gaston d’aller et venir[5]. Prunelle incarne alors un rôle de groom[5]. Ce qui produit un « conflit d'interprétation » et des « négociations » entre lui et Gaston[6]. Ce dernier endossant le rôle de « porte-parole » du chat[5]. Gaston installe alors une chatière matérialisant un processus de « délégation »[6] : l’objet technique prend en charge la fonction du groom, par une opération de « substitution »[4]. L’apparition imprévue d'un « nouvel acteur »[6], à savoir la mouette de Gaston, oblige celui-ci à repenser l’agencement socio-technique de la situation, illustrant les processus de renégociations et de redéfinitions des rapports entre les humains, les animaux et les choses[6]. Bruno Latour met ainsi en lumière l’existence de « chaînes d’associations »[7] et d'un ensemble de processus : médiation, délégation, négociation, substitution, routinisation, etc. Ce texte permet ainsi une initiation au vocabulaire et aux principes de la sociologie de la traduction[8],[9].
Les cornéliens dilemmes d'une ceinture de sécurité
Une ceinture de sécurité doit à la fois retenir le corps humain (ou celui du mannequin lors des tests) pour l'empêcher de se fracasser contre le pare-brise, mais elle doit aussi libérer facilement et rapidement ce même corps humain lorsque besoin est (ce qui peut être le cas lorsque le conducteur doit sortir de son véhicule après avoir fait des tonneaux). En cela, la ceinture de sécurité doit réaliser un compromis : protéger suffisamment tout en entravant pas la liberté des personnes. La ceinture est alors un objet technique jouant un rôle d'intermédiaire entre les concepteurs du véhicule (ingénieurs, techniciens, ouvriers notamment) et les usagers du même véhicule. Ce que l'on appelle technique est ainsi globalement une chaîne d'associations entre différents acteurs (qu'ils soient humains ou non-humains).
La clef de Berlin
L'auteur décrit dans ce texte une clef spéciale, en usage seulement au sein de Berlin ouest. Cette clef a la caractéristique d'avoir un panneton à chaque extrémité. Les deux pannetons sont identiques, à cela qu'ils ont subi une rotation et une translation l'un par rapport à l'autre. Du fait de cette conception des clefs dans la ville, naît une relation différente vis-à-vis des portes des maisons. La technique impose en quelque sorte un comportement aux humains. En effet, avec une telle clef, une fois la porte ouverte il est obligatoire de la refermer et de la verrouiller pour pouvoir récupérer sa clef. Si auparavant le gardien devait surveiller plus souvent les entrées et sortie car la porte pouvait avoir été laissée déverrouillée, désormais un habitant prend le risque de se faire voler ses clefs s'il laisse la porte ouverte (le seul moyen de récupérer ses clefs étant de verrouiller la porte)
La disposition différente de l'objet technique (ici la clef et la serrure de la porte) influence donc les relations entre les habitants, les visiteurs et le concierge, puisque les comportements des uns et des autres en sont modifiés.
« Le groom est en grève. Pour l'amour de Dieu, fermez la porte »
À travers l'exemple d'une porte à fermeture automatique qui ne fonctionne plus de la Halle aux cuirs de la Cité des sciences[10], ce chapitre explore le rôle des objets dans la médiation des interactions sociales. L'auteur analyse les fonctions de la porte, un « trou-mur »[11], qui, grâce à un travail effectué par des gonds et des charnières[12], permet de franchir un mur sans effort destructif. Ce dispositif, en apparence banal, joue un rôle essentiel en transférant aux objets techniques des tâches spécifiques habituellement réalisées par les humains : ouvrir et fermer une porte[13].
Cette réflexion s'inscrit dans la théorie de la traduction (ou acteur-réseau), selon laquelle les objets techniques participent activement à la structuration des interactions au même titre que les acteurs humains. Ainsi, on retrouve des concepts tel que « point de passage obligé »[14],[8], « script »[15],[16], ou encore « les mots de déplacement ou de transposition ou de délégation ou de transfert ou de traduction »[12]. Plus précisément, dans ce texte Bruno Latour définit notamment le concept de « prespcription », soit le « comportement imposé à l’humain par des délégués non humains »[15] ; celui de « pré-inscription », soit la « manière de compter ou non sur une répartition antérieure des compétences pour aider à réduire le hiatus entre les utilisateurs [...] incorporés et les utilisateurs [...] en-chair-et-en-os »[17] ; celui de « circonscription », soit l'ensemble des délimitations qui organisent l’interaction où chaque dispositif est « entouré de différentes zones interrompues par différentes cloisons »[18] et celui de « conscription » l'« alignement de dispositifs »[19].
Ce texte plaide pour une prise en compte des artefacts dans l'analyse sociologique des sciences et des technologies, ce qui permettrait d'éviter deux écueils identifiés par l'auteur : « j’appelerai sociologisme la prétention selon laquelle, en fonction de la compétence, de la pré-inscription et de la circonscription des utilisateurs et des auteurs humains, on pourrait déchiffrer les scénarios que les acteurs non humains devront jouer ; et technologisme, la prétention symétrique selon laquelle, en fonction de la compétence et de la pré-inscription des acteurs non humains, on pourrait facilement déchiffrer ou déduire le comportement prescrit aux auteurs comme aux utilisateurs »[20].
Portrait d'un biologiste en capitaliste sauvage
Un jeune biologiste est le personnage principal de ce texte. Celui-ci capitalise sur sa crédibilité scientifique bien plus que d'un point de vue financier. Le biologiste cherche en effet à découvrir quelque chose de nouveau de manière à ce que ses collègues aient à le citer dans la suite des travaux de recherches inhérentes à leur discipline. Le jeune biologiste gagnerait ainsi fortement en crédibilité.
Le biologiste est par ailleurs très mobile, naviguant entre la France et les USA, ainsi qu'entre les différents laboratoires de recherche, de manière à maximiser l'avancée de sa carrière. Alors que dans un laboratoire donné il peut lui être accordé une grande importance, dans un autre laboratoire il ne sera que simple assistant. Ses choix de carrière se font en partie selon ce critère.
Le texte traite de la manière dont se construit le capital crédibilité des chercheurs. La gloire d'une découverte se fixe par exemple la plupart du temps seulement sur le nom du directeur ou de la directrice du laboratoire.
Trois petits dinosaures ou le cauchemar d'un sociologue
Il est demandé à un sociologue d'établir les relations de paternité entre trois dinosaures : Réelsaure (le vrai dinosaure qui a existé il y a très longtemps), Scientosaure (le concept de dinosaure qu'étudie la science) et Popsaure (le dinosaure que représente la culture populaire).
Communément, on convient que Réelsaure est le "père" de Scientosaure, c'est-à-dire que le second découle du premier. Cependant, le sociologue observe lors de congrès au cours desquels des experts des dinosaures discutent qu'en certains moments le rapport de paternité semble s'inverser. Si le dinosaure-concept des scientifiques subit une modification (non plus 20 m de hauteur mais désormais 22 m par exemple) du fait d'une découverte scientifique, alors le dinosaure-réel semble aussitôt connaître la même modification. On peut ainsi dire que Scientosaure est le "père" de Réelsaure. Puis, une fois le congrès fini, le rapport de paternité commun paraît recommencer.
De la même manière, aux yeux de la culture populaire, c'est d'abord Popsaure qui existe en premier. Les non-scientifiques se représentent les vrais dinosaures qui ont existé à partir de ce qu'ils voient dans les films. Réelsaure découle pour eux de Popsaure.
Ce texte permet d'éclaircir (ou pas) les rapports entretenus entre l'objet scientifique et sa référence.
Le « pédofil » de Boa Vista, montage photo-philosophique
Bruno Latour raconte le suivi d'une expédition au cœur de la forêt amazonienne. En accompagnant des géologues et botanistes, qui cherchent à savoir si à la frontière entre savane et forêt c'est la forêt qui perd du terrain ou si c'est au contraire la savane qui en perd, Bruno Latour s'intéresse quant à lui à la manière dans est produit la connaissance.
Il y développe un schéma qui vient contredire celui communément admis en philosophie du langage, où il est stipulé qu'une référence est un lien unissant le monde au langage (ces deux entités étant disjointes l'une de l'autre)[21]. Pour Bruno Latour, la connaissance est plutôt une chaîne qui relie les traductions les unes aux autres, et tant que la chaîne n'est pas brisée, il est possible de la "remonter" pour revenir à telle ou telle référence, et ainsi s'assurer de la véracité de ladite connaissance.
La coupure entre le monde et le langage qui existe dans l'ancienne théorie provient selon Bruno Latour de ce que la chaîne de traduction est considérée comme une boîte noire.
En ce qui concerne l'expédition, les références auxquelles se livrent les scientifiques sont nombreuses : la botaniste fait par exemple des herbiers pour garder une trace des espèces rencontrées dans la forêt, et les pédologues comparent la couleur du sol à l'aide d'un nuancier (autrement dit à des couleurs de référence).
Il est également évoqué le fait que les scientifiques en expédition dans la forêt s'appuie eux-mêmes sur des connaissances déjà acquises, notamment sur des connaissances en géométrie et en trigonométrie. La parcelle de forêt étudiée est ainsi quadrillée pour permettre aux scientifiques de mieux s'y repérer. De la même manière, un restaurateur numérote les tables de son enseigne pour pouvoir s'y retrouver plus facilement dans ses comptes. Par l'inscription d'un numéro sur les tables, le restaurateur donne du sens à son enseigne. Enfin, les scientifiques, lorsqu'ils regardent une carte de la forêt, sont capables de s'extraire du lieu pour le dominer du regard alors qu'ils sont eux-mêmes plongés dans le lieu. La carte fait référence à la forêt, sans qu'elle soit tout à fait la même chose que la forêt. Elle n'en est qu'une référence.
Éditions
- [Latour 1993] Bruno Latour, La clef de Berlin et autres leçons d'un amateur de sciences, Paris, La Découverte, (ISBN 2-7071-2274-2)
- [Latour 1996a] Bruno Latour, Petites leçons de sociologie des sciences, Paris, Le Seuil, (ISBN 2-02-029503-2)
- [Latour 2007] Bruno Latour, Petites leçons de sociologie des sciences, Paris, Editions La Découverte, (ISBN 978-2-7071-5012-7, lire en ligne) - accès gratuit par la bibliothèque Wikipédia.
Notes et références
Notes
- ↑ Les rééditions ultérieures paraissent chez La Découverte (cf. lien WordCat).
- ↑ Album n°13 paru en 1979.
- ↑ Aussi connu sous le nom « sociologie de l’acteur réseau » ou « actor-network theory » (Akrich, Callon et Latour 2006, p. 267).
Références
- ↑ Latour (1996b), p. 4.
- ↑ Latour (1996b), p. 12.
- ↑ Latour (1996b), p. 14-24.
- 1 2 Latour (1996b), p. 19.
- 1 2 3 Latour (1996b), p. 15.
- 1 2 3 4 Latour (1996b), p. 17.
- ↑ Latour (1996b), p. 22.
- 1 2 Callon (1986).
- ↑ Akrich, Callon et Latour (2006).
- ↑ Latour (1996b), p. 56 et suivantes.
- ↑ Latour (1996b), p. 58.
- 1 2 Latour (1996b), p. 57.
- ↑ Latour (1996b), p. 59.
- ↑ Latour (1996b), p. 64.
- 1 2 Latour (1996b), p. 62.
- ↑ Akrich (1987).
- ↑ Latour (1996b), p. 68.
- ↑ Latour (1996b), p. 69.
- ↑ Latour (1996b), p. 72.
- ↑ Latour (1996b), p. 70.
- ↑ Bruno Latour, Petites leçons de sociologie des sciences, la Découverte, coll. « La Découverte-poche », (ISBN 978-2-7071-5012-7), p. 215
Bibliographie
- [Latour 1996b] Bruno Latour, Petites leçons de sociologie des sciences, Paris, La Découverte, 1996b (ISBN 978-2-0202-9503-1)
- [Akrich, Callon et Latour 2006] Madeleine Akrich, Michel Callon et Bruno Latour, Sociologie de la traduction, Presses des Mines, (ISBN 978-2-911762-75-8, DOI 10.4000/books.pressesmines.1181
) - [Callon 1986] Michel Callon, « Éléments pour une sociologie de la traduction: La domestication des coquilles Saint-Jacques et des marins-pêcheurs dans la baie de Saint-Brieuc », Presses Universitaires de France, vol. 36, , p. 169–208 (JSTOR 27889913, lire en ligne, consulté le )
- [Akrich 1987] Madeleine Akrich, « Comment décrire les objets techniques », Technique et Culture, vol. 9, , p. 49-64 (lire en ligne, consulté le )
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