Red Team Défense
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En France, la Red Team Défense est un programme d’anticipation stratégique lancé en 2019 par l’Agence de l'innovation de défense, avec l'état-major des armées, la Direction générale de l'Armement et la direction générale des Relations internationales et de la Stratégie. Attribué à l’université Paris Sciences et Lettres pour environ deux millions d’euros, il associe des auteurs, dessinateurs et scénaristes de science-fiction à des experts scientifiques et militaires pour imaginer des menaces futures visant la France ou ses intérêts à l’horizon 2030-2060[1]. Présenté comme un outil d’innovation et de prospective, le programme a aussi été critiqué pour son inspiration américaine déjà discutée, sa forte mise en scène publique et sa traduction opérationnelle difficile à établir. Ses suites institutionnelles, dont RADAR, prolongent une logique plus large de scénarisation, de design fiction et d’anticipation spéculative dans l’écosystème français de défense[2].
Historique
Précédents et inspirations
La Red Team Défense s’inscrit dans une tendance plus large consistant à mobiliser la science-fiction, le design fiction, le red teaming et la narration spéculative dans les milieux de la défense et de la sécurité. Dans Socialter, Émile Poivet indique que la Red Team française est « inspirée du modèle américain » et qu’elle vise à réunir des auteurs de science-fiction pour penser le futur de la guerre en s’affranchissant des méthodes habituelles de prospective[3]. L’Ifri rattache aussi la Red Team à des outils cognitifs de prospective développés aux États-Unis, notamment le red teaming, les serious games et les wargames[4].
Cette inspiration américaine est elle-même critiquée avant sa transposition française. Le spécialiste américain de la sécurité Bruce Schneier a dénoncé le recours du Department of Homeland Security à des auteurs de science-fiction pour imaginer des menaces terroristes ou sécuritaires. Il indique avoir jugé cet exercice « embarrassing » et écrit que « More imagination leads to more movie-plot threats », c’est-à-dire davantage de scénarios spectaculaires contribuant selon lui à la peur générale et à la surestimation des risques plutôt qu’à l’amélioration effective de la sécurité[5].
Développement du programme
Le 11 juillet 2019, l’Agence de l’innovation de défense publie le document d’orientation Imaginer l’au-delà, qui acte la création d’une Red Team Défense définie comme « une cellule de 4 à 5 personnes, chargée de proposer des scénarios de disruption ». L’objectif affiché est « d’orienter les efforts d’innovation en imaginant et en réfléchissant à des solutions permettant de se doter de capacités disruptives ou de s’en prémunir »[6].
En octobre 2020, l’université Paris Sciences et Lettres est retenue pour constituer la Red Team Défense, l’animer et restituer ses travaux sur quatre saisons. PSL présente le programme comme une démarche associant science, imagination et action publique, sous l’égide de l’AID, de l’état-major des armées, de la DGA et de la DGRIS[7].
Les premiers scénarios sont publiés en décembre 2020. La saison 1 est présentée en juillet 2021, la saison 2 en juin 2022 et la saison 3 en 2023[8],[9],[10]. En novembre 2021, plusieurs médias indiquent que des travaux de la Red Team auraient provoqué des modifications ou ajustements dans la réflexion sur le futur porte-avions nucléaire français[11].
Réception critique
Un modèle américain déjà contesté
La critique des précédents américains porte sur le risque de substituer des menaces spectaculaires à une analyse robuste des vulnérabilités réelles. Bruce Schneier estime ainsi que le recours à des auteurs de science-fiction par le Department of Homeland Security peut produire des movie-plot threats, soit des menaces scénarisées, spécifiques et anxiogènes, susceptibles d’augmenter la perception du risque sans améliorer réellement la sécurité[5].
Une opération de communication de défense
Dans CQFD, Émilien Bernard décrit la Red Team comme née « sous le signe de la propagande » et comme « avant tout une opération de com’ ». Il critique notamment sa mise en scène publique, son esthétique de bande-annonce et la valorisation médiatique des auteurs associés[12]. Dans Socialter, Émile Poivet inscrit le programme dans une critique plus large des « fictions sur commande » mobilisées par les entreprises et les institutions publiques, en soulignant le risque de confusion entre prospective objectivante et production fictionnelle de scénarios[3].
Une réception interne limitée
Dans une note de l’Ifri, Héloïse Fayet et Amélie Férey qualifient la Red Team Défense d’« outil marketing au service du ministère », en raison de sa large couverture médiatique et du soin apporté aux productions graphiques[4]. Elles relèvent que ses scénarios « n’ont pas encore infusé dans l’ensemble du ministère », que leur horizon 2040-2060 peut paraître trop lointain, que les étapes intermédiaires sont difficiles à concevoir et que leur appropriation par les bureaux Plans/Programmes doit être encouragée afin de répondre à des besoins plus précis[4].
Une opérationnalisation difficile à établir
Fayet et Férey distinguent les wargames, dont l’utilité repose notamment sur le « test d’hypothèses » et l’amélioration de la décision tactique, de la Red Team Défense, davantage orientée vers l’exploration de futurs possibles et d’hypothèses de rupture[4]. Cette difficulté de traduction dans la programmation militaire est également relevée à l’Assemblée nationale. Lors de l’examen de la loi de programmation militaire 2024-2030, le député Aurélien Saintoul juge la production publique de la Red Team « intéressante », mais demande quels scénarios se retrouvent réellement dans le texte de programmation, avant de répondre : « En réalité, il y en a bien peu. »[13] Ces critiques soulignent l’écart entre la visibilité publique du programme et la démonstration de ses effets opérationnels : les productions rendues publiques relèvent surtout du récit, de l’image, du design et de l’artefact fictionnel, tandis que leurs effets concrets sur la doctrine, l’entraînement, la planification capacitaire ou l’aide à la décision restent difficiles à établir à partir des sources accessibles.
Une sécuritisation des imaginaires
Le politiste Éric Sangar, maître de conférences en science politique à Sciences Po Lille, propose une critique plus générale du rôle politique de la Red Team Défense. Dans Cultures & Conflits, il analyse le programme comme un dispositif de sécuritisation de l’avenir, contribuant à présenter l’institution militaire comme un acteur central face à des crises futures dépassant les institutions civiles[14]. Dans une version anglophone publiée dans Security Dialogue, il décrit le projet comme un cas de military forecasting susceptible de promouvoir un « exceptionalist militarism » en construisant des récits futurs où les forces armées apparaissent comme les garantes ultimes de l’intégrité de l’État-nation[15].
Prolongements institutionnels
La Red Team Défense connaît plusieurs prolongements dans l’écosystème de l’Agence de l’innovation de défense. Le bilan d’activité 2021 de l’AID présente le projet MYRIADE comme « directement lié aux premières conclusions des travaux du programme Red Team Défense » et consacré à l’étude de la guerre cognitive[16]. En 2022, l’appel ASTRID thématique « Guerre cognitive », opéré par l’Agence nationale de la recherche et financé par l’AID, sélectionne plusieurs projets, dont ANTIGONE, CIGAIA, DeTOX, GECKO, SPREADS et TRADEF[17].
Certains projets prolongent plus directement la logique de scénarisation. GECKO, porté par l’Inalco, développe des dispositifs d’exploration de la guerre cognitive dans le cadre de « crises fictives »[18]. SPREADS mobilise le design de fictions spéculatives pour explorer l’hypothèse d’une corruption du savoir scientifique dans un contexte de guerre cognitive totale[19].
Le programme RADAR constitue le prolongement institutionnel le plus direct de la Red Team Défense. En novembre 2024, le ministère des Armées indique que « la Red Team évolue et devient RADAR », initiative lancée par la DGA et présentée comme un changement d’échelle de la démarche initiale[2].
Dans un registre périphérique, cette culture institutionnelle de l’anticipation de l’inconnu a été rapprochée par la presse de sujets atypiques. En septembre 2025, Le Parisien rapporte qu’une table ronde consacrée aux phénomènes anormaux non identifiés s’est tenue à l’École militaire, à l’initiative de Vision Radar, et qu’un cadre de la DGA, Ludovic Chaker, disait se préparer à d’éventuelles questions parlementaires sur le sujet[20].
Fonctionnement, scénarios et participants
La Red Team Défense est organisée autour de deux ensembles complémentaires. La Team Création imagine les menaces futures visant la France ou ses intérêts ; la Team Design contribue à la restitution des scénarios sous forme d’artefacts, d’images et de supports visuels[21].
Les scénarios publics sont répartis en plusieurs saisons. La saison 0 comprend P-Nation, consacré à une nation pirate, à un ascenseur spatial guyanais et à une attaque contre Kourou, ainsi que Barbaresques 3.0, consacré aux nouveaux pirates et aux technologies connectées. La saison 1 comprend Chronique d’une mort culturelle annoncée et La Sublime Porte s’ouvre à nouveau. La saison 2 comprend Guerre écosystémique et Après la nuit carbonique. La saison 3 comprend notamment La Ruée vers l’espace et Face à l’hydre[22].
Pour la saison 0, la Team Création réunit notamment Laurent Genefort, Romain Lucazeau, Capitaine Numericus et Virginie Tournay pour P-Nation, ainsi que DOA, Xavier Dorison et Xavier Mauméjean pour Barbaresques 3.0. La Team Design comprend notamment Jeanne Bregeon, François Schuiten, Hermès et Saran Diakité Kaba[7].