Saïd (éléphant)
éléphant de la ménagerie du Jardin des plantes
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Saïd est un éléphant d'Afrique mâle qui vécut à la ménagerie du Jardin des plantes de Paris de 1883 à 1907. Doyen des pachydermes de la ménagerie, il fut l'un des animaux les plus célèbres de la Belle Époque, immortalisé sur de nombreuses cartes postales aux côtés de son cornac, et au cœur de plusieurs faits divers retentissants.
Biographie
Origines et arrivée à Paris
Saïd naît en Afrique vers 1874. Capturé très jeune, il est d'abord transporté à Londres. C'est là qu'en 1883 le brigadier des gardiens François-Xavier Neff, du Jardin des plantes de Paris vient le chercher pour l'amener à Paris[1]. Il arrive à la ménagerie du Jardin des plantes le , âgé d'environ sept ans[2].
Description et caractère
Saïd est décrit par la presse comme calme et grand ami des enfants, « prenant délicatement le morceau de pain ou de biscuit qu'on lui tend »[3]. Dans une communication de 1899, le directeur du Muséum Alphonse Milne-Edwards le décrit comme un grand mâle dont les défenses ont mal poussé, en raison de son habitude de les user contre les murs[4].
Il fait alors partie des quatre éléphants du Muséum : outre Saïd, la ménagerie abrite Koutch, mâle d'Asie offert par le roi du Cambodge et présent depuis 1894 ; une femelle africaine offerte par l'empereur Ménélik au président Félix Faure, arrivée en 1897 ; et Sarit, éléphant blanc femelle venu du Cambodge, donné par le gouverneur général de l'Indochine Paul Doumer en 1899[4]. En 1901, la presse le présente comme le doyen et le plus grand des pachydermes de la ménagerie, mesurant 3 mètres 75 de hauteur[5].
Malgré sa réputation de calme, Saïd souffre de l'ennui de la captivité et manifeste régulièrement sa puissance en tordant les barreaux de sa loge. En juillet 1895, il transforme les barreaux de fer de sa grille en « tire-bouchons » avec sa trompe, puis prend son élan pour foncer tête baissée afin de s'échapper[6]. En décembre de la même année, il arrache un poteau en chêne planté à un mètre de profondeur et calé par un tombereau de pierre meulière et douze sacs de ciment[7]. En mai 1902, il recommence et une nouvelle grille doit être installée[3].
Incidents
1892 : l'épisode du cigare

En juin 1892, Ernest Sauvinet, alors assistant de la ménagerie, se trouve devant la loge de Saïd en présence d'un public nombreux. Il lui tend des pommes de terre à travers les barreaux lorsque l'éléphant saisit son bras avec sa trompe, le soulève de terre en lui tordant le poignet, puis le laisse retomber. Le directeur du Muséum, Alphonse Milne-Edwards, explique que Saïd se venge vraisemblablement d'un visiteur qui avait récemment introduit un cigare allumé dans sa trompe[8].
1905 : la mort du cornac Neff
Le , un drame se déroule à la ménagerie. François-Xavier Neff soigne Saïd depuis son arrivée en 1883 (soit depuis vingt-deux ans). Ce matin-là, comme à son habitude, il pénètre dans le parc attenant à la loge de l'éléphant, négligeant les précautions réglementaires par excès de confiance. Or depuis quelques jours, Saïd est méconnaissable : il dédaigne les friandises, s'agite et barrit furieusement. La presse suggérera plus tard que Saïd, animal ponctuel qui « aimait l'exactitude et ne pouvait souffrir d'attendre son repas », aurait pu être mis en fureur par un retard inhabituel de son gardien[9].
Dès que Neff entre dans la loge, l'éléphant se précipite sur lui, l'entoure de sa trompe, l'étouffe dans une terrible étreinte, le projette contre les barreaux puis le rejette à terre. Sauvinet et son collègue Morlot, jugeant trop dangereux de pénétrer dans le parc en furie, attirent le corps du gardien à l'aide de perches et de harpons pendant que ses collègues détournent l'attention de Saïd en lui jetant des friandises. Transporté à l'hôpital de la Pitié, Neff expire en cours de route. Il était âgé de cinquante ans, entré au Muséum en 1881, et laisse une veuve et trois enfants[10].

L'événement est couvert par l'ensemble de la presse nationale les 31 août et 1er septembre 1905 : L'Humanité, Le Figaro, Le Rappel, La Petite Gironde, La Libre Parole, La Mayenne, La République française et bien d'autres[1].
Le , les obsèques de Neff sont célébrées au 53 rue de Buffon avec une nombreuse affluence. Edmond Perrier, directeur du Muséum, interrompt ses congés pour y assister et salue en termes émus le brigadier Neff, « mort victime de son devoir et de la science, tout comme le chimiste ou le médecin qu'une explosion ou une piqûre viennent ravir à leurs travaux ». Le cortège, encadré des gardiens du Muséum en grand uniforme, se rend à l'église Saint-Médard puis au cimetière d'Ivry[11].
Dans les semaines suivantes, un nommé Germain B. est arrêté par les gardiens : il donnait à Saïd des chiffons imbibés de sang que l'animal avalait avec délices. Il est conduit à la justice[12].
Après le drame, le dompteur anglais Bostock offre 100 000 francs pour racheter Saïd. Le personnel, terrorisé, regrette doublement la loi qui oblige le Muséum à conserver son dangereux pensionnaire[13].
Mort et autopsie
Saïd meurt le , « de consomption et de misère physiologique », à l'âge d'environ trente-trois ans. « Tous les enfants l'adoraient », note L'Intransigeant[1]. Sa mort suscite une vive émotion et donne lieu à un poème nécrologique publié dans Le Supplément le 23 février 1907 : « Décès : Saïd, éléphant, célibataire, mort à trente-deux ans. »[14]
La cause exacte de sa mort fait l'objet d'un débat à l'Académie des sciences. M. Giard soutient à trois reprises que les éléphants n'ont pas de cavité pleurale et que Saïd ne peut donc pas être mort d'une pleurésie. Edmond Perrier réplique qu'il a vu de ses propres yeux la cavité pleurale de son pensionnaire. « Ce tournoi entre deux naturalistes également éminents a fort amusé l'Académie, mais il nous semble qu'il a assez duré », commente le Gaulois[15]. L'autopsie conclut finalement à une maladie de cœur.

Certains chroniqueurs préfèrent une explication plus romanesque. « Pour moi, Saïd est bien mort, tué par le chagrin », écrit l'un d'eux. « Non seulement la vie a dû lui paraître lourde après son crime ; non seulement le souvenir du corps pantelant du malheureux qui lui apportait ses repas a dû troubler son sommeil — mais j'opterais encore à croire qu'il s'est suicidé. » toujours dans le Supplément[16].
Son corps est dépecé sur place par des équarrisseurs, séparés du public par un épais rideau. Dans ses intestins, on trouve une balle aplatie en plomb, un peigne à moustache et une pièce de dix centimes — souvenirs des friandises et des objets glissés par les visiteurs au fil des années. Son squelette est conservé au Muséum national d'histoire naturelle[17].
Héritage
La célébrité de Saïd et le drame de 1905 contribuent au contexte dans lequel est fondée, en décembre 1905, la société des Amis de l'Éléphant, première organisation française de lobbying pour la protection de l'éléphant d'Afrique, présidée par Edmond Perrier, directeur du Muséum. Ernest Sauvinet, impliqué dans l'incident de 1892, en devient notamment membre[18].