Ségurant, le chevalier au dragon
roman français en prose du XIIIe siècle
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Ségurant, le Chevalier au Dragon désigne un ensemble narratif de la littérature arthurienne centré sur la figure de Ségurant, dont les aventures sont conservées dans de nombreux manuscrits. Les versions les plus anciennes remontent au XIIIe siècle, et leurs continuations et réécritures se prolongent jusqu’à la fin du XVe siècle. Longtemps négligé, cet ensemble a été reconstitué, édité et traduit par l'archiviste paléographe Emanuele Arioli[1].

Les aventures de Ségurant
Arsenal 5229 (« version cardinale »)
Les premières aventures de Ségurant sont racontées dans la "version cardinale", conservée essentiellement dans le manuscrit 5229 de la Bibliothèque de l'Arsenal. Ségurant le Brun[2], fils d’Hector le Jeune, est né sur l’Île Non Sachant, île sauvage sur laquelle son grand-père, Galehaut le Brun, et le frère de celui-ci, Hector le Brun, avaient fait naufrage, alors qu’ils fuyaient Vertiger, l'usurpateur du trône de Logres[1].

Le jeune Ségurant prouve d'abord sa valeur dans une chasse aux lions, puis après avoir été adoubé par son grand-père, quitte son île natale pour défier son oncle Galehaut sur lequel il l'emporte dans une joute[2]. Sa renommée parvient à la cour du roi Arthur qui organise un tournoi en son honneur à Winchester[2] où l'ensemble des chevaliers de la Table Ronde peuvent admirer ses exploits[3]. Mais la fée Morgane, redoutant que le chevalier l'empêche de s'emparer du trône de Logres[3], fait apparaître au cours du tournoi un dragon — qui n'est autre que le diable lui-même[3] — que le héros, abandonnant le tournoi, est contraint de pourchasser[4]. Le tournoi est suspendu et les spectateurs attendent le retour du héros qui, après avoir traversé un mur de feu, s'est lancé dans une poursuite qui le conduit vers d’autres aventures qui font l'objet de différentes versions, dont l'une des plus tardives scelle l’histoire en imaginant la mort du dragon[3].
Par la suite, tout le monde attend le retour du héros jusqu'à ce qu'une envoyée de Morgane persuade Arthur que Ségurant n'était qu'un mirage dû à Morgane et à l’enchanteresse Sibylle[3] ; quand la cour d'Arthur apprend que deux cents chevaliers de l'Île Non Sachant se mettent en quête du héros, une nouvelle envoyée de Morgane persuade les chevaliers de la Table Ronde que ce sont des magiciens et les dissuade ainsi de rejoindre cette quête[5]. Ségurant est alors ramené au rang des êtres de légende et relégué dans le monde de l’illusion[5].
Même si on y retrouve l'univers de la légende du roi Arthur, le personnage diffère des autres héros arthuriens, par l'absence de la quête du Graal et son désintérêt pour les règles de l’amour courtois, ce qui fait de lui un héros profane et atypique[4],[6]. L’ensemble se distingue également par une tonalité parfois comique, qui contraste avec les grandes quêtes spirituelles de la littérature arthurienne et annonce certaines évolutions ultérieures du genre[4],[6].
Versions "complémentaires"
Plusieurs manuscrits, notamment des Prophéties de Merlin (dont le manuscrit Bodmer 116 de la Fondation Bodmer à Genève), prolongent de manière cohérente les aventures de Ségurant[7]. Ces récits le montrent poursuivant le dragon à travers divers épisodes : tournois, délivrance de prisonniers, affrontements chevaleresques et rencontres avec la Dame du Lac ou Golistan. L’ensemble met en scène un chevalier errant soumis à un enchantement, dont les exploits s’inscrivent dans une quête sans cesse relancée. À ces récits s’ajoute un corpus de prédictions, également transmises par les Prophéties de Merlin : ces textes annoncent notamment l’enchantement de Ségurant lors du tournoi de Winchester et son destin futur comme roi dans un royaume oriental nommé Abiron[8].
Un autre épisode, qui existe en deux versions différentes, prolonge ultérieurement l’histoire. Il raconte que Ségurant, accompagné de Golistan, y croise Dinadan, puis affronte plusieurs chevaliers de la Table ronde (dont Lancelot et Tristan), avant de repartir vers l’Île Non Sachant[8]. Une première version est conservée dans le manuscrit 12599 de la Bibliothèque nationale de France, qui contient une version particulière de la Quête du Saint-Graal, publiée en 2021 par Damien de Carné[9]. La deuxième version est conservée dans une version plus développée, au cœur d'une version de la Compilation arthurienne de Rusticien de Pise, éditée par Claudio Lagomarsini en 2014[10].
« Versions alternatives »
D’autres versions réécrivent les aventures de Ségurant à partir d’épisodes largement diffusés, notamment la joute contre son oncle Galehaut. Le manuscrit BnF fr. 358 (vers 1470) en propose une version développée : Ségurant y accomplit plusieurs exploits chevaleresques (abolition d’une « mauvaise coutume », poursuite du dragon, combat contre Galehaut), avec des éléments nouveaux comme un épisode amoureux[8].
Une version alternative, dite de Londres-Turin (XVe siècle), s’écarte davantage : Ségurant y tue un dragon réel, acquiert le titre de « chevalier au dragon » et enchaîne combats et aventures, notamment aux côtés de Galehaut. Le récit insiste sur une trajectoire héroïque plus autonome et se conclut par leur affrontement contre des géants, suivi de leur séparation[8].
Le personnage de Ségurant

Le personnage de Ségurant est mentionné à la fin du Moyen Âge dans les Armoriaux de la Table Ronde, qui recensent les chevaliers de la cour du roi Arthur « au temps qu'il jurèrent la queste du sainct graal le Jour de la penthecoste » précise le folio 2 du Ms. 4976 conservé à la Bibliothèque de l'Arsenal[11]. Ainsi, dans le folio 6r de cet Armorial, « Ségurant le Brun, fils d’Hector le Brun » est décrit comme très grand, presque un géant. Ses cheveux étaient d’un brun tirant sur le noir. Le visage avenant, le corps bien proportionné. De tempérament doux et paisible, il était plutôt solitaire. Sa force était démesurée, et son appétit insatiable. Toujours d'après ce folio 6r de l'Armorial, il a tué un dragon « hydeux et terrible » peu avant d’être adoubé, et ses armes portent un dragon de sable (noir) avec une langue de sinople (vert), sur champ d’or[12].
L’ensemble des récits liés à Ségurant reprend de nombreux lieux et personnages de la matière arthurienne, s'inspirant particulièrement des romans médiévaux Lancelot en prose et Tristan en prose[2].
Son nom peut être rapproché du latin securus, « protégé, sûr », mais aussi de noms à connotations germaniques et nordiques comme Sigurd et Siegfried, deux chasseurs de dragons, avec lesquels, d'après Emanuele Arioli, Ségurant aurait un lien[13].
Fortune littéraire
Le personnage de Ségurant connaît une large diffusion au-delà des textes édités par Emanuele Arioli. De nombreuses mentions témoignent de sa circulation dans l’ensemble de l’Europe médiévale et renaissante. Dans des manuscrits franco-italiens des XIIIe-XIVe siècles (notamment le Livre d’Yvain[14] ou le manuscrit Vatican Reg. lat. 1501), Ségurant apparaît comme une figure héroïque parfois située avant le règne d’Arthur[15]. Sa présence est attestée dès le XIVe siècle en Italie dans la Tavola Ritonda, puis dans plusieurs œuvres du XVIe siècle (Luigi Alamanni, Erasmo di Valvasone), qui réinterprètent la matière arthurienne dans un cadre épique et humaniste[15].
En Espagne, des romans imprimés comme le Tristan de Leonis (1501) ou l’Amadís de Gaula (1508) témoignent également de la diffusion du personnage. Enfin, en Angleterre, Thomas Malory semble en conserver un écho dans Le Morte D'Arthur, à travers la figure de Severause le Brewse. L’ensemble de ces attestations montre une diffusion large et durable du personnage, caractérisée par des adaptations et des réinterprétations selon les contextes culturels[15].
Études arthuriennes
Le personnage de Ségurant s’inscrit dans la tradition complexe des Prophéties de Merlin, vaste ensemble en prose du XIIIe siècle mêlant récits prophétiques et aventures chevaleresques. Plusieurs branches manuscrites en transmettent des versions différentes, dont certaines développent des épisodes centrés sur Ségurant. Des allusions cohérentes à ce personnage apparaissent également dans d’autres textes arthuriens de la fin du XIIIe siècle, ce qui témoigne de l’ancienneté de cette matière narrative.
Les premières études modernes, notamment celles de Lucy Allen Paton et d’Ernst Brugger, ont généralement interprété ces épisodes comme des développements secondaires au sein de traditions plus larges[16],[17]. Des recherches plus récentes ont mis en évidence la cohérence d’un ensemble narratif structuré autour du personnage[18],[19]. Si les modalités exactes de composition et de transmission continuent de faire l’objet de discussions parmi les spécialistes, il est généralement admis que Ségurant appartient à une tradition arthurienne largement diffusée et remaniée entre le XIIIe et le XVe siècle.
Traductions modernes
Arioli a traduit une sélection d'épisodes tirés de la matière de Ségurant en français moderne[20], mais aussi en italien[21], en espagnol[22] et en portugais brésilien[23]. Le texte a également été traduit en allemand[24] et en néerlandais[25] et d'autres traductions en russe et en anglais sont encore prévues[26].
Adaptations en bande dessinée et en livre illustré
Après avoir traduit une partie de ces textes en français moderne (aux éditions des Belles Lettres), Emanuele Arioli l'a adapté en bande dessinée avec le dessinateur Emiliano Tanzillo aux éditions Dargaud[27], avec un premier tome en 2023[28], suivi d'un second en 2025[29]. Il a réalisé également un livre illustré pour enfants au Seuil Jeunesse, illustré par Emiliano Tanzillo et Alekos Diacodimitri[30].