Requins vicieux
bande de jeunes parisienne
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Les Requins vicieux sont une bande de jeunes formée vers 1984 à Paris, dans le milieu du hip-hop. Ils sont constitués à l'origine d'une quinzaine de membres, tous mineurs, et acquièrent d'abord une réputation de danseurs avant de se faire connaître par des vols avec violence et des viols en réunion. Considérés par la journaliste Anne Giudicelli comme les « premiers-nés » du milieu zoulou, ils influencent d'autres bandes de jeunes de la région parisienne, parmi lesquelles les Requins Juniors, qu'ils désignent comme héritiers.
Histoire
Les Requins vicieux naissent vers 1984, constitués d'une quinzaine de jeunes alors âgés de 14 à 16 ans à la salle Paco Rabanne, en marge du groupe de danse Aktuel Force, avec lequel ils partagent plusieurs membres. Ils sont formés sous le nom de Vicious Sharks, traduit en français sous la forme Requins vicieux[1],[2]. Selon le témoignage d'MC Jean Gab'1, ancien membre, le nom aurait pour origine un surnom donné par Lionel D à ce groupe[1].
Pour la journaliste Anne Giudicelli, les Requins vicieux sont les « premiers-nés » et les « ambassadeurs » du milieu zoulou, locomotive d'une génération de jeunes dont ils ont contribué à modeler les pratiques et les normes[2]. Au sein du milieu hip-hop naissant, les Requins vicieux acquièrent d'abord une réputation de danseurs. Ils fréquentent les après-midis et soirées organisées place du Colonel-Fabien, à mairie de Montreuil, ainsi que les vendredis soir du Globo. Les défis de danse structurent l'essentiel de la sociabilité du groupe. Plusieurs Requins sont remarqués à la salle Paco Rabanne en 1985 pour leurs qualités de danseurs et pris en charge par Rabanne, qui les fait participer à des défilés de mode et à des tournées en Europe[2].
Ils s'inscrivent dans un paysage de bandes parisiennes structuré avant leur émergence par des groupes plus anciens : les Black Panthers, les Asney, les Bounces, les Fifty's. Ces bandes de la génération précédente se définissaient notamment par une dimension idéologique — les Black Panthers et les Asney se présentaient comme chasseurs de skinheads et défenseurs de la communauté noire — que les Requins vicieux rejettent. Des affrontements violents opposent régulièrement les deux générations, selon un système d'alliances qui voit d'un côté Black Panthers, Asney et Bounces, de l'autre Requins vicieux, Fresh Boys et Go[2]. À l'hiver 1987-1988, les Bounces se réunissent une dernière fois aux Halles pour tenter d'empêcher les Requins vicieux de s'y implanter[3].

Concernant les bandes de la même génération, les Requins vicieux entretiennent avec les Fresh Boys, bande issue de Sarcelles et Garges-lès-Gonesse, une relation à la fois conflictuelle et solidaire : les deux groupes s'affrontent régulièrement, mais s'allient en cas d'agression extérieure. À la gare du Nord, leur présence respective est délimitée par une frontière tacite dans le grand hall. Les Go de la Malédiction, issus des Bosquets et de Noisy-le-Grand, partagent également la gare du Nord avec les Requins vicieux[4]. Les Requins vicieux entretiennent aussi des rapports conflictuels avec des groupes roms, décrits dans le milieu comme le « top des tops en vice »[2].
À partir de 1985-1986, les Requins vicieux commencent à pratiquer des vols avec violence, dans les transports en commun, aux sorties des boîtes de nuit ainsi que dans les grands magasins et centres commerciaux. Les articles visés sont principalement des vêtements de marque. Un membre décrit des opérations coordonnées dans lesquelles plusieurs individus investissent simultanément un magasin en exploitant l'absence initiale de dispositifs de surveillance adaptés. Les marchandises volées sont revendues rapidement dans l'entourage. Un membre est incarcéré une première fois en décembre 1985 pour cinq mois au centre des jeunes détenus de Fleury-Mérogis, à la suite d'un vol avec violence commis aux Halles. Plusieurs autres membres du groupe le rejoignent en prison peu après[2].
En 1987, quatre membres du groupe sont interpellés pour viols en réunion. Une procédure judiciaire aboutit à l'inculpation de douze personnes. Au cours de l'instruction, aucun des mis en cause n'avoue les faits et aucun ne manifeste de sentiment de culpabilité. À l'issue de deux procès, les condamnations s'échelonnent entre huit ans d'emprisonnement et l'acquittement. Selon Giudicelli, leur condamnation, loin d'éteindre leur prestige, le renforce[2]. Entre 1988 et 1989, les Requins vicieux demeurent présents aux Halles, mais ne se rendent plus à gare du Nord, alors un lieu de descente[5]. Au début des années 1990, les membres continuent de se fréquenter, mais cessent de le faire en tant que bande. Plusieurs d'entre eux se tournent vers le rap[6].

Plusieurs membres du groupe récusent rétrospectivement l'étiquette de bande. Selon des témoignages recueillis par la sociologue Marie-Hélène Bacqué, c'est avant tout la justice et les médias qui auraient consacré cette désignation : « Ces groupes de jeunes, c'est plus la justice qui a mis une étiquette dessus et qui a dit que c'était des bandes. Eux à la base, c'étaient des groupes de jeunes »[7]. MC Jean Gab'1 se réclame de ce qu'il appelle la « branche violente » du mouvement hip-hop : « Les Requins vicieux sont avant tout une famille, des danseurs, et comme je le dis, dans le hip-hop il y a la branche violente. Cette branche violente, on l'était, avec des qualités. [...] On a franchisé ce qu'il y avait chez les Ricains, c'est-à-dire Warriors ou Beat Street, puisque c'était justement le moment où le hip-hop a émergé en France. C'est vrai qu'on était la première bande comme on l'appelle « gang » aux États-Unis, où on vit ensemble, on crève ensemble, on fait de l'oseille ensemble »[7].
Les Requins Juniors
Le prestige des Requins vicieux engendre rapidement des usurpations de leur nom. Des individus isolés s'en réclament pour faciliter leurs méfaits. Ces faux Requins multiplient les actes commis sous ce nom, ce qui contribue à amplifier davantage la réputation du groupe. Une filiation plus organisée se met en place à partir de 1986, lorsque des jeunes de la cité des Courtillères demandent aux Requins vicieux l'autorisation de se constituer en groupe affilié. Vers l'été 1987, alors qu'une partie des Requins vicieux vient d'être incarcérée, une nouvelle bande se constitue officiellement sous le nom de Requins Juniors. Ils sont issus des 18e et 19e arrondissements parisiens, de Sarcelles, d'Aulnay-sous-Bois et de Bobigny et élisent leur quartier général dans une cité du 19e arrondissement, près de la rue Riquet[4]. Leurs effectifs sont estimés comme allant jusqu'à une cinquantaine[6]. Ils absorbent une partie des membres des Black Woolf, dont la bande se défait à la même période. Leurs activités (vols avec violence, affrontements) rejaillissent sur les Requins vicieux, alors encore en cours d'instruction[4].
Les Requins Juniors entrent rapidement en conflit avec les Mendy, une autre bande de la même génération constituée autour d'une famille sénégalaise implantée à Mantes-la-Jolie, aux Mureaux et dans plusieurs autres villes de banlieue. Les affrontements entre les deux groupes sont fréquents aux Halles et dans le métro. Ils mobilisent des effectifs importants et provoquent à plusieurs reprises l'intervention de la police[4]. À partir du printemps 1989, les Requins Juniors entrent également en guerre ouverte avec les Black Dragons. Le conflit est déclenché par le viol d'une fille des Black Dragons attribué aux Requins Juniors. Les affrontements, principalement concentrés aux Halles, donnent lieu à des règlements de compte à l'arme blanche et au fusil à pompe[8].