Robert Voisin (1922-2006) est un éditeur français, fondateur des éditions de l'Arche et de la revue Théâtre populaire. Il a notamment publié l'ensemble de l’œuvre de Bertolt Brecht en français, et joué un rôle important dans l'essor du théâtre populaire en France dans les années 50 et 60.
Robert Alfred Henri Voisin naît à Saint-Lô le 11 septembre 1922[1] dans une famille de bouchers et de marchands de bestiaux. Comme il est un élève brillant, son instituteur persuade son père de l'inscrire au collège. Il entre à l'École normale de Saint-Lô et devient instituteur à Tessy-sur-Vire au début de la guerre. À la Libération, on le retrouve à Paris, où il occupe divers emplois dans l'imprimerie et l'édition[2]. Il crée sa propre maison d'édition en 1947, et la dirige jusqu'à sa retraite en 1986. Il décède à Paris le 20 janvier 2006[1].
Carrière éditoriale
En 1947, Robert Voisin crée la société Le livre partout[3], pour distribuer en France les livres de l'éditeur anglais Nicholson et Watson (précurseur du Livre de poche qui n'arrivera qu'en 1953[4]) sous le nom de collection «Le Livre Plastic», imprimée en Belgique par André Gérard[5]. En mai 1949, la société change de raison sociale et devient L'Arche, nom inspiré d'une revue éphémère créée à Alger en 1944 par André Gide. La société est d'abord établie rue Saint-André-des-Arts, puis elle s'installera quelque temps sur le boulevard Saint-Germain, avant de s'établir au 86 rue Bonaparte, dans le VIe arrondissement de Paris, en 1960[6].
Notes sur Chopin, d'André Gide, premier livre publié à L'Arche.
C'est un livre d'André Gide, Notes sur Chopin, qui sera la première publication de la maison[7]. L'objectif au début est de rendre familiers à un large public des domaines à l'époque plutôt réservés aux spécialistes, tels que la psychanalyse, la philosophie ou l'esthétique[8].
Collection Répertoire du TNP, 1953-1960.
Mais dès 1951, L'Arche se tourne vers le théâtre, à la faveur d'une rencontre décisive avec Jean Vilar, que lui présentent Gérard Philippe et Henri Pichette. L'idée de Voisin est de publier les livrets-programmes des pièces jouées au Théâtre national populaire (TNP) de Chaillot, que Vilar dirige depuis peu. C'est la naissance de la collection «Répertoire du TNP», vendue au prix d'un programme à l'entrée des représentations. Cette collaboration durera jusqu'en 1960, avec plus de 70 volumes publiés[9].
Le numéro 2 de la collection sera Mère Courage et ses enfants, de Bertolt Brecht, créée en français au TNP en 1952. Brecht, installé en RDA où il a fondé le Berliner Ensemble, est alors peu joué en France. Il décide de confier ses droits de publication en français à cette modeste maison plutôt qu'à Gallimard, en échange de la promesse d'une publication intégrale de son œuvre. Cet engagement mutuel est confirmé, après la mort de Brecht en 1957, par sa veuve Helene Weigel et son éditeur allemand Peter Suhrkamp. Robert Voisin gérera également les droits de représentation en France des pièces de Brecht, sur le modèle allemand, alors qu'en France ces droits sont généralement centralisés par la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD)[10], ce qui lui vaut quelques démêlés juridiques avec celle-ci. Cette activité d'agent était épuisante, car il fallait répondre aux nombreuses demandes venues de la France entière, face auxquelles Robert Voisin faisait preuve d'une grande exigence[11].
Ce rôle de «gardien du temple» brechtien s'applique également aux intérêts pécuniaires et juridiques des héritiers, et donc de L'Arche, ce qui lui vaut par exemple un échange houleux avec Roger Planchon lorsqu'il veut reprendre La Bonne Âme du Sé-Tchouan à Villeurbanne, en 1958, alors que Voisin vient de prolonger l'exclusivité concédée à Serge Reggiani. Helene Weigel finira par intervenir, et Planchon pourra monter la pièce moyennant finance. Mais cette anecdote illustre les contradictions entre idéaux marxistes et logique économique[12].
Couverture du premier numéro de Théâtre populaire, en 1953.
Robert Voisin fonde en 1953 la revue bimestrielle Théâtre Populaire[15], avec un prestigieux comité de rédaction: Roland Barthes, Guy Dumur, Bernard Dort. Il s'agit de poursuivre et d'amplifier le mouvement de décentralisation et de démocratisation du théâtre, porté par la création des Centres dramatiques nationaux partout en France, et de prôner l'avènement d'un théâtre engagé dans l'histoire. Très à gauche, et soutien inconditionnel de Brecht et des metteurs en scène brechtiens du paysage théâtral français, la revue est parfois critiquée pour son sectarisme. Mais en publiant intégralement une pièce inédite à chaque livraison (comme Woyczek dans le numéro 1), en plus de son contenu théorique, elle devient un outil indispensable pour les troupes professionnelles et amateurs qui se développent à cette époque, et pour les réseaux d'éducation populaire[16].
Robert Voisin développe, dans les années 1960 de nouvelles collections chez L'Arche: «Répertoire pour un théâtre populaire», qui reprend en volumes les pièces publiées dans Théâtre populaire[17], ou «Grands dramaturges», dirigée par Arthur Adamov et davantage centrée sur les classiques[18].
Dans les années 70, il entretient une relation amicale et éditoriale étroite avec Michel Vinaver, qui quitte Gallimard pour publier trois pièces à L'Arche. Robert Voisin l'aide à vendre ses droits à Suhrkamp, et envisage même de lui vendre la maison d'édition. Mais les deux amis se brouillent au sujet des droits de représentation, que Vinaver souhaite confier à un agent[19].
En 1986, Robert Voisin vend L'Arche à Rudolf Rach, qui avait longtemps été son interlocuteur chez l'éditeur allemand Suhrkamp[20].