Shams al-Ma'arif al-Kubra
From Wikipedia, the free encyclopedia
| Shams al-Maʿarif al-Kubra | |
La première page du manuscrit Shams al-Maʿarif al-Kubra, copie du début du XVIIe siècle | |
| Auteur | Ahmad al-Buni |
|---|---|
| Genre | Spiritualité Ésotérisme Sorcellerie Grimoire |
| Version originale | |
| Langue | Arabe |
| Titre | شمس المعارف الكبرى |
| Lieu de parution | Maghreb central |
| Date de parution | XIIIe siècle |
| modifier |
|
Shams al-Maʿarif al-Kubra (en arabe : شمس المعارف الكبرى) et (en français : Le grand soleil des connaissances) ou Shams al-Maʿarif wa Lataif al-Awarif (en arabe : شمس المعارف ولطائف العوارف) et (en français : Le Soleil des Connaissances et les Subtilités des Mystères), abrégé en Shams al-Maʿarif, est un grimoire ésotérique traitant d’actes de sorcellerie, de numérologie (ʿilm al-huruf), et de magie liés aux djinns. L’ouvrage est attribué à Ahmad al-Buni.
Pour ses défenseurs, il s'agit d'un livre de spiritualité et d'ésotérisme. Sa lecture est interdite par des théologiens musulmans, car il fait partie selon eux des livres de sorcellerie, de magie et de mécréance envers Dieu. Ce Livre qui traite des djinns et de la sorcellerie, est interdit dans de nombreux pays musulmans en raison de ses passages sur l’invocation des djinns, pratique strictement prohibée en loi islamique.
Au XIIIe siècle, Ahmad al-Buni rédige le Shams al-Maʿarif wa Lataʿif al-ʿAwarif[1],[2]. L'intérêt pour le manuscrit s'inscrit dans un contexte historique et culturel comportant de grands bouleversements du monde islamique (invasions mongoles, déclin du modèle califal et juridique), une montée en puissance du soufisme et de l'occultisme (légitimation religieuse ou politique comme la walayah (en)) et l'intégration de figures soufistes et occultes à l'imaginaire impérialiste (surtout chez les Ottomans)[2].
Un pseudépigraphe (faussement attribué à Ahmad al-Buni) est rédigé au XVIe siècle, on le distingue par le nom Shams al-Maʿarif al-Kubra. Il pourrait être attribué à une première version réécrite par l'occultiste Abd al-Rahman ibn Muhammad al-Bistami (en). Contrairement à la version d'Ahmad al-Buni très orientée vers l'ésotérisme et le soufisme, cette nouvelle version extraie les aspects ésotériques pour se concentrer sur la magie soufie. C'est cette seconde version qui a la plus grande influence et popularité dans le monde arabe[2].
Au XIXe siècle, des rééditions imprimées du Shams al-Maʿarif sont encore vendues dans les rues de l'ensemble du monde islamique[3]. Après sa première impression moderne à Beyrouth en 1985, le gouvernement saoudien interdit le livre[4].
Contenu et popularité
Description et popularité

Le contenu de l'ouvrage est décrit comme étant un manuel de sorcellerie, spiritualité et divination contenant des instructions et codes afin de former des talismans[1], ou d'un ouvrage majeur de la science des lettres en Islam qui relie chaque lettre arabe à des qualités élémentaires, astrologiques ou ésotériques[5]. Pierre Lory le décrit comme une véritable encyclopédie des sciences occultes dont l'objectif n'est pas d'exposer une doctrine religieuse, mais de présenter la méthode opératoire des rituels magiques[6].
Il tire ses influences de nombreux textes astrologiques, alchimiques rédigés durant les IXe et Xe siècles, ainsi que des sources plus antiques comme les Hermetica[7]. Il est, avec le Ghayat al-Hakim, le texte le plus influent de la littérature magique arabe[3]. Contrairement à ce dernier, traduit en latin, il n'est pas popularisé en Europe[7]. La région Iranienne, sous l'influence du Mafātīḥ al-Maghālīq produit au XVIIe siècle, fait exception à cette popularité[2].
Le titre de l’ouvrage est : « Le Grand Soleil des Connaissances et les Subtilités des Mystères » (souvent abrégé : Le Soleil des Connaissances) en quatre parties réunies en un seul volume d’environ six cents pages, attribué à Ahmad al-Buni, décédé en 622 de l’hégire. Le texte inscrit sous le titre précise, selon Kašf al-Ẓunūn : « Le but de ce livre est la magie, ses méthodes, les noms des djinns rebelles et les manières de les invoquer. ». Quant au contenu du livre, il s’agit d’un mélange étonnant de connaissances claires et obscures, mêlant sorcellerie et invocations des djinns, avec des formules dangereuses et de nombreuses pratiques occultes[8],[9].
Al-Buni est bien connu des amateurs de sciences spirituelles, de magie, de géomancie (ʿilm al-raml) et disciplines similaires. Certains passionnés recherchent ses ouvrages dans les bibliothèques et passent des heures à tenter d’en déchiffrer les codes dans le but de soumettre les djinns. D’autres utilisent ces talismans et formules énigmatiques pour, prétendument, soigner les personnes possédées[8],[9].
Le savant Agha Bozorg Tehrani (en) mentionne cet ouvrage dans son encyclopédie al-Ḏarīʿa ilā Taṣānīf al-Šīʿa, en supposant que l’auteur était chiite. Il décrit le livre ainsi : « Shams al-Maʿārif wa-Laṭāʾif al-ʿAwārif traite des prières, oraisons, invocations, sceaux, opérations magiques, intercessions par les Noms de Dieu, ainsi que des propriétés de certaines sourates et versets du Coran, et d’autres sciences étranges. ». Il ajoute ensuite : « Il y introduit des choses étranges et étonnantes, des prières et des pratiques, toutes sans chaîne de transmission fiable ni fondement reconnu. »[8].
Sa première version rédigée par Ahmad al-Buni se concentre sur l'ésotérisme et le soufisme, tandis que le pseudépigraphe rédigé au XVIe siècle est un recueil de magie soufie qui développe davantage les aspects magiques des lettres, chiffres et symboles. Contrairement au Ghayat al-Hakim, il propose un système sanctifié et islamisé de magie des lettres, lui permettant d'étendre sa popularité dans de nombreuses régions sur la durée (par exemple : Khwarezm turcique ou Asie centrale soviétique)[2]. En conséquence, il s'agit d'une œuvre cumulative qui s'est enrichie et transformée au fil des siècles[10].
Analyse du contenu
Les recettes talismaniques que présentent l'ouvrage reposent sur le traitement numérique des noms d'Allah et d'autres termes linguistiques et symboliques. Les recettes exploitent des carrés magiques de lettre et de nombres associés à des éléments astrologiques hellénistiques[10]. Toutefois, l'ancrage antique des autres traités de magie islamiques prend un tournant littéraliste dans le Shams al-Maʿarif. La puissance de la parole, des noms divins, des lettres coraniques deviennent les principaux vecteurs d'une action magique[5]. Dans les fondements cosmologiques présentés, on distingue les causalités visibles et spirituelles, positionnant l'humain comme point de rencontre de ces deux plans d'existence[6],[11].
L'univers y est conçu comme structuré selon une syntaxe universelle dans laquelle la langue arabe et celle du Coran reflète cette structure cosmique. Cette idée confère une puissance immense à celui qui maîtrise les secrets linguistiques, chaque lettre étant perçue comme une entité spirituelle ou angélique. Le contenu présente une arithmologie complexe fondée sur la valeur numérique des lettres arabes, proche des spéculations de la kabbale, du pythagorisme et du néoplatonisme. Il identifie 14 lettres « lumineuses » (al-huruf al-nuriyya) qui possèderaient une fonction mystique capitale[5].
Les rituels précis qui sont présentés sont destinés à produire des effets concrets : guérison, protection, connaissance du futur, domination des entités spirituelles, etc. On y trouve également des instructions pour invoquer les ruhaniyyat (entités spirituelles) et les djinns qui obéiraient à celui qui maîtrise la lettre et utilise correctement leur nom. Cette maîtrise du nom est l'essence ontologique du pouvoir magique[5]. Le système magique repose dès lors sur une dualité : une magie fondée sur les correspondances naturelles et élémentaires et une magie théurgiques[6].
Il fait des ponts avec le soufisme en faisant régulièrement référence au Diwan al-Salihin (Conseil des saints) présidé par le prophète Mahomet. Les prières et invocations ont notamment pour but de s'attirer les faveurs et l'assistance de ces saints[5].
Dans les versions ultérieures, les éléments issus de l'astrologie hellénistiques sont abandonnés et sont remplacés par des repères du calendrier hégirien. Cette transition trouve racine dans les condamnations religieuses de l'astrologie et de la logique grecque par Ibn Khaldoun et Al-Suyūtī aux XVe et XVIe siècles[10]. Les rituels sont également adaptés au cadre islamique, comportant des ablutions, récitation du Coran et ce afin de concilier efficacité magique et orthodoxie religieuse[11].
