Deux phonèmes, comme /p/ et /b/ s'opposent, par exemple en anglais, comme dans la paire minimale des mots pin « épingle » vs bin « boîte », par trois paires de traits. L'une est la qualité de consonne sourde de /p/, respectivement celle de consonne voisée de /b/, une autre est la prononciation avec tension musculaire de /p/, respectivement sans tension, lâche, de /b/, et la troisième, le caractère aspiré de /p/, respectivement celui non aspiré de /b/. De ces oppositions, une seule est nécessaire pour les distinguer en tant que phonèmes. On a établi que c'est celle de voisement et que, par rapport à celle-ci, les deux autres oppositions sont redondantes. Toutefois, dans certaines situations, une autre opposition peut être moins redondante, par exemple celle de tension en position finale de /p/ et de /b/, comme dans les mots rip « déchirer » vs rib « côte », ou dans des contextes situationnels où le locuteur doit utiliser tous les traits disponibles pour pouvoir se faire comprendre[2]. S'il n'y avait pas de redondance phonologique, c'est-à-dire si les phonèmes ne s'opposaient que par un seul trait, il se produirait des confusions dans certaines situations[9].
Dans ce système aussi il y a redondance dans chaque langue, sous forme de morphèmes redondants. Les langues diffèrent, entre autres, par le degré de redondance avec lequel elles marquent un même trait grammatical.
Dans les langues romanes, par exemple, on marque de façon plus ou moins redondante, en fonction de la langue, le genre et le nombre (en roumain le cas grammatical aussi) du nom, non seulement par les morphèmes qui y sont ajoutés, mais aussi, dans les combinaisons syntaxiques, par les morphèmes des déterminants accordés avec lui. Le nombre du sujet est marqué par le prédicat aussi, dont certaines formes composées marquent le genre également. Exemples :
- (it) una ragazza italiana vs due ragazze italiane « une fille italienne » vs « deux filles italiennes » – le genre et le nombre marqués par le suffixe de pluriel du nom et de l'épithète, ainsi que par la forme du numéral[10] ;
- (es) un chico alto « un garçon grand » – le genre et le nombre marqués par la forme de l'article indéfini et le suffixe du nom et de l'épithète ; La casa está limpia « La maison est propre » – le genre et le nombre marqués en plus par le suffixe de féminin de l'attribut, et le nombre marqué en plus par la désinence de la copule[11] ;
- (ro) o actriță talentată « une actrice talentueuse » (nominatif-accusatif singulier) vs unei actrițe talentate « d'une/à une actrice talentueuse » (génitif-datif singulier) – le genre, le nombre et le cas marqués par la désinence du nom et de l'épithète, et par la forme de l'article indéfini[12].
En français, la redondance de l'expression du genre et du nombre est plus réduite dans la langue parlée que dans son aspect écrit, à cause de l'orthographe qui conserve des lettres correspondant à des sons prononcés en ancien français, qui ne le sont plus en français moderne[7]. Par exemple, dans la phrase Les enfants sont gais, le pluriel du sujet a quatre marques à l'écrit, le suffixe de pluriel du sujet et de l'attribut, la forme de l'article défini et la forme de la copule. En revanche, dans la prononciation ([lezɑ̃fɑ̃ sɔ̃ gɛ]), seules deux marques du pluriel sont présentes, la prononciation de l'article et de la copule[3].
Dans une langue d'une autre famille, le hongrois, la redondance est plus réduite dans de telles constructions, car l'adjectif s'accorde en nombre en tant qu'attribut (a zongora fehér « le piano est blanc » → a zongorák fehérek « les pianos sont blancs »), mais il ne s'accorde pas en tant qu'épithète (a fehér zongora « le piano blanc » → a fehér zongorák « les pianos blancs »), et le genre grammatical n'est pas du tout exprimé[13],[14].
Dans une autre langue, l'anglais, la redondance est encore plus réduite dans l'expression du nombre, et aussi du genre, par rapport aux langues romanes, puisque l'adjectif épithète et l'adjectif attribut ne s'accordent ni dans la parole ni dans l'écriture, ex. a small bottle « une petite bouteille » → small bottles « de petites bouteilles » [15], The window is broken « La vitre est cassée » → The windows are broken « Les vitres sont cassées »[16].
Un exemple de sensibilité particulière d'une langue à l'égard d'un trait grammatical est celle du roumain à l'égard de la détermination définie. En effet, cette langue a développé, à côté de l'article défini, de l'adjectif possessif et de l'adjectif démonstratif qui ont la fonction de l'exprimer, deux autres articles qui la marquent également. Par exemple, dans la phrase L-am văzut pe elevul cel nou al profesorului « J'ai vu le nouvel élève du professeur », la détermination définie du complément d'objet direct est marquée par l'article défini -l, l'article démonstratif cel et l'article possessif al[17]. L'adjectif possessif est postposé et suit le nom avec article défini, alors qu'en français, le possessif remplace l'article, ex. rochia mea « ma robe »[18]. L'adjectif démonstratif peut être antéposé ou postposé. Dans ce dernier cas, le nom doit être déterminé par l'article défini aussi: copilul acesta « cet enfant-ci », copilul acela « cet enfant-là »[19].
En français il y a des redondances grammaticales habituelles comme[20] :
- Partir, c'est mourir un peu ;
- Soixante ans, cela compte ! ;
- C'est un plaisir de vous rencontrer ici ;
- C'est dommage que vous vous soyez trompé.
D'autres redondances sont expressives. Les plus fréquentes sont la reprise ou l'anticipation par un pronom personnel ou démonstratif, de divers termes de la phrase, pour les mettre en relief :
- Il avait beaucoup changé, Camus (Jean-Paul Sartre) ;
- Ça ne va pas, la tête ? ;
- Bien sûr, cela vous a fait plaisir de le boire, ce café au lait (Michel Butor) ;
- Des yeux de statue, on en avait vu par milliers (Pierre Loti) ;
- Ce manuel d'évasion, de délivrance, il est d'usage qu'on m'y enferme (André Gide) ;
- L'espérance est la volonté des faibles. Elle aussi, comme l'éloquence, il faudrait lui tordre le cou (Henri de Montherlant).
Dans ce domaine, l'un des types de redondance est la répétition, par exemple celle appelée épizeuxe, qui est une figure de style d'intensification, utilisée aussi bien dans la parole habituelle que dans des œuvres littéraire. Exemples :
- (fr) Le mensonge est partout, partout ! (les frères Goncourt)[21] ;
- (ro) Mircea însuși mână 'n luptă vijelia-ngrozitoare / Care vine, vine, vine, calcă totul în picioare littéralement « Mircea même mène au combat l'horrible tempête / Qui vient, vient, vient, foulant tout aux pieds » (Mihai Eminescu)[22] ;
- (hu) csontig, velőig fekete, / fekete, / fekete, fekete, fekete. / Fekete ég és fekete tenger litt. « noir jusqu'aux os, jusqu'à la moëlle, / noir, / noir, noir, noir. / Ciel noir et mer noire » (Mihály Babits)[23].
Le pléonasme est un autre type de redondance lexicale. Conformément à l'une de ses définitions, c'est la même idée exprimée par des termes dont la fonction grammaticale est différente[24], autrement dit, c'est l'utilisation de deux ou plus de deux signifiants pour exprimer le même signifié[25]. Il peut s'agir de l'association de synonymes ou de l'utilisation d'un syntagme composé le plus souvent de deux termes, dans lequel un terme suffisant tout seul pour exprimer l'information inclut le sens de l'autre, qui est, par conséquent, superflu[26].
Il y a plusieurs catégories de pléonasmes du point de vue de leur acceptation.
Le pléonasme n'est en général pas admis s'il n'ajoute rien par rapport à l'expression d'une information avec un seul signifiant[24], étant commis par ignorance, négligence ou précipitation[27]. Tels sont un petit nain, reculer en arrière, sortir dehors, une adjonction d'eau supplémentaire[24]. Toutefois, certains pléonasmes de la parole habituelle ajoutent l'expression de l'intensité à l'expression de l'information par un seul signifiant. Ils sont généraux et acceptés, comme sûr et certain, être tout feu tout flamme, à tous et à chacun, Je l'ai vu de mes propres yeux[24]. Ce dernier pléonasme est présent dans plusieurs langues, étant attesté dès l'Antiquité :
- (la) ego oculis meis vidi (Virgile) « j'ai vu de mes yeux »[28] ;
- (en) I saw it myself, with my own eyes « Je l'ai vu moi-même, de mes propres yeux »[29] ;
- (ro) Am văzut cu ochii mei « Je l'ai vu de mes yeux »[26] ;
- (hu) Látjátok, feleim, szemetekkel, mik vagyunk « Vous voyez, mes semblables, de vos yeux, ce que nous sommes »[30].
D'autres pléonasmes acceptés sont utilisés volontairement dans la littérature et les médias, en tant que figures de style, par exemple l'épithète pléonastique : L'onde humide (Victor Hugo), L'azur bleu (Stéphane Mallarmé).