Production participative (psychologie)

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La production participative, ou crowdsourcing, appliquée à la psychologie, est un modèle alternatif au modèle standard de méthode scientifique, mobilisant plusieurs acteurs qui se divisent les tâches sur des projets de recherche de grande ampleur, dans le but de produire des connaissances sur les faits psychiques, les comportements et les cognitions des individus.

Le crowdsourcing a été popularisé et défini par Jeff Howe en 2006, dans son article The Rise of Crowdsourcing[1] comme :

L'acte d'une entreprise ou d'une institution prenant une fonction autrefois exécutée par des employés et l'externalisant à un réseau non défini (et généralement large) de personnes sous la forme d'un appel ouvert. Cela peut prendre la forme d'une production par les pairs (lorsque le travail est effectué en collaboration), mais est également souvent entrepris par des individus seuls. La condition préalable cruciale est l'utilisation du format d'appel ouvert et le vaste réseau de travailleurs potentiels.

Il est traduit en français comme un "approvisionnement par la foule" faisant référence à la possibilité pour chacun de participer à des projets ouverts. Ce modèle a pour avantage de favoriser l'hétérogénéité des ressources, des connaissances ou du temps apporté par tout individu souhaitant contribuer. Cette pratique récente s'est accrue par le recours de plus en plus fréquent aux technologies de l'information et de la communication qui rendent accessibles et facilitent le partage des informations sur Internet. L'organisme qui choisit d'externaliser son activité doit spécifier son projet en détail, et peut s'appuyer sur les plateformes d'accès aux ressources en ligne pour élargir sa diffusion [2].

Depuis son développement, le crowdsourcing a été appliqué dans le domaine scientifique en tant que modèle de recherche alternatif. Contrairement à des projets où ne sont impliqués qu'un nombre restreint de scientifiques au sein d'une équipe de recherche, qui exercent leurs activités dans un même pays voire dans un même laboratoire, les projets de recherche collaboratifs permettent un fonctionnement horizontal où plusieurs chercheurs contribuent ensemble dans un même objectif fixé au préalable. Ils ont pour avantage d'apporter une diversification des compétences, des outils techniques et un meilleur partage des expériences entre collaborateurs. Ces changements ont été menés pour produire et diffuser la connaissance scientifique de façon massive, notamment à travers la création et l'organisation de réseaux internationaux, et ce au sein de diverses disciplines des sciences fondamentales et humaines.

La psychologie est une discipline des sciences humaines et sociales qui s'appuie sur diverses méthodes de recherche, telle que la méthode expérimentale, pour produire des connaissances sur les comportements des individus. Dans un premier temps, le chercheur en psychologie établit un protocole de recherche pour répondre à une problématique précise et tester ses hypothèses. Puis, il récolte des données empiriques sur un échantillon de participants, qui sont la traduction en variables quantitatives des comportements, grâce à des expérimentations menées en laboratoire ou directement sur le terrain. Celles-ci font ensuite l'objet de traitements et d'analyses à l'aide d'outils statistiques afin de tirer des conclusions sur les relations existantes entre les différentes variables. En fonction des résultats obtenus, le chercheur peut alors développer des modèles théoriques pour expliquer et prédire les comportements[3].

La production participative en psychologie consiste à mener des projets collaboratifs de recherche par l'union de plusieurs chercheurs, étudiants, et toute autre personne compétente qui souhaite collaborer. Elle permet notamment de récolter un nombre important de données empiriques sur les comportements humains dans divers pays, et d'augmenter la taille des échantillons de participants pour produire des résultats statistiquement plus fiables et généralisables à l'ensemble de la population. Pour le futur de la recherche en psychologie, un recours à la production participative dans des projets à grande échelle serait avantageux pour la compréhension des mécanismes humains et la valorisation des savoirs scientifiques de cette discipline[4].

Histoire

Les prémices de la production participative en psychologie

Depuis les années 2010, la psychologie fait partie des disciplines scientifiques touchées par une crise de la reproductibilité, à la suite de certaines exagérations d'effets statistiques mis en évidence dans les publications scientifiques. Dans ce contexte qui remet en cause les pratiques scientifiques traditionnelles, les chercheurs ont développé des projets collaboratifs de réplication des études classiques de la psychologie, basés sur de grands échantillons de population, pour tester la robustesse des effets statistiques et s'assurer de leur fiabilité. En effet, plus un échantillon statistique est important, plus l'estimation des résultats scientifiques est précise[5]. Parmi ces projets, le Reproducibility Project : Psychology (RP:P) en 2011 a réuni 270 auteurs avec pour objectif de tester la reproductibilité des effets de 100 expériences publiées dans des revues scientifiques de psychologie. Les résultats ont montré que parmi les 97 expériences qui présentaient à la base des résultats statistiquement significatifs, seules 39 avaient donné des résultats similaires à l'expérience originale publiée, après réplication[6]. En 2014, le ManyLabs Replication Project a impliqué la récolte de données empiriques dans 9 pays différents, permettant l'accès à un échantillon hétérogène de 6.344 participants issus de sociétés et cultures différentes, dans le but de répliquer et tester la généralisation des effets mis en évidence dans 13 expériences classiques de la psychologie[7].

Ces projets ont permis de montrer l'absence de nombreux effets auparavant mis en évidence, et d'aborder la problématique des lacunes méthodologiques de la recherche en psychologie, notamment dans la fiabilité des analyses statistiques, et la faiblesse due à la taille des échantillons, trop peu représentatifs de la population globale[8], sur lesquels étaient recueillies les données empiriques des études classiques. Comme premières formes de production participative en psychologie, ces projets ont été précurseurs pour enclencher des changements méthodologiques au sein de la discipline.

En , la plateforme StudySwap[9] a été développée pour réunir des sources scientifiques en accès libre sur l'Open Science Framework (OSF), afin de faciliter les collaborations et le partage de ressources comme les propositions de collaboration ou d'entraide.

Dans un même temps, en s'inspirant du modèle du CERN, Christopher Chartier est, en 2017, l'un des premiers à évoquer l'idée d'un regroupement des laboratoires au sein d'un réseau permanent dans le but de travailler en collaboration sur des projets de recherche, tout en s'appuyant sur des plateformes de partage des données en ligne comme l'OSF.

Un CERN en psychologie impliquerait des projets ouverts et transparents sur l'ensemble de son cycle de recherche. En utilisant l'OSF, ces projets seraient ouverts aux idées et propositions de méthodes pour collectionner les données et éventuellement les diffuser[10].

Illustration du crowdsourcing en psychologie : l'exemple du CREP

Le Collaborative Replication and Education Project (CREP)[11] est un exemple de projet précurseur de production participative en psychologie qui regroupe des étudiants de la discipline en un réseau permanent pour mener des projets de réplication collaboratifs. Ce réseau a été créé par Jon Grahe, Mark Brandt et Hans IJzerman dans le but de permettre à des étudiants de participer à des projets collaboratifs de réplication par la mise en commun de données récoltées et l'analyse des effets statistiques, afin de maximiser la puissance statistique des résultats obtenus. Au sein de ce projet qui propose la réplication de plusieurs études, l'un des objectifs a été de reproduire celle menée par Elliot et ses collaborateurs en 2010 [12], qui démontre l'effet de la présence d'une couleur spécifique sur des photos d'hommes dans le jugement porté par des femmes. Ce projet s'est déroulé en collaboration avec des étudiants membres de différents laboratoires répartis en Europe (Allemagne et Grande-Bretagne) et aux États-Unis.

Pour que leur réplication soit la plus fiable possible, un comité du CREP avait pour mission de contacter l'auteur original de l'étude afin de collecter le matériel pour la reproduire de la façon la plus similaire possible. Celui-ci a pu être ainsi utilisé de la même façon dans tous les laboratoires impliqués dans le projet, en partie grâce au formulaire de pré-enregistrement rédigé par les étudiants et vérifié par les conseillers et comités du CREP. Ce document détaillait la taille de l'échantillon, les mesures et les analyses statistiques à mener une fois les données collectées. Puis le document était rendu public sur OSF afin d'être accessible à tous les collaborateurs. Une fois les données collectées dans chaque laboratoire, celles-ci étaient mises en commun puis analysées afin de montrer ou non une réplication de l'effet original.

Les résultats de cette étude n'ont montré aucune réplication de l'effet mis en évidence par Elliot et ses collègues. Cependant, le but du projet était de permettre une collaboration entre différents laboratoires avec pour challenge la synchronisation du matériel expérimental et du protocole d'étude. Ce lissage entre les différents laboratoires, au-delà de l'éloignement géographique, a ainsi été facilité par l'OSF. De plus, ce projet était mené par des étudiants et des chercheurs en collaboration pour le concrétiser. Cela a permis à des étudiants de premier cycle de prendre part à la recherche en psychologie tout en apprenant à répondre à la rigueur scientifique, conférant au projet des vertus pédagogiques et des opportunités non négligeables pour de futurs scientifiques.

Enfin, les participants et participantes à ces études étaient recrutés dans différents pays, ce qui répond à la critique faite aux études en psychologie sur l'homogénéité des échantillons, l'une des causes pointées du doigt dans la crise de la réplication. Une critique sur le projet peut cependant être émise au sujet de la domination occidentale dans la production de connaissances scientifiques, surtout aux États-Unis. En effet, sept études de réplication dans ce projet étaient conduites aux États-Unis contre seulement deux en Europe, et aucune dans le reste du monde.

Psychological Science Accelerator

Création et développement

Le Psychological Science Accelerator (en) (PSA)[13] est un réseau de Laboratoires de recherche en sciences humaines et sociales répartis à travers le monde et partageant leurs ressources pour des projets de recherche à grande échelle. Le PSA repose sur 5 grand principes : diversité et inclusion, décentralisation de l’autorité, transparence, rigueur et ouverture à la critique. Ce projet d'organisation en réseau est né en réponse aux limites de la production participative scientifique en psychologie, notamment celle des projets en réseaux restreints et éphémères, et a pour objectif de la rendre plus accessible par la mise en place d’un réseau permanent.

Pour que ce projet fonctionne, un grand nombre de laboratoires travaillant en collaboration était nécessaire, comme le soulignait Christopher Chartier :

Nous avons besoin d'un large réseau de laboratoires. Si seulement 10% des scientifiques en psychologie dédient une petite portion de leurs ressources pour un CERN de la psychologie, nous serions aptes à exploiter une énorme collecte de données[14].

Le recrutement de nouveaux laboratoires s'est fait par la signature sur une plateforme en ligne. En , le PSA comptait 72 laboratoires ayant signé sur la plateforme et 31 laboratoires engagés à collecter des données pour de futurs projets prévus pour l'année 2018. Un mois plus tard, le PSA comptait dans ses rangs 160 laboratoires répartis sur 6 continents et une équipe de direction interne composée de plusieurs chercheurs et chercheuses pour organiser la gestion du réseau[15].

Fonctionnement d'un projet au sein du PSA

Un projet de recherche au PSA va suivre quatre étapes qui impliquent divers comités constitués de scientifiques, membres ou non du réseau.

Proposition et évaluation

L'idée d'un projet de recherche, comprenant un sujet, une problématique et des hypothèses, est proposée librement et anonymement Elle est ensuite jugée par le comité de sélection d’étude selon les ressources disponibles et les éventuels problèmes éthiques liés à sa réalisation. Le protocole est ensuite évalué par dix pairs : six experts membres du comité pour des aspects spécifiques du protocole, deux experts du réseau et deux experts en dehors du réseau. Le projet est ensuite proposé aux laboratoires membres du PSA afin de considérer leur volonté et leurs capacités à le mener. Un vote est finalement conduit pour sélectionner les projets qui iront à la prochaine étape et pour les études refusées, des retours sont donnés afin de les améliorer.

Préparation

Les membres du comité de méthodologie ayant l’expertise la plus adaptée pour travailler sur ce projet vont collaborer avec l’auteur pour préparer et améliorer le protocole. S'ensuit une sélection des laboratoires par le comité de logistique selon leurs disponibilités, les critères de l’étude et les ressources du laboratoire (comme par exemple des logiciels ou du matériel de mesures). Les données sont ensuite partagées aux laboratoires participants sous la supervision du comité éthique et du comité de traduction et de diversité culturelle pour éviter les erreurs de traduction ou des problèmes éthiques dus à des différences culturelles entre les divers laboratoires. A cette étape, les plateformes telles que l'OSF ou StudySwap sont utiles pour le partage des ressources.

Implémentation

L’auteur finit de préparer son projet et précise les critères de l’expérience avec une vidéo de démonstration, afin d'homogénéiser la collecte des données par les différents laboratoires. Tout cela est supervisé par le comité de management pour éviter les différences culturelles entre laboratoires. De plus, si des choses sont modifiées dans le projet, le comité fait un retour aux laboratoires afin qu'ils donnent leur avis sur les décisions. Quand tout est mis en place, les laboratoires participants récoltent les données et les partagent publiquement et anonymement. Une équipe du PSA peut alors aider à une évaluation des données.

Analyse et dissémination

L’auteur regroupe les données recueillies à travers le monde et les traite à l'aide des outils statistiques. Les personnes ayant participé à l’étude peuvent donner un retour (feedback) pour améliorer l’analyse. Une fois le projet achevé, il est anonymisé et partagé publiquement afin d'être révisé par d’autres chercheurs afin de rendre l’analyse et l’étude plus transparente et robuste.

Situation et projets actuels du PSA

Au , le PSA réunit 760 chercheurs membres de 548 laboratoires répartis dans 72 pays[16]. Son directeur général est le Dr. Christopher Cartier, associé à d'autres Professeurs membres de plusieurs Universités réparties dans le monde[17].

Le PSA travaille actuellement sur six projets de recherche évoquant des thèmes courants de la psychologie sociale comme la pensée morale[18], la menace du stéréotype[19], ou encore les préjugés sexistes[20].

Bénéfices d'un modèle de production participative en psychologie

La production participative apporte de nombreux bénéfices à la recherche scientifique, notamment en psychologie. La crise de la réplicabilité a permis de remettre en question certaines hypothèses et d’instaurer plus de rigueur dans la méthodologie utilisée par les chercheurs (cela s’applique pour le domaine de la psychologie mais aussi pour les autres domaines). C’est donc par ce phénomène-là que l’on peut comprendre les avantages de la production participative qui concernent principalement des bénéfices pour la récolte de données, des bénéfices pour les acteurs et des bénéfices pour la diffusion scientifique.

Bénéfices pour la récolte des données

Les échantillons de participants étant plus larges, cela favorise la mise en évidence de réels effets statistiques significatifs et la possibilité d'étudier les éventuelles variations entre les participants de différents pays. Pour les projets interculturels qui nécessitent la récolte de données dans plusieurs pays voire continents dans le but de mener des études comparatives, la production participative est idéale.

Bénéfices pour limiter les erreurs méthodologiques

Dans un projet collaboratif, les équipes sont constituées d'un grand nombre de chercheurs et de chercheuses, ce qui diminue le risque de biais individuels et les erreurs dans les protocoles de recherche, ce qui répond alors au principe de rigueur scientifique. Cette rigueur est nécessaire dans la recherche scientifique et vient s’inscrire en réponse à la crise de réplication. Lorsque plusieurs chercheurs se penchent sur le déroulement de la recherche, les erreurs de méthodologie ont plus de chance d’être identifiées et les fraudes évitées, comme par exemple le p-hacking[21], qui consiste en une sélection ou une modification des données d'un échantillon jusqu'à ce que les résultats statistiques deviennent significatifs.

Bénéfices pour les acteurs

Les projets de production participative ont une importante valeur pédagogique[4]. Ils sont une occasion pour les étudiants et jeunes scientifiques d'échanger et de se former auprès de chercheurs expérimentés, ce qui favorise le partage de connaissances et de savoirs. L’expérience de ces scientifiques déjà qualifiés apporte un témoignage aux futurs chercheurs qui, par la même occasion, ont l’opportunité de participer à des projets de grande ampleur. Ces collaborations permettent l'apprentissage et la maîtrise des instruments techniques utiles à la recherche scientifique comme les logiciels statistiques ou les tests psychométriques.

Les projets collaboratifs offrent aux jeunes scientifiques l'opportunité d'étendre leur réseau à l'international et d'exporter leurs connaissances et pratiques dans d'autres laboratoires, favorisant ainsi de futures collaborations.

Bénéfices pour la diffusion scientifique

La production participative incite les chercheurs à adopter une démarche scientifique transparente dans leurs recherches pour permettre une plus grande diffusion des connaissances, notamment via la plateforme OSF qui facilite la communication et le partage.

Limites et controverses

Challenges et actualité

Voir aussi

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