Philosophie éternelle
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La philosophie éternelle ou philosophie pérenne (en latin : philosophia perennis) désigne la croyance à un fonds philosophique commun et intemporel, au-delà d'apparentes oppositions ou évolutions. Lorsque cette philosophie se confond avec une théologie, elle est aussi nommée antique théologie (prisca theologia).
Période hellénistique
Voir aussi : Interpretatio graeca
Les campagnes d'Alexandre le Grand ont entraîné un échange d'idées religieuses, philosophiques et culturelles dans la majeure partie du monde connu à cette époque. Les mystères grecs d'Éleusis et les mystères dionysiaques se sont mélangés à des influences telles que le culte d'Isis, le mithraïsme et l'hindouisme, ainsi qu'à certaines influences perses. Ces échanges interculturels n'étaient pas nouveaux pour les Grecs ; dès le Ve siècle avant J.-C., l'historien Hérodote avait assimilé le dieu égyptien Osiris au dieu grec Dionysos, sous le nom d'Osiris-Dionysos[1],[2]
Renaissance
L'idée d'une prisca theologia (antique théologie) se développe à la Renaissance, dans le contexte du platonisme de Florence, chez des auteurs comme Marsile Ficin et Pic de la Mirandole. Il s'agit, dans une approche syncrétique, de présenter des sources antérieures au christianisme mais connues seulement à partir du XVe siècle, en particulier les fragments et hymnes orphiques, censés être l'inspiration du Timée, et les Hermetica, soit comme issues de la révélation juive par l'entremise notamment d'un enseignement de Moïse durant son séjour en Égypte, soit d'une forme de pré-révélation partielle autre que celle de Moïse[3],[4].
Marsile Ficin (1433-1499) croyait qu'Hermès Trismégiste, l'auteur présumé du Corpus Hermeticum, était un contemporain de Moïse et le maître de Pythagore, ainsi que la source de la pensée grecque et chrétienne[5]. Il affirmait qu'il existe une unité sous-jacente au monde, l'âme ou l'amour, qui a son pendant dans le domaine des idées. La philosophie platonicienne et la théologie chrétienne incarnent toutes deux cette vérité. Ficin a été influencé par divers philosophes, notamment la scolastique aristotélicienne et divers écrits pseudonymes et mystiques. Ficin considérait sa pensée comme s'inscrivant dans un long développement de la vérité philosophique, depuis les philosophes préplatoniques de l'Antiquité (notamment Zoroastre, Hermès Trismégiste, Orphée, Aglaophème et Pythagore) jusqu'à son apogée chez Platon. La Prisca theologia, ou théologie vénérable et ancienne, qui incarnait la vérité et pouvait être trouvée à toutes les époques, était une idée d'une importance vitale pour Ficin[6].
Pic de la Mirandole (1463-1494), élève de Ficin, alla plus loin que son maître en suggérant que la vérité pouvait être trouvée dans de nombreuses traditions, et non pas seulement dans deux. Il proposa une harmonie entre la pensée de Platon et celle d'Aristote, et vit des aspects de la Prisca theologia chez Averroès, dans le Coran et dans la Kabbale, entre autres sources[7]. Après la mort de Pic et de Ficin, cette ligne de pensée s'est développée et a inclus Symphorien Champier et Francesco Giorgio.
Déjà, le cardinal Nicolas de Cues (1401-1464), surnommé le Cusain, avait écrit deux livres importants pour le dialogue interreligieux : dans sa Cribratio Alcorani, il souligne la valeur positive du message de Mahomet, en particulier pour les peuples qui n'ont pas encore la maturité pour recevoir le message du Christ. Dans sa Pace fidei, le Cusain fait concorder monothéismes et polythéismes, sous l'égide d'un ''monosophisme'', une sagesse unique. L'idée d'une philosophia perennis est donc d'abord une idée qui émerge dans l'Église catholique.
L'expression philosophia perennis remonte à Augustinus Steuchus (1498-1548), dit Eugubinus (Agostino Steuco, de Gubbio, en Italie), auteur de De perenni philosophia[8] en 1540. Steuco, né Guido degli Stuchi, était un chanoine régulier de Saint Augustin depuis 1513. C'était un grand orientaliste, responsable de la bibliothèque du Vatican en 1538. Dans son livre, il soutient que la théologie chrétienne repose sur des principes antérieurs à la Révélation chrétienne.
Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716) rapporte que le livre d'Augustinus Steuchus s'efforce « d’accommoder les Anciens au christianisme », et il pense qu'on peut en tirer quelque chose de plus, et c'est dans cette intention qu'il fait de la philosophia perennis une sorte de devise de son éclectisme[9]. Il précise dans une lettre à Rémond, datant de 1714 :
« La vérité est plus répandue qu'on ne pense, mais elle est aussi enveloppée, et même affaiblie, mutilée, corrompue par des additions qui la gâtent ou la rendent moins utile. En faisant remarquer ces traces de la vérité dans les anciens (ou, pour parler plus généralement, dans les antérieurs), on tirerait l'or de la boue, le diamant de sa mine et la lumière des ténèbres ; et ce serait, en effet, perennis quaedam philosophia [une certaine philosophie éternelle][10]. »
La Philosophie éternelle d'Aldous Huxley
En 1945, Aldous Huxley (1894-1963) publia The Perennial Philosophy[11]. Il rapproche les religions, les traditions d'Orient et d'Occident, à la recherche d'une pensée mondiale, à mi-chemin de la science et de la mystique.
« Philosophie éternelle : l'expression a été trouvée par Leibniz. Mais la chose, cette métaphysique qui reconnaît qu'il y a une réalité qui est la substance même des choses matérielles, de la vie et de l'esprit ; cette psychologie qui voit dans l'âme quelque chose de semblable ou même d'identique à la réalité divine ; cette éthique qui place les buts de l'homme dans la connaissance d'un fondement transcendant et immanent à tous les êtres, cette chose est universelle et immémoriale. Les rudiments de la philosophie éternelle peuvent être trouvés dans les savoirs des peuples primitifs de toutes les régions du monde, et, sous sa forme la plus développée, elle a une place dans les plus grandes religions. »
Le pérennialisme
Une école de pensée procédant des écrits de René Guénon (1886-1951), axée sur l'ésotérisme, se rattache à l'idée de philosophia perennis ; il s'agit de l'école pérennialiste, ou traditionaliste, voire traditionniste[12],[13]. Les auteurs (René Guénon, Ananda Coomaraswamy, Frithjof Schuon, Julius Evola…) croient en une « Tradition perpétuelle et unanime révélée tant par les dogmes et les rites des religions orthodoxes que par la langue universelle des symboles initiatiques »[14] : c'est la Tradition Primordiale.
Pour le traditionaliste Seyyed Hossein Nasr,
« La Tradition au sens technique du terme [...] signifie des vérités ou des principes d'origine divine révélés ou dévoilés à l'humanité et, en fait, à tout un secteur cosmique par l'intermédiaire de diverses figures considérées comme des messagers, des prophètes, des avatars, le Logos ou d'autres agents de transmission, ainsi que toutes les ramifications et applications de ces principes dans différents domaines, notamment le droit et la structure sociale, l'art, le symbolisme, les sciences, et bien sûr la Connaissance suprême ainsi que les moyens de l'atteindre[7]. »
La psychologie éternelle de Ken Wilber
Ken Wilber, théoricien américain relevant de la psychologie transpersonnelle écrivit en 1975 un article intitulé Psychologia Perennis.
« L'Occident a connu une explosion d'intérêt pour ce qu'Aldous Huxley a appelé philosophia perennis, la philosophie éternelle, doctrine universelle de la nature de l'homme et de la réalité présente au cœur de toutes les traditions métaphysiques majeures... Ce que l'on sait moins, toutefois, est qu'il existe, parallèlement à la philosophie éternelle ou pérenne, ce que j'aimerais appeler la « psychologie pérenne », c'est-à-dire une vision universelle de la nature de la conscience humaine... Au cœur de ce modèle du « Spectre de la Conscience », il y a l'affirmation que la personnalité humaine est une manifestation ou une expression à multiples niveaux d'une conscience unique[15]. »
Bibliographie
Textes
- Agostino Steuco, De perenni philosophia, Lyon, S. Gryphius, 1540, 628 p. Rééd. New York, 1972, préface Charles B. Schmitt.
- Aldous Huxley, La philosophie éternelle. Philosophia perennis (1945), trad., Seuil, coll. « Points Sagesses », 1977, 373 p.
- Frithjof Schuon, De l'unité transcendante des religions (1948), Sulliver, 2000, 199 p.
- Bhagwan Shree Rajneesh (= Osho), Philosophia perennis. Osho speaking on the Golden Verses of Pythagoras (1966), Osho International Foundation, 1982, 2 vol.
- Georges Vallin, Lumière du non-dualisme, chap. « Réflexions sur la notion de philosophie éternelle », Presses Universitaires de Nancy, 1987.
- Charles Eden, Une philosophie éternelle, auto-édition, 2020.
Études
- D. P. Walker, « The Prisca Theologia in France », Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, XVII (1954), p. 204-259 JSTOR 750320.
- C. B. Schmitt, « Perennial philosophy from Agostino Steuco to Leibniz », in Journal of the history of Ideas, XXVII, 1966 JSTOR 2708338.
- G. Di Napoli, « Il concetto di philosophia perennis di Agostino Steuco nel quadro della tematica rinascimentale », in Filosofia e cultura in Umbria tra Medievo e Rinascimento, Pérouse, 1967.
- Satareh Houman, De la Philosophia perennis au Pérennialisme américain, Archè, Milan, 2010, 622 p.
- Sedgwick, Mark J., Contre le monde moderne : le traditionalisme et l'histoire intellectuelle secrète du XXe siècle , Dervy, Paris, 2018, 396 p.
Voir aussi
Liens externes
- Notices dans des dictionnaires ou encyclopédies généralistes :
- La Sophia perennis selon Frithjof Schuon