Régalisme (Espagne)
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Le régalisme est une doctrine politico-religieuse selon laquelle le pouvoir monarchique s’arroge une prééminence sur l’institution ecclésiastique en tant que corps organisé. Cette configuration doctrinale s’observe principalement dans le cadre de la monarchie espagnole et de l’Église catholique au sein de l’Empire espagnol. Dans cette perspective, les tenants du régalisme promeuvent des réformes visant à reconfigurer le clergé en une corporation de spécialistes du spirituel, dotés d’attributions judiciaires et administratives réduites, ainsi que d’une autonomie institutionnelle moindre que celle qui prévalait durant la période des Habsbourg[1].
Le régalisme, en Espagne, connaît une inflexion progressive qui le fait passer d’une dénonciation des abus d’autorité imputés à l’institution ecclésiastique catholique à l’élaboration d’une doctrine de la prééminence monarchique, centrée sur la souveraineté de la Couronne et sur son inscription structurante dans l’organisation sociale ainsi que dans les équilibres de l’ordre international. À partir des années 1970, une partie de l’historiographie en situe les prémices dans le Patronato Real, c’est-à-dire dans le privilège concédé aux Rois Catholiques, Isabelle et Ferdinand, de procéder à la désignation des titulaires de charges ecclésiastiques. Cette prérogative confère à la monarchie la faculté d’intervenir dans la nomination du clergé au sein de ses possessions ultramarines, notamment dans l’espace américain hispanique et, ultérieurement, dans les archipels des Philippines. Dans sa configuration initiale, ce Patronato Real, limité aux territoires d’outre-mer, ne s’étend pas aux royaumes péninsulaires d’Espagne. Le régalisme se cristallise cependant au XVIIIᵉ siècle, dans le contexte des politiques de réorganisation impériale conduites sous la dynastie bourbonienne, lesquelles visent à la revitalisation des structures de la monarchie, tant dans la péninsule Ibérique que dans les domaines ultramarins. Il s’alimente alors de diverses traditions doctrinales européennes, retravaillées et adaptées par les milieux intellectuels espagnols jusqu’à leur intégration dans une rationalité d’État. Bien que les tenants du régalisme revendiquent l’extension du contrôle royal à de multiples domaines relevant traditionnellement de l’autorité ecclésiastique, ils se réclament néanmoins d’une orthodoxie catholique et d’une observance religieuse présentée comme irréprochable[2].
Selon l’historien Gabriel Paquette, le régalisme se distingue du jansénisme tout en entretenant avec celui-ci certaines affinités doctrinales et politiques, notamment une commune défiance à l’égard de la primauté pontificale ainsi qu’une orientation de type sécularisant et utilitariste. Dans ce contexte, la papauté s’emploie à préserver et à consolider sa prééminence au moyen de l’ultramontanisme, doctrine qui affirme avec insistance l’autorité du pontife romain sur l’ensemble des sphères de l’activité ecclésiale. À la différence du jansénisme, le régalisme se caractérise moins par des préoccupations de nature théologique ou métaphysique que par une appréhension pragmatique des rapports de force politiques, privilégiant la prépondérance des intérêts étatiques sur ceux de l’institution ecclésiale et sur les considérations relatives à son fonctionnement interne[3].
Mise en œuvre
Le régalisme trouve ses origines au Moyen Âge, mais sous la monarchie des Bourbons, à partir de 1700, les régalistes s'arrogèrent progressivement le pouvoir de dicter leur autorité sur toutes les institutions ecclésiastiques, y compris l'Inquisition. Dès le règne de Philippe V, ils s'arrogèrent le pouvoir de nommer les bénéfices ecclésiastiques en Espagne, prérogative qui revenait à la papauté. À la fin du règne des Habsbourg, sous le faible Charles II, la papauté reprit le contrôle des nominations. Un élément majeur fut l'affirmation par la couronne espagnole du droit exclusif de lever les impôts en Espagne. Le nombre d'évêques fut réduit, mais la monarchie des Bourbons chercha à récupérer ce pouvoir, en remettant les nominations entre les mains de la couronne. Tout différend ne pouvait être réglé directement avec la papauté, mais devait obligatoirement passer par la couronne espagnole[4]. La centralisation de l'autorité de la couronne en Espagne sous les Bourbons ne se limitait pas aux relations entre l'Église et l'État, comme en témoignent les privilèges supprimés par Philippe V pour le royaume d'Aragon et la Catalogne dans les décrets de la Nouvelle Plantation. L'Espagne devint ainsi une administration unifiée et centralisée sur la quasi-totalité de son territoire, à l'exception du Pays basque et de la Navarre[5]. Sous Charles III d'Espagne et son successeur Charles IV, le régalisme devint la doctrine qui sous-tendit la centralisation du pouvoir monarchique, émanant de Madrid[6]. La plupart des débats sur la nature du régalisme portent sur les relations entre l'Église et l'État, notamment en matière de propriété et d'autorité temporelle. Les régalistes considéraient que le domaine de l'Église était exclusivement spirituel. La papauté et la couronne espagnole négocièrent un concordat en 1737 qui accordait à la couronne le droit de nommer les bénéfices en Espagne et de percevoir les revenus auparavant destinés à la papauté[7].
Les partisans du régalisme posent en principe que la monarchie exerce de plein droit une autorité temporelle souveraine, dont l’exercice ne saurait être ni entravé ni révoqué par l’autorité pontificale. Dans cette perspective, ils s’emploient à circonscrire l’emprise de la papauté sur les affaires politiques de l’Espagne. L’un des leviers privilégiés consiste à entamer l’autonomie juridictionnelle du clergé : il s’agit de restreindre, voire d’abolir, la compétence des juridictions ecclésiastiques à l’égard des clercs, afin de les assujettir au droit commun relevant de la puissance royale. La Couronne supprime ainsi les privilèges dits ecclésiastiques, en vertu desquels les seuls tribunaux canoniques connaissaient des causes impliquant des prêtres, indépendamment de la nature des infractions, et transfère cette compétence aux juridictions royales. Parallèlement, elle engage un processus de sécularisation des paroisses, entendu comme leur soustraction à la tutelle des ordres réguliers et leur placement sous l’autorité du clergé séculier, organisé selon la hiérarchie diocésaine. Enfin, la discipline des comportements jugés déviants ou indociles est retirée aux autorités ecclésiastiques et confiée à l’appareil administratif de l’État[8].
Expulsion des Jésuites
Les partisans du régalisme manifestent une hostilité marquée à l’égard de la Compagnie de Jésus, fréquemment désignée, dans les controverses de l’époque, comme les « soldats du pape ». Sous le règne de Charles III, en 1767, cette congrégation fait l’objet d’une mesure d’expulsion générale hors des territoires relevant de la monarchie espagnole. Ses possessions foncières, d’une valeur considérable, sont alors aliénées et mises en vente, tandis que l’administration de ses établissements missionnaires situés aux marges de l’Empire est transférée à d’autres instituts religieux[9].
Le marquis de Pombal met en œuvre un ensemble de mesures politiques explicitement dirigées contre la Compagnie de Jésus ; il en ordonne notamment la proscription du territoire portugais ainsi que de l’ensemble des possessions coloniales de la Couronne, décision entérinée en 1759.
Principaux régalistes
En Espagne, les tenants les plus influents du parti royaliste se recrutent notamment parmi le marquis d’Ensenada, le comte de Campomanes et le comte de Floridablanca, auxquels s’adjoignent Francisco de Carrasco, préposé à l’administration du Trésor, José Nicolás de Azara, accrédité auprès du souverain pontife, ainsi que José de Gálvez, ancien inspecteur général en Nouvelle-Espagne. Ce dernier met en application les réformes bourboniennes avant d’accéder ultérieurement à la présidence du Conseil des Indes. L’ensemble de ces acteurs poursuit un dessein convergent, consistant à accroître les prérogatives de l’appareil étatique en vue de favoriser la transformation structurelle de la société espagnole, et de restaurer la prééminence qu’exerce antérieurement la monarchie hispanique dans les équilibres géopolitiques européens[10].
