Pédagogie rationnelle
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La pédagogie rationnelle est une approche éducative insistant sur les attentes scolaires et les pratiques d'apprentissage pour réduire les inégalités éducatives[1]. Inspirée des travaux de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, cette approche met l'accent sur la clarté des attendus, la facilité d'accès à l'information et la réduction des implicites scolaires, afin d'aider tous les élèves à s'approprier la culture scolaire, indépendamment de leur origine sociale.
Le contexte des inégalités scolaires en Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), l’un des systèmes les plus inégalitaires de l’OCDE, notamment au regard de l’écart entre les résultats des élèves les plus favorisés et ceux des moins favorisés (Annexe 1)[2] a provoqué l'émergence de la pédagogie rationnelle (Bourdieu et Passeron[3], car celle-ci à pour but fondamental de contribuer à réduire ces inégalités socio économiques. Cette nouvelle discipline s’interroge notamment sur comment rendre l’école accessible à tous·tes en tentant de réduire le fossé qui existe entre le langage de l’école et le langage des familles. Pour réduire les inégalités scolaires, un des éléments de la pédagogie rationnelle serait de rendre visible le curriculum invisible. Plusieurs sous-concepts en découlent comme ; la rencontre ratée, la massification et la culture scolaire.
La culture scolaire
Lahire[4] travaille sur le concept de culture scolaire en analysant comment cette culture de l’école, propre à l’institution scolaire, dicte des normes et des attentes généralement éloignées de celle des élèves issus de milieux défavorisés. Pour réussir dans le cadre scolaire, les élèves doivent acquérir des compétences particulières, souvent liées à un savoir-faire et à des comportements adaptés à ce contexte. Si ce n’est pas expliqué explicitement par l’enseignant·e, des malentendus sociocognitifs peuvent survenir entre enseignant·e·s et élèves, influençant les résultats scolaires.
Voici un exemple concret de malentendus sociocognitifs : Bonnéry et Joigneaux[5] mettent en évidence que les pratiques de lecture familiales, ou "littératies familiales", sont influencées par le contexte social et ont un impact sur les apprentissages scolaires futurs des enfants. Ils identifient trois types de lecture :
- Les "lectures-oralisations" : On les retrouve dans les familles populaires, peu familières avec le système scolaire. Ces familles se concentrent sur la compréhension littérale du texte.
2. Les "lectures dirigées" : Se fait plutôt dans les familles populaires plus conscientes des attentes scolaires, elles encouragent l’enfant à analyser le texte tout en guidant l'interprétation de l'enfant.
3. Les "lectures indiciaires" : On les retrouve dans les familles à fort capital culturel, là où l’enfant est encouragé à formuler ses propres hypothèses interprétatives.
Cette dernière approche favorise particulièrement le développement des compétences d'analyse textuelle attendues à l'école, préparant ainsi les enfants à dépasser le sens littéral pour construire une interprétation personnelle, réfléchie et autonome du texte.
Une des alternatives à envisager serait de mettre les élèves en petit groupe pour discuter du texte entre eux, et ensuite proposer un moment collectif de partage avec le groupe-classe. Ainsi, les élèves n’ayant pas analysé le texte avec un oeil de détective pourront le faire au moment des petits groupes. L’enseignant a un rôle important à jouer en passant dans les cercles d’élèves durant ce moment, pour accompagner les réflexions et guider les élèves vers une analyse à travers de questions de suivi et de relance.
Conséquences des pratiques pédagogiques actuelle
La persistance des inégalités scolaires a conduit à la formation de classes à deux vitesses[6], où les élèves proches du modèle scolaire, souvent issus de milieux favorisés, réussissent mieux que ceux éloignés de cette logique. Ces derniers, confrontés à des malentendus éducatifs et à l'implicite des attentes scolaires, peinent à accéder aux apprentissages profonds nécessaires à leur émancipation intellectuelle et sociale. Du côté des enseignants, ces disparités nourrissent un sentiment d’impuissance[7], particulièrement renforcé par des conceptions naturalisantes qui attribuent les échecs scolaires à des caractéristiques psychologiques ou sociales des élèves, plutôt qu’à des problématiques systémiques. Cela conduit également à une reproduction des inégalités par le biais de pratiques différenciatrices inconscientes, qui renforcent le statu quo au lieu de le transformer. À l’échelle du système éducatif, ces dynamiques participent au maintien d’un écart stable entre élèves favorisés et défavorisés, limitant ainsi la capacité des écoles à être inclusives et à jouer leur rôle émancipateur dans une société démocratique.
Afin de souligner les déficits du système éducatif actuel, les tenants de la pédagogie rationnelle ont développé différents sous-concepts qui permettent de discuter de ses écueils. En voici deux : le curriculum invisible et ce qu'iels appellent la rencontre ratée[8].
Le curriculum invisible
Dans le contexte scolaire, les professeurs ont des attendus, mais ceux-ci ne sont pas toujours explicités. Netter[9] le définit comme un “curriculum invisible”. Il explique que le curriculum est invisible, car il est seulement visible pour les enseignants et quelques élèves adaptés au système scolaire. Pour les élèves non-adaptés, le curriculum invisible est peu explicite, et donc ils ne peuvent pas le saisir, ni le comprendre.
Netter[9] remet en question l'idée reçue selon laquelle un programme scolaire uniforme suffirait à garantir l'égalité des chances pour tous les élèves. Netter[9] introduit le concept de "curriculum invisible", qui explique pourquoi l'apparente “universalité” du programme est en réalité illusoire.
Pour Rochex & Crinon (2011), Bautier & Rayou[9], cette situation engendre une disparité au sein des classes :
• Certains élèves, grâce à leur socialisation préalable (familiale et scolaire), parviennent à s'approprier le programme ;
• D'autres, en revanche, n'accèdent qu'à des apprentissages très limités.
Voici un exemple pour illustrer le propos : on observe que l’élève passe à côté de la tâche prescrite qui est de calculer l’aire du triangle. Mais il calcule quand même le nombre de figures. Nous sommes là dans un contexte où l’élève ne fait pas le lien entre la consigne et ce qui est implicitement demandé. Le risque majeur est que l’élève s’épuise car il “dénombre”, mais il ne sait pas ce qu’il doit compter. Il ne rencontre donc pas les objectifs de la tâche ou encore les attentes de l’enseignant. L’une des alternatives à envisager serait de donner du matériel physique aux élèves, préalablement mis en petits groupes, en amont de la réalisation de l’exercice, afin qu’ils puissent manipuler les demi-triangles et réaliser que cela forme un carré quand on les assemble par leur plus long côté. De même, avoir les six carrés pour déconstruire le grand triangle rectangle, pour pouvoir les mettre les uns après les autres et les dénombrer, ce qui permet de se détacher de la forme initiale du grand triangle rectangle. Cela permettra aux élèves de s’engager dans une tâche identique tout en mobilisant des enjeux d’apprentissage consistants. Cela permettrait aussi de rendre visibles les logiques scolaires.
La rencontre ratée
L’élève venant d’un milieu plus favorisé voit l’école comme un milieu accessible avec des enjeux d’apprentissage percevables. À l’inverse, un élève d’un milieu moins favorisé voit l’école comme un milieu de docilité avec une obéissance à suivre, un professeur à écouter et à suivre pour obtenir des savoirs utiles à un travail. Une différence se creuse entre les élèves qui sont en mesure de percevoir le curriculum prescrit, effectif et invisible (logique scolaire) et ceux qui ne le perçoivent pas (logique commune).
Un des facteurs de la rencontre ratée c’est la massification. Netter[9] fait référence à la massification dans son ouvrage Culture et inégalités à l’école. En effet, au milieu du 20ème siècle, l’école est devenue obligatoire pour tous les enfants, quelles que soient leurs classes sociales. Cela a transformé l’accès à l’éducation, et a également renforcé les disparités culturelles et sociales. Il analyse comment certains élèves, en fonction de leur situation familiale sont, plus ou moins bien, préparés à s’approprier la culture scolaire[9]. Ce qui accentue les inégalités scolaires malgré une démocratisation de l’accès. Cette rencontre ratée entre les différentes classes sociales est principalement dû au fait que la massification s’est produite sans prise en compte des nouveaux scolarisés.
Un exemple bien connu, est celui des enfants d’instituteurs et ceux d’ouvriers. Ceux ayant des parents dans le milieu scolaire sont plus familiarisés à comprendre la logique scolaire, contrairement aux autres. L’une des alternatives à intégrer en classe est de bien rendre visible les attentes des leçons faites avec vos élèves, et de bien mettre en évidence les savoirs à retenir des séances. La référence étant l’enfant le plus loin de la culture scolaire.