Psychose ordinaire
From Wikipedia, the free encyclopedia
La psychose ordinaire désigne dans le champ de la psychanalyse lacanienne un mode de fonctionnement propre à des sujets de structure psychotique qui ne présentent pas de signes cliniques manifestes de psychose de sorte qu’ils conservent une certaine adaptation sociale.
Caractéristiques cliniques.
L’hypothèse de la forclusion du Nom-du-Père proposée par Lacan dans les années 1950 pour appréhender le fonctionnement psychotique rend concevable qu’un sujet soit structuré sur un mode psychotique sans que la psychose clinique soit actualisée. La notion de structure psychotique non déclenchée fait alors son apparition dans le discours psychanalytique.
C’est dans le fil de cette conjonction que naît en 1998 la notion de « psychose ordinaire », introduite par Jacques-Alain Miller. « Dans l’histoire de la psychanalyse, note-t-il, on s’est intéressé tout naturellement à la psychose extraordinaire, aux gens qui cassaient vraiment la baraque » – notamment au cas Schreber[1]. Les études psychanalytiques d’orientation lacanienne se sont intéressées, souligne-t-il, « à des psychotiques plus modestes, qui réservent des surprises, mais qui peuvent […] se fondre dans une sorte de moyenne : la psychose compensée, la psychose supplémentée, la psychose non-déclenchée, la psychose médiquée, la psychose en thérapie, la psychose en analyse, la psychose qui évolue, la psychose sinthomée – si l’on peut dire. La psychose joycienne est discrète, à la différence de l’œuvre de Joyce ». Et de conclure que, dans le Champ freudien, « finalement, nous parlons de la psychose ordinaire »[2].
Il suffit d’évoquer les quarante deux premières années du Président Schreber[3], qui le conduisirent jusqu’aux plus hautes fonctions juridiques, pour concevoir que la structure psychotique est compatible avec l’adaptation sociale. Lacan anticipe la notion de psychose ordinaire quand, à l’occasion d’une présentation de malade, il évoque « ces fous normaux qui constituent notre ambiance »[4] ; ainsi que dans la Question préliminaire quand il fait mention d’une « psychose sociale » considérée comme « compatible avec ce qu’on appelle le bon ordre »[5]. Mais le terme de psychose ordinaire n’apparaît que quarante ans plus tard. Il a fallu que Lacan dégage à propos de Joyce les notions de suppléance et de raboutage de l’ego[6] pour que son appréhension clinique devienne concevable.
La psychose ordinaire n’est pas une psychose atténuée : elle ne désigne pas les prodromes d’une maladie, mais un mode de fonctionnement subjectif spécifique. Celui-ci possède des ressources qui peuvent générer diverses formes de stabilisation : des étayages les plus frustres aux suppléances les plus solides. Elle est compatible avec des solutions qui s’avèrent viables durant toute une existence.
Les trois externalités.
En 2009, Jacques-Alain Miller cherche à donner consistance à la psychose ordinaire en en proposant une saisie clinique à partir de trois sortes d’externalités déduites de la notation de Lacan discernant chez le sujet psychotique « un désordre provoqué au joint le plus intime du sentiment de la vie »[7]. La première externalité est sociale. Elle se traduit soit par une incapacité d’assumer sa fonction sociale ; soit par une suridentification à une position sociale. La seconde réfère à une externalité corporelle dans laquelle le corps se défait et où « le sujet est amené à s’inventer des liens artificiels pour se le réapproprier »[8]. Ils sont parfois trouvés dans des serres-joints que des piercings ou des tatouages mettent en place. La troisième externalité est subjective, elle se décèle par l’expérience d’une vacuité non dialectique, ou par la fixité d’une identification au déchet. S'appuyant sur ces trois externalités mises en lumière par J.-A. Miller, Myriam Perrin souligne qu' "Au temps de L’Autre qui n’existe pas, la prédominance de la psychose ordinaire dans notre clinique contemporaine devient, dès lors, tout à fait cohérente"[9].
Il convient de souligner, selon J.-A. Miller, que la psychose ordinaire est un terme qui ne possède pas de « définition rigide »[10]. Distinguer entre ordinaire ou extraordinaire n’a pas d’incidence directe sur la conduite de la cure. À cet égard la distinction pertinente reste celle entre névrose et psychose.
La carence du nouage borroméen.
En 2019, Jean-Claude Maleval cherche à saisir la même clinique[11] en prenant appui sur la traduction de la forclusion du Nom-du-Père en termes topologiques dans le dernier enseignement de Lacan. Il souligne que ce dernier considérait qu’il n’y avait pas rupture entre l’approche structurale des années 1950-1960 et l’approche borroméenne du dernier enseignement. Le nœud borroméen intrique les trois dimensions de la structure subjective, le réel, le symbolique et l’imaginaire, de manière telle que, si l’un des éléments est rompu, tous les autres deviennent libres. « Il suffit […] que vous en coupiez un, précise Lacan, pour que les deux autres se libèrent, encore qu’ils aient l’air noués tout à fait comme dans le cas de ce que vous connaissez bien, à savoir les anneaux des Jeux olympiques qui, eux, continuent de tenir quand il y en a un qui a foutu le camp »[12]. Dans le dernier enseignement de Lacan, la propriété borroméenne du nouage exprime la fonction paternelle en une écriture topologique. Il faut se souvenir, indique Lacan en 1972, que « quand j’ai parlé de chaîne signifiante, j’ai toujours impliqué cette concaténation »[13] ; ce qu’il confirme l’année suivante en indiquant qu’il « croit démontrer la stricte équivalence de topologie et de structure »[14]. Même si le Nom-du-Père cesse d’être considéré comme une garantie inhérente au symbolique, pour devenir « en fin de compte quelque chose de léger »[15], chacun devant le mettre en place à partir de son symptôme ; il n’en reste pas moins que dans le dernier enseignement de Lacan la forclusion du Nom-du-Père ne cesse de caractériser la structure psychotique. Il n’a jamais varié quant à considérer que la fonction paternelle réside en un nouage structurant. Sa forclusion porte atteinte à ce nouage. En conformité avec le primat du symbolique, la manifestation clinique la plus manifeste du nouage défaillant fut d’abord appréhendée à partir du déchaînement du signifiant et des troubles du lanage associés. Or l’introduction du nœud borroméen pour saisir le nouage œdipien, propre au névrosé, nouage du réel, du symbolique, de l’imaginaire et du sinthome, ouvre par différenciation à une clinique plus large de la psychose ordinaire alors caractérisée par un nouage non œdipien. Ce n’est plus le glissement de l’élément symbolique qui doit être privilégié : ceux de l’imaginaire et du réel prennent une importance équivalente. Ils sont la traduction d’une rupture du nouage des éléments de la structure subjective. Pour le sujet psychotique fait défaut la propriété borroméenne qui consiste à ce que tous les éléments du nœud deviennent libres si un seul d’entre eux est coupé. Elle exprime en termes topologiques la fonction paternelle. Dans la perspective du dernier enseignement de Lacan, la clinique de la psychose ordinaire ne saurait dès lors se limiter au déchaînement du signifiant elle doit de surcroît prendre en compte la délocalisation du réel de la jouissance, et le glissement de l’imaginaire. En outre elle se caractérise par une aptitude à produire un nouage non borroméen par l’intermédiaire de suppléances ou de branchements[16]. Cerner la psychose ordinaire à partir de diverses ruptures du nouage ou de trois externalités sont deux approches qui se recoupent sans s’opposer.

