Peur du crime
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La peur du crime est l'appréhension obsidionale de subir une infraction pénale, phénomène psycho-social qui ne présente qu'une corrélation ténue, voire une dissonance patente.
Dès la clôture des années 1960, l’investigation académique portant sur l’appréhension du crime a connu un essor substantiel[1].
Au-delà de l’accroissement des indicateurs criminels et de l’expérience punitive, David Garland souligne pareillement l’influence décisive d’événements fortement médiatisés survenus durant les années 1960 aux États-Unis, puis au cours de la décennie 1980 au Royaume-Uni. Il relève en outre l’impact des délits et forfaits liés au trafic de stupéfiants durant ces mêmes années, perpétrés par des individus fréquemment dépeints par les chroniques de l’époque comme « désœuvrés, endurcis et enclins à une violence déraisonnée »[2].
Facteurs contributifs
Bien que la crainte du crime puisse se décomposer en sentiments, représentations et conduites relatifs au péril individuel de victimisation, une analytique plus fine permet d’en distinguer les modalités. On séparera ainsi la propension à appréhender certaines situations comme périlleuses, l’expérience vécue au sein de ces mêmes contextes, et les expressions plus vastes touchant à la portée culturelle et sociale du crime, ainsi qu’à la symbolique criminelle au sein des espaces résidentiels et de l’existence quotidienne[3],[4]. Parmi les facteurs influençant cette appréhension figurent la psyché dans l’appréciation du risque, les représentations véhiculées touchant à l’éventualité d’être victime — notamment par le truchement de la rumeur, des échanges interpersonnels ou des mass-médias —, les perceptions collectives relatives à la stabilité ou à la déliquescence du voisinage[5], l’incidence du contexte local, ainsi que des éléments macrosociaux par lesquels l’anxiété criminelle cristallise des inquiétudes plus amples quant à la cadence et l’orientation des mutations sociales. Des influences culturelles étendues entrent également en ligne de compte. Certains auteurs postulent, par exemple, que l’époque contemporaine a accru la sensibilité des individus aux enjeux de sûreté et d’insécurité[1],[6].
Bien que l'ampleur et les perspectives de la criminalité soient susceptibles de provoquer courroux et réprobation, les investigations sollicitent fréquemment les participants sur « leurs craintes à l'endroit de quels individus ou groupes » et « leur degré d'appréhension ». Les réponses des sondés s'articulent communément autour de deux dimensions distinctes de l'inquiétude :
- ces moments quotidiens d’inquiétude qui surviennent lorsque l’on se sent personnellement menacé ;
- une anxiété plus diffuse ou « ambiante » face au risque.
Si les instruments de mesure usuels de l'appréhension du crime indiquent de façon récurrente qu’entre 30 % et 50 % de la population d’Angleterre et du Pays de Galles confesse quelque inquiétude à l'endroit de la victimisation, les investigations empiriques discernent que peu d'individus redoutent effectivement pour leur intégrité dans le cours ordinaire de leur existence[7],[8]. Il convient par conséquent d'opérer une distinction sémantique entre la crainte circonstancielle et une anxiété sociale plus diffuse[note 1]. Cette dichotomie laisse également supposer que certaines personnes seraient plus enclines que d’autres à avouer leurs préoccupations et à reconnaître leurs propres vulnérabilités[9].
Il est établi que les individus s’estimant particulièrement vulnérables à la victimisation criminelle manifestent une propension accrue, comparativement à ceux que la crainte du crime effleure moins, à éprouver un sentiment d’impuissance face à une agression éventuelle. Cette perception s’accompagne fréquemment d’une faible appréciation de leur auto-efficacité, de la conviction que les séquelles d'un tel forfait seraient autrement importantes, et de la croyance qu’ils constituent une proie plus vraisemblable pour le délinquant. À cet égard, le chercheur Warr (1987) a avancé que la « sensibilité au risque » ne saurait être tenue pour une constante immuable. Il soutint qu’elle varie substantiellement d’un délit à l’autre, étant corrélée à la gravité subjective que l’individu attribue à chaque infraction.
Expériences de première et de seconde main
Il est présupposé que l’audition de faits délictueux et la connaissance de personnes victimisées accroissent la perception individuelle du péril criminel. Ce phénomène a été désigné sous l’appellation de « multiplicateur de criminalité », ou encore comme l’action de processus ambiants au sein de l’habitat qui « propageraient » les incidences des forfaits. Skogan avertit néanmoins que « … une multitude d’habitants d’un quartier n’ont cognisance du [phénomène criminel] que par des voies détournées, lesquelles peuvent exagérer, minorer ou brouiller la représentation. »
Perceptions d'une communauté
Les appréhensions du public relatives aux nuisances de voisinage, à la cohésion collective et à l'efficience des régulations sociales entretiennent une corrélation avec la crainte criminelle. La prévalence et le péril délinquant se trouvent désormais associés aux problématiques perçues de stabilité sociétale, de consensus éthique et aux mécanismes de contrôle informel collectif qui sous-tendent l'ordonnancement social d'un espace résidentiel. Des manifestations ordinaires — telles que l'errance juvénile, l'affaiblissement du sentiment communautaire ou l'amoindrissement de la confiance interpersonnelle — produisent une sémiologie du risque et engendrent un sentiment d'appréhension, d'insécurité et de défiance environnementale. Ces incivilités signalent une défaillance des convenances traditionnelles et un ordre public dégradé dans l'espace civique. Par ailleurs, à travers leur peur de la criminalité, maints individus expriment des inquiétudes plus substantielles quant à la déliquescence du tissu social local, à l'effritement de l'autorité morale légitime et au déclin des vertus civiques constitutives du capital social[10].
Il est établi que des individus peuvent parvenir à des conclusions divergentes face à un environnement identique. Ainsi, deux personnes résidant à proximité immédiate et partageant un même cadre de vie peuvent avoir une appréciation foncièrement distincte des désordres locaux. Des recherches menées au Royaume-Uni indiquent que des anxiétés sociales plus larges, relatives à la rapidité et à l’orientation du changement sociétal, sont susceptibles d’influer sur le seuil de tolérance envers des stimuli ambigus[4]. Les sujets adhérant à des conceptions plus autoritaires concernant le maintien de l’ordre, et qui éprouvent une préoccupation marquée pour une présumée dégradation à long terme du lien social, présentent une propension accrue à percevoir du désordre dans leur environnement, et ce, indépendamment des conditions objectives de ce dernier. Cette perception les incline également à établir une corrélation entre ces indices physiques et des problématiques touchant à la cohésion sociale, à l’affaiblissement de la qualité des relations interindividuelles et au relâchement du contrôle social informel:5.
Médias

La perception collective des périls criminels subit l’influence déterminante de la narration médiatique. Par le truchement des médias et des échanges interpersonnels, les individus s’approprient les représentations des forfaits — qu’il s’agisse des auteurs, des victimes, des mobiles ou de la figuration d’actes graves, aléatoires et marquants. Le concept de « similarité de stimulus » y revêt une importance cardinale. Dès lors que le lecteur s’identifie à la victime dépeinte ou estime que son propre environnement présente des analogies avec le cadre décrit, la notion de risque se trouve réappropriée, personnalisée et transmuée en une inquiétude tangible pour sa propre sûreté.
La causalité réciproque unissant l'appréhension du crime et le traitement médiatique ne fait point l'objet d'un consensus établi. La question demeure de savoir si la fréquence des représentations diffusées par la télévision engendre cette peur sociale, ou si, à l'inverse, les médias ne viennent que combler une demande préexistante en fournissant des images correspondant aux anxiétés du public[11]. Une pluralité d'études académiques atteste que la couverture médiatique de la criminalité procède d'un tri sélectif, lequel contribue à forger une perception du phénomène criminel dénuée de fidélité avec sa réalité statistique. Cette couverture, souvent surabondante et focalisée sur les faits les plus violents, peut induire une déformation de la compréhension qu'a le citoyen de son environnement immédiat. Certains chercheurs estiment que la crainte du crime, en tant que phénomène psychosocial, constitue une menace plus insidieuse que le délit lui-même, car elle corrompt le lien social et restreint les libertés individuelles[12]. D'autres postulent que les médias concourent à l'édification d'un climat anxiogène, un sentiment de péril diffus dont l'assise objective est ténue, la fréquence réelle des victimisations ne représentant qu'une portion congrue du risque perçu.
L'historien Robert Reiner a observé que les fictions policières demeurèrent une composante stable du paysage télévisuel britannique, représentant approximativement un quart des séries de fiction diffusées entre 1955 et 1991. Cette permanence contraste avec l'accroissement notable de la place que les organes de presse écrite consentirent, durant la même période, aux faits divers criminels. De manière concordante, l'historien Clive Emsley avance une explication structurelle à ce phénomène. Il postule que, en leur qualité d'entités mercantiles vouées à la recherche du profit, les feuilles périodiques eurent toujours pour usage de surreprésenter les forfaits les plus graves au détriment des délits mineurs[13].
En 2022, une étude conduite par Lee, Ellis, Keel, Wickes et Jackson a mis en évidence que la fragmentation du paysage médiatique pouvait endosser une fonction salutaire. Ce phénomène opère en instaurant une forme de scepticisme à l'égard de la rhétorique officielle sur l'ordre public, laquelle est susceptible d'accentuer, par sa nature univoque, les perceptions anxiogènes liées à la criminalité[14].
Relation avec les taux de criminalité
Bien que l'appréhension du crime tende à s'accroître parallèlement à l'augmentation des statistiques criminelles, sa décroissance s'avère ordinairement plus tardive lorsque ces dernières régressent[15]. Les chercheurs Taylor et Hale soulignent par ailleurs que des disparités substantielles dans les chiffres de la délinquance peuvent être observées entre des zones géographiques affichant des niveaux comparables d'inquiétude sécuritaire[16].
Le criminologue David Garland postule que la criminalité peut s'ériger en un « fait culturel pérenne », se maintenant par des schèmes culturels indépendamment d'une diminution effective des taux de délinquance[15]. Cette dissociation entre la réalité criminelle et sa perception induit une divergence notable entre les statistiques officielles et l'inquiétude éprouvée par le corps social. Conséquemment, certaines puissances publiques, outre les politiques répressives ou préventives visant à enrayer la délinquance, déploient des dispositifs spécifiquement destinés à atténuer cette anxiété collective[17].
Impacts
L’appréhension de la criminalité, phénomène aux ramifications tant psychiques que sociétales[15], exerce une influence substantielle sur l’élaboration des politiques étatiques et la configuration de l’espace urbain[18]. Des recherches attestent que cette crainte, sourde et diffuse, contribue à éroder la confiance des citoyens non seulement envers les gouvernants, mais également à l’endroit du régime politique lui-même, y compris dans son acception démocratique[19].
La crainte du crime est susceptible, par sa seule présence, de corroder le bien-être individuel et d'altérer le fondement même du lien social. Cette appréhension peut en outre retentir sur l'état de santé général lorsque l'individu, mus par cette peur, délaisse progressivement ses activités coutumières et renonce aux pratiques salutaires — telles que l'exercice physique et la fréquentation d'autrui.
Voir aussi
- Dog whistle
- Criminologie publique
- Peur du crime chez les femmes
- Indice de préjudice lié à la criminalité
- Statistiques sur la criminalité
- Figure sombre du crime
- Liste des décès non résolus
- Sous-déclaration