Rationalisme critique
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Le rationalisme critique est la réponse de Karl Popper à ce qu'il considérait comme les problèmes les plus importants de l'épistémologie et de la philosophie de la science : le problème du développement de la connaissance, en particulier par l'induction, et de la démarcation de la science. Il a adopté une approche faillibiliste face à ces problèmes, notamment celui de l'induction, sans pour autant sombrer dans le scepticisme. Son approche consistait à mettre en perspective le rôle distinctif de la logique (déductive) dans le développement de la connaissance, notamment scientifique, dans le contexte d'une méthodologie moins rigoureuse fondée sur la pensée critique. Le concept technique central du rationalisme critique appliqué à la science est la réfutabilité. Popper a utilisé le terme « rationalisme critique » ou la version anglaise « critical rationalism » dans La Société ouverte et ses ennemis (1945)[1], Conjectures et réfutations (1963)[2], La Quête Inachevée (1976)[3] et The Myth of the Framework (1994)[4].

Faillibilisme, pas scepticisme
Popper a accepté que la vérité d'énoncés ne peut pas être obtenue en utilisant uniquement des définitions et des déductions logiques, car cela conduit à une régression à l'infini[5]. Pour Popper, cela n'empêche pas les énoncés d'être utiles pour résoudre des problèmes pratiques, car ils peuvent être analysés pour en tirer des conséquences logiques, éventuellement des contradictions avec des énoncés d'observation liés à des tests empiriques[5]. Popper a écrit que la majeure partie des activités scientifiques utilisent la logique déductive pour évaluer les théories[6],[7],[8].
Popper a accepté l'argument de Hume et les conséquences de la thèse de Duhem et a insisté sur le fait qu'il n'existe aucune méthode logique pour accéder à la vérité empirique, aucune règle inductive, même dans une faible mesure. Cependant, il rejetait le scepticisme, l'idée que la recherche de la vérité est vaine. Il admettait que, bien que la logique seule ne dise rien de la vérité empirique, les énoncés peuvent être reliés à la réalité par la résolution de problèmes et par des observations et des expériences scientifiques[9]. Popper a toujours insisté sur cette distinction entre l'aspect logique et l'aspect méthodologique de la science[10],[11]. Dans Le réalisme et la science, Popper parle de théorie « préférée » et non de théorie « vraie » ou « fausse » lorsqu'une théorie est choisie plutôt qu'une autre à la suite de résultats expérimentaux[9].
La théorie sémantique de la vérité

Popper a toujours été conscient que la vérité empirique échappe à la logique seule, et il était donc réticent de parler de « vérité » dans le contexte de théories scientifiques. Cela, écrivit-il, changea après avoir lu la théorie sémantique de la vérité de Tarski. Il voyait dans cette théorie une manière de parler de la vérité comme d'une correspondance avec les faits. Un aspect clé de la théorie de Tarski, que Popper considérait comme important, est la séparation entre l'aspect logique (formel) du langage en tant qu'objet et son interprétation sémantique. Cela lui permettait de parler de la vérité d'une théorie en relation avec une interprétation sémantique, même si la théorie n'était pas prouvée[12]. Il y voyait une façon d'expliquer la distinction entre la logique de la science et sa méthodologie, ou plutôt entre la logique et la composante métaphysique à laquelle la méthodologie se réfère lorsqu'elle vise, par exemple, à tester des théories. Dans la théorie de Tarski, les « faits » sont des structures mathématiques et non une réalité extérieure hors de portée de la logique et de son langage, ne pouvant être décrite qu'artificiellement dans un métalangage, comme dans l'argument « La neige est blanche » (dans le langage objet) est vraie parce que la neige est blanche (dans le métalangage). Cette utilisation de la théorie de Tarski est acceptée par certains et vivement critiquée par d'autres. Popper l'a utilisée, par exemple, dans Le réalisme et la science, pour expliquer la différence entre les versions métaphysiques du problème de l'induction et ses versions logiques. Il a écrit que les versions métaphysiques du problème se réfèrent à la « méta-théorie de la physique » et a comparé celle-ci à ce que Tarski appelle la « sémantique de la physique »[13].
Le rôle de la méthodologie
Pour Popper, une grande partie de la démarche scientifique utilise la logique déductive sur des énoncés[6],[7],[8], mais cette partie logique de la science doit être intégrée dans une méthodologie adéquate[14]. La partie logique est considérée comme incapable en soi de justifier la connaissance empirique. Par exemple, Popper et les membres du Cercle de Vienne sont convenus que seules des énoncés peuvent être utilisés pour justifier des énoncés, c'est-à-dire que l'utilisation de la logique seule en science ne sera pas liée à des observations empiriques[15],[16]. La logique utilise des énoncés d'observation acceptés ou provisoirement acceptés pour déterminer si une théorie est logiquement réfutée ou non, mais l'énoncé d'observation « accepté » pourrait être empiriquement faux sans que cela ne concerne la partie logique[11].
Popper a écrit que l'essentiel de l'activité scientifique se déroule dans la partie logique, utilisant la logique déductive pour vérifier la cohérence d'une théorie, comparer des théories, vérifier leur nature empirique (c'est-à-dire leur réfutabilité) et, surtout, tester une théorie, ce qui n'est possible que lorsqu'elle est réfutable. Il a souligné que, même lorsque les théories sont confrontées à des observations, la logique déductive est largement utilisée[6],[7],[8]. Malgré ce recours intensif à la logique, Popper admettait, comme la plupart des philosophes et des scientifiques, que la logique seule ne permet pas d'établir un lien direct avec les observations. Popper a expliqué ce dilemme en affirmant l'existence d'une séparation naturelle (et non d'une déconnexion) entre les parties logique et méthodologique de la science[10],[11].
Popper a écrit que tout critère, y compris son célèbre critère de réfutabilité, qui s'applique uniquement à la structure logique ne pouvait à lui seul définir la science. Dans La Logique de la découverte scientifique , il a écrit : « Il est impossible de décider, en analysant sa forme logique [comme le fait le critère de réfutabilité], si un système d'énoncés est un système conventionnel de définitions implicites irréfutables, ou s'il s'agit d'un système empirique à mon sens ; c'est-à-dire un système réfutable[17],[18]. » Popper a insisté sur le fait que la réfutabilité est un critère logique, qui doit être intégré dans une méthodologie appropriée[10],[11].
La méthodologie de Popper propose l'adoption de procédures et de modes de comportement spécifiques qui vont dans le sens de notre volonté de trouver la vérité (pas au sens nietzschéen) ou de faire progresser les connaissances[19].

Cette méthodologie propose de favoriser les théories les plus réfutables, mais Popper explique qu'elle n'est pas elle-même réfutable[20]. Au sujet de la règle favorisant les énoncés les plus réfutables (moins probables), Popper a écrit « jamais je n’ai proposé un critère d’improbabilité pour le choix des hypothèses scientifiques! : non seulement je n’ai aucun critère général, mais il arrive en outre très souvent qu’il me soit impossible de préférer l’hypothèse qui est logiquement la meilleure et la plus improbable, puisqu’on a réussi à la réfuter expérimentalement. » La règle est néanmoins pratique, car elle stipule que, dans « de nombreux cas, l'hypothèse la plus improbable est préférable »[21].
Lakatos voyait dans sa vision de la méthodologie scientifique (proche de celle de Popper) un ensemble de conventions implicites informelles qui guident toutes les décisions qui entourent le travail logique, quelles expériences mener, quel appareil construire, quel domaine sera soutenu financièrement, etc.[22].
La philosophie de Popper a été critiquée comme si la partie logique existait seule. Par exemple, Putnam a attribué à Popper « le fantasme de faire de la science en utilisant uniquement la logique déductive[23] ». Putnam a également critiqué la description que fait Popper de la partie logique de la science en évoquant des problèmes méthodologiques. Par exemple, il a écrit : « J’affirme que dans de nombreux cas importants, les théories scientifiques n’impliquent aucune prédiction[24]. » Parce que Popper ne croit pas à la logique inductive, Wesley Salmon (en) a écrit que, pour Popper, « il n’existe pas de forme ampliative d’argumentation scientifique et, par conséquent, la science ne fournit aucune information sur l’avenir.[25] » Concernant la partie méthodologique, Feyerabend a écrit qu’il n’y a pas de méthode en science. Il a examiné et rejeté des règles méthodologiques, mais elles étaient celles d’un falsificationnisme naïf[26].
Au contraire de cela, Popper mettait l'accent sur les deux côtés de la science et parlait de la méthodologie comme d'un moyen d'utiliser correctement la réfutabilité et le travail logique habituel en science pour rendre celui-ci utile dans une méthode de conjectures et de réfutations à utiliser dans les discussions critiques habituelles. La réfutabilité exige que les hypothèses soient cohérentes et conduisent logiquement à des prédictions, dont la confrontation avec les observations devrait être prise en compte dans la pensée critique[7].
Marxisme et politique

L'échec des partis démocratiques à empêcher le fascisme de prendre le contrôle de la politique autrichienne dans les années 1920 et 1930 traumatisa Popper. Les événements qui suivirent l'Anschluss (l'annexion de l'Autriche par le Reich allemand en 1938) l’a incité à recentrer ses écrits sur la philosophie sociale et politique. Ses ouvrages les plus importants en sciences sociales – La Misère de l'historicisme (1944) et La Société ouverte et ses ennemis (1945) – s'inspirèrent de sa réflexion sur les événements de son époque et constituèrent, en un sens, une réaction aux idéologies totalitaires qui dominaient la politique en Europe centrale. Ses livres défendaient le libéralisme démocratique comme philosophie sociale et politique. Ils constituaient également une critique approfondie des présupposés philosophiques qui sous-tendent toutes les formes de totalitarisme[27].
Avant cela, la mort de jeunes socialistes non armés lors d'une manifestation organisée par les communistes le à Vienne contribua fortement à la position de Popper, qui avait alors presque dix-sept ans, concernant la nécessité de critiquer les thèses établies. Selon Frederic Raphael, cet effusion de sang est relié au bref règne de Béla Kun dans la Hongrie voisine[28]. Popper blâma le marxisme dont la thèse, se souvenait Popper, « est que, bien que la révolution puisse faire quelques victimes, le capitalisme en fait plus que la révolution socialiste dans son ensemble ». Il se demanda « si un tel calcul pourrait jamais être soutenu par la “science” ». Il décida que la pensée critique en science est importante[29]. Cela, disait-il, fit de lui un « faillibiliste » et lui imprégna de « la valeur de la modestie intellectuelle ». Cela le rendit « particulièrement conscient des différences entre la pensée dogmatique et la pensée critique[30] ».
Psychanalyse

Popper voyait un contraste entre les théories de Sigmund Freud et d'Alfred Adler, qu'il considérait comme non scientifiques, et la théorie de la relativité d'Albert Einstein, qui a déclenché la révolution de la physique au début du XXe siècle. Popper pensait que la théorie d'Einstein, en tant que théorie correctement fondée sur la pensée et la méthode scientifiques, était hautement « risquée », dans le sens où il était possible d'en déduire des conséquences considérablement différentes de celles de la physique newtonienne alors dominante[30]. Une de ces prédictions, selon laquelle la gravité pouvait dévier la lumière, fut vérifiée par les expériences d'Eddington en 1919[31]. Lorsqu'il s'attaqua au problème de la démarcation en philosophie des sciences, il réalisa que « ce qui rendait une théorie, ou une affirmation, scientifique était son pouvoir d'exclure certains événements – d'interdire ou de prohiber ces événements[32]. » Il observait qu'à l'opposé de cela rien ne pouvait, même en principe, falsifier les théories psychanalytiques. Cela l'a conduit à postuler que « seules les tentatives sérieuses de réfutation qui n'ont pas abouti devraient être considérées comme des “vérifications”[30]. »
Un peu plus tard, Popper réalisa que les théories pouvaient être « immunisées » contre la réfutation grâce à des hypothèses auxiliaires. Dans Logik der Forschung, il introduisit la notion de « (degrés de) contenu ». Il proposa de ne considérer que les modifications qui augmentent le contenu empirique d'une théorie[30].
Dans une série d'articles publiés à partir de 1979, Adolf Grünbaum a soutenu, exemples à l'appui, que la théorie psychanalytique freudienne était réfutable. Il a critiqué l'analyse de Popper des théories psychanalytiques freudiennes et, sur cette base, a remis en question l'applicabilité du critère de démarcation en général[33].
Réfutabilité, énoncé de probabilité et métaphysique
Popper a assimilé les énoncés scientifiques aux énoncés réfutables et les a distingués des énoncés métaphysiques. Cependant, il considérait les énoncés métaphysiques utiles en science. En particulier, les énoncés probabilistes sont non réfutables et donc métaphysiques selon la terminologie de Popper[34]. Il existe de nombreux autres types d'énoncés métaphysiques qui sont utiles selon Popper. Par exemple, « tous les hommes sont mortels » est métaphysique, car peu importe l'âge d'un homme, il peut mourir l'année prochaine. Popper l'a considéré utile, car il suggère d'autres énoncés plus précis et plus utiles, comme celui selon lequel tous les hommes meurent avant 150 ans[35]. De même, les hypothèses probabilistes suggèrent des hypothèses réfutables, comme le critère d'acceptation de l'hypothèse nulle dans un test statistique[36]. Une hypothèse formulée dans un test statistique, par exemple, un test du Chi carré, n'est pas une affirmation universelle. Elle concerne une étude donnée, mais elle est réfutable et utile dans les discussions critiques. Un énoncé de probabilité tel que « la probabilité de pile et face sont toutes deux 1/2 » n'est pas réfutable au sens où il est compatible avec toute suite de pile et face. Le problème du renforcement des énoncés de probabilité pour les rendre réfutables (incompatibles avec certaines suites) et donc non métaphysiques a été nommé par Popper « problème de décidabilité des énoncés de probabilité[37] ».
La pensée critique, pas le soutien
Popper faisait une distinction entre faire confiance à une théorie parce qu'elle est vraie et préférer une théorie parce qu'elle a été plus rigoureusement testée[38]. Certains ont avancé que, indirectement, Popper adoptait un principe inductif lorsqu'il proposait de « préférer » une théorie plus rigoureusement testée[39],[40],[41]. Pour Popper, le terme « induction » désigne une méthode logique de justification. Il a souligné que cette préférence ne résulte pas d'un processus logique dont les prémisses seraient les résultats de tests rigoureux. Pour Popper, les résultats de tests rigoureux sont plutôt utilisés dans des discussions critiques. Il écrit[38] :
De plus, les discussions critiques doivent considérer dans quelle mesure la théorie a un contenu informatif (et a donc moins de chances de survivre aux tests), ainsi que si la théorie remplace les théories précédentes en les généralisant comme lorsqu'on parle de tous les corps célestes au lieu des seules planètes[42],[43]. Popper a régulièrement souligné que les discussions critiques nécessitent l'utilisation de connaissances de base, mais a rejeté l'idée qu'il y aura toujours un ensemble d'hypothèses au-delà de l'évaluation rationnelle[44]. En particulier, Popper a soulevé ce point dans le contexte de la base empirique de la science, qu'il a comparée à un marécage dans lequel il est toujours possible d'enfoncer des piliers plus profondément si une fondation plus solide est nécessaire[45].
L'approche du rationalisme critique pour évaluer les théories scientifiques peut être généralisée aux domaines non scientifiques[46]. Les rationalistes critiques soutiennent que toute prétention à la connaissance peut et doit être rationnellement critiquée et, si elle a un contenu empirique, peut et doit être soumise à des tests susceptibles de la réfuter. Elles sont soit réfutables et donc empiriques, soit non réfutables et donc non empiriques. Le principe général du rationalisme critique est le même dans les deux cas : nous analysons les hypothèses de manière critique en utilisant nos « connaissances de base »[47]. Dans le cas des hypothèses scientifiques, les connaissances de base sont utilisées tandis que les observations sont discutées ou analysées[47].
Bayésianisme vs conjecture et réfutation
L'utilisation des probabilités dans une approche vérificationniste, « similaire à certains égards à celle des pragmatistes et des positivistes modernes », remonte à Carnéade[48]. Dans la première moitié du xxe siècle, Reichenbach et Carnap ont soutenu que « le seul critère de confirmation d'une théorie devrait être l'accord avec les faits observés ; la théorie serait ainsi la « plus probable »... dans une théorie formelle de probabilité inductive[49]. » Les études de Carnap ont été liées au bayésianisme[50],[51]. Les théories se voient attribuer une probabilité, les résultats ont également une probabilité et, étant donné un résultat, le théorème de Bayes peut être appliqué pour réviser la probabilité a priori de chaque théorie[52]. Le théorème de Bayes est utile lorsque nous avons les connaissances de base nécessaires pour établir la probabilité a priori des paramètres caractéristiques du domaine d'application et que la probabilité des données observées dépend de ces paramètres : les paramètres qui correspondent aux données et donc au domaine sont révisés avec une probabilité plus élevée[53].
Cette vision du développement des connaissances a été critiquée. Andrew Gelman et Cosma Shalizi (en), par exemple, ont écrit que l'utilisation pratique du théorème de Bayes se rapproche davantage de l'approche hypothético-déductive, proposée par Popper et d'autres, que de l'approche selon laquelle la révision des probabilités est la seule conséquence des données observées. Dans leurs travaux, ils « examinent le rôle réel des distributions a priori dans les modèles bayésiens, ainsi que les aspects cruciaux de la vérification et de la révision des modèles, qui dépassent le cadre de la théorie de la confirmation bayésienne[54]. »
Le rationalisme critique s'oppose dans le contexte général de la science à l'assignation de probabilités aux théories pour les évaluer. Popper expliqua que plus le contenu informatif d'une théorie est important, plus sa probabilité est faible[55],[56]. La règle méthodologique consiste à viser une théorie audacieuse susceptible d'être fausse. Il écrivit que, dans de nombreux cas, l'hypothèse la plus improbable (au sens du calcul des probabilités) est préférable[56].
Croyance vraie justifiée
Selon l'épistémologie anglo-saxonne, il existe différents types de connaissance tels que connaître quelqu'un ou savoir conduire, chacun associé à un type de phénomènes mentaux et biologiques. La connaissance définie comme croyance vraie justifiée est aussi un type particulier de phénomène mental. Dans ce cas, à tout le moins, le phénomène est une croyance en un fait identifié par une proposition. Il faut aussi que la proposition considérée soit vraie, car il est absurde de dire que nous possédons la connaissance de quelque chose de faux. La proposition doit de plus être justifiée[57].
À travers l'histoire de la philosophie, la connaissance définie comme une croyance vraie justifiée a rarement été un fondement indiscutable. Elle a, au contraire, été un point de départ dans des analyses critiques utilisant des contre-exemples tels que ceux présentés par Gettier. Par exemple, au début du XXe siècle, Meinong cite l'exemple d'un homme perturbé par des bourdonnements d'oreilles provenant de sa tête. Il en déduit que quelqu'un sonne à sa porte alors que, par hasard, c'est effectivement le cas. Sa croyance est vraie et justifiée par une perception sensorielle, mais, dans une analyse critique de la connaissance, il a simplement eu de la chance et ne sait pas vraiment qu'on sonne à la porte[58]. Bien avant cela, des contre-exemples similaires ont été soulevés dans la tradition indienne et dans la Grèce antique[59],[60].
Ces exemples historiques suggèrent que cette manière de voir la connaissance fut toujours étudiée et critiquée. Cependant, ce n'est qu'au milieu du XXe siècle que l'analyse de la connaissance en tant qu'attitude mentale justifiée envers une proposition vraie est apparue comme l'un des principaux sujets d'étude en épistémologie de type anglo-saxon. Selon Sander Verhaegh, avant cette période, Russell, Moore et d'autres avaient brièvement analysé la connaissance en tant que croyance vraie justifiée, mais seulement pour rejeter ce projet[61].
En opposition à cette importance accordée à la justification des croyances, Popper avançait la méthode de conjectures et réfutations dans laquelle les croyances peuvent jouer un rôle dans le choix d'une hypothèse ou conjecture, mais n'interfèrent pas dans l'usage de la logique déductive utilisée pour tester les théories[62]. Popper ne rejetait pas le rôle des croyances et d'autres aspects subjectifs dans le développement de la connaissance, mais dans sa méthodologie la composante logique est déductive et s'applique directement aux conjectures et énoncés d'observation, libre de psychologisme[63]. Son but a été de mettre en évidence le rôle distinctif de la logique déductive standard dans la rationalité scientifique et humaine en général.
Cela n'empêcha pas des auteurs tels que Bredo Johnsen et Paul Tibbetts de critiquer Popper comme s'il avait affirmé que la logique et la méthodologie suffisaient pour expliquer le développement de la connaissance. Johnsen rappelle que Popper explique que la méthode d'élimination des erreurs par la réfutation logique fonctionne avec un nombre fini de théories. Il argumente que Popper n'explique pas comment on en arrive à ces théories en nombre fini[64]. Tibbetts soulève la question de savoir « si la position de Popper peut rendre compte de l'intuition créative, de la découverte et de la sérendipité en science, puisque celles-ci seraient clairement classées ... [dans la position de Popper] comme des phénomènes subjectifs[65] ».
À ce sujet, Popper admettait que la connaissance objective se développe à l'aide de contributions individuelles de chercheurs et que cela dépend de leur disposition biologique à produire de nouvelles théories qui fonctionnent: pour Popper, « l’objectivité ne dépendait pas de la neutralisation des dispositions subjectives du scientifique – ce qui était, de toute façon, impossible – mais de la soumission de toutes les théories à des tests rigoureux[66]. » Popper acceptait le résultat de Hume selon lequel il est vain de tenter de donner une méthode pour guider ou valider le processus de la découverte. Il employait les termes « attentes » et « dispositions » pour expliquer le développement du savoir et de nos capacités mentales.

Pour sa part, Susan Haack critique la séparation que Popper fait entre les règles de la logique et les énoncés mathématiques formant les lois empiriques ou les axiomes de ses structures. Au sujet de l'autonomie que Popper attribue au monde des connaissances objectives, elle écrit[67] :
À ce sujet, Popper défendait une vision évolutionniste de l'ensemble des capacités humaines, y compris notre aptitude à utiliser le langage et la logique dans sa fonction d'argumentation, mais il précisait aussitôt que cet aspect biologique n'entrait pas dans le champ de l'épistémologie[68],[65].
Il acceptait que le choix des règles méthodologiques doit prendre en compte des aspects subjectifs, moraux ou biologiques tels que les limites des capacités mentales humaines[69], mais il comparait les règles de la méthodologie scientifique aux règles du jeu d'échecs qui peuvent se comprendre sans avoir à se soucier d'aucun aspect subjectif, mis à part la capacité de penser rationnellement et autres fonctions similaires. Il a donné des exemples que la méthodologie peut prendre en compte concernant l'activité d'un scientifique S en lien avec une proposition p :
- « S essaie de comprendre p. »
- « S cherche à envisager des alternatives à p. »
- « S cherche à formuler des critiques à l'égard de p. »
- « S cherche à axiomatiser p. »
- « S cherche à déduire p de q. »
- « S propose un test expérimental pour p. »
- « S propose un nouveau problème x découlant de p. »
- « S critique sa dernière solution du problème x. »
Il ajouta que cela est très différent de l'utilisation de « S connaît p » ou « S croit p », voire de « S croit à tort p » ou « S doute de p » dans une analyse de la connaissance et sa justification[70].
Pour Popper, cette séparation entre la logique, la méthodologie et les aspects psychologiques était la réalité concrète en science, c'est-à-dire, que sa méthodologie qui est prescriptive, est en même temps descriptive de ce qu'il considère comme étant la véritable activité scientifique. Il mettait l'accent sur le fait qu'une grande partie de la science repose sur le raisonnement déductif standard, même lorsqu'il est question de comparaison avec les observations. David Miller a noté que, pour Popper, la connaissance n'est pas justifiée, pas une croyance, et que, généralement, la connaissance scientifique est fausse (révisable)[71],[72]. Musgrave (en) a écrit que « la théorie scientifique de Popper, et son remède au relativisme, reposent sur son rejet de la théorie traditionnelle de la connaissance comme croyance vraie justifiée[73]. »
Variations

William Warren Bartley a développé une variante du rationalisme critique qu'il a appelé rationalisme pancritique[74],[75],[76].
Le philosophe des sciences argentin-canadien Mario Bunge a critiqué le rationalisme critique de Popper[77],[78] tout en s'appuyant sur lui pour formuler une explication du réalisme scientifique[79],[80],[81].