Shenxiu s’est vu arracher le titre du sixième patriarche après sa mort, et ses écrits n’ont pas perduré. Il est devenu dans le courant Chan un “faire-valoir” dont le rôle est surtout de mettre Huineng en valeur. Restituer la réalité de son enseignement demande des recherches, entamées au XXe siècle par l’érudit Hu Shi mais loin d’être achevées. Le style de la pratique contemplative de Shenxiu est souvent qualifié de gradualiste, en opposition avec celui de son condisciple Huineng qualifié de subitiste. Comme les termes "grand véhicule" et "petit véhicule", les mots "gradualiste" et "subitiste" sont en eux-mêmes neutres. L'efficacité dépend plutôt du niveau et de la capacité du pratiquant que de la méthode elle-même. Mais sur les deux styles bien distincts, il existe depuis plus de douze siècles des débats et des controverses quelquefois intransigeants. Le grand véhicule est en général préféré au petit, le moyen rapide au moyen lent, mais il existe aussi un point de vue selon lequel aucune méthode n’est fondamentalement meilleure, le choix dépendant des circonstances et de la personne.
Deux poèmes, l’un attribué à Shenxiu, l’autre à Huineng, sont souvent donnés en exemple pour exposer la différence entre les points de vue gradualiste et subitiste[2].
- Poème de Shenxiu:
- "Mon corps est l'arbre de l'éveil,
- Mon esprit est comme un clair miroir.
- De tout temps, je m'efforce de l'essuyer
- Pour qu'il ne soit pas couvert de poussière."
Selon le Sūtra de l’Estrade, pourtant représentatif du courant de Huineng, le cinquième patriarche Hongren apprécie ce poème et demande à tous ses élèves de le réciter et de le mettre en pratique. Il reconnaît la perspicacité de Shenxiu qui va droit au but en visant les deux éléments cruciaux que sont le “corps-acte” et l’ “esprit-pensée", sur lesquels beaucoup de travail doit être fait au cours de la pratique bouddhiste. Le corps et l’esprit étant bien contrôlés, le troisième élément “bouche-parole” sera automatiquement mis on ordre. C’est la raison pour laquelle le patriarche approuve son élève préféré ainsi que son entendement du dharma. Néanmoins, ce point de vue n’atteint pas la "grande sapience guidant à l’autre rive" (Mahāprajñāpāramitā) que prêche le bouddha Shākyamuni pour les bodhisattvas, ni la vérité ultime ou "nature de bouddha" (tathāgatagarbha). Shenxiu n’est pas en accord complet avec la quintessence de l’esprit Chan transmise en Chine par Bodhidharma, puisqu’il fait encore une place à des notions objectives telles que l’"arbre de l’éveil" et le "corps du miroir", qui l’empêchent de pénétrer l’essence vide de la nature des choses.
La compréhension de la nature des choses dont fait preuve son condisciple Huineng est considérée comme beaucoup plus profonde, comme en témoigne son poème :
- Poème de Huineng
- "L'éveil n'est pas un arbre,
- Il n'y a pas non plus de miroir.
- La nature-de-bouddha est toujours pure / Foncièrement aucune chose n'existe ;
- Où y aurait-il de la poussière ? " .
Huineng nie catégoriquement le point de vue de Shenxiu en transformant ses deux premiers vers en négation ; son expression est en parfaite conformité avec la métaphysique Chan. Le troisième vers exprime sa position fondamentale qui est conforme à la loi merveilleuse (saddhama), et le quatrième est une interrogation affirmative qui est beaucoup plus expressive qu’une négation simple. Ce poème représente l’idée qu’il faut dépasser l'attachement aux innombrables objets concrets, et même aller au-delà des concepts. Pour être vraiment libéré, il faut passer à un autre niveau de compréhension des choses, évoqué par le poème : celui où toutes les notions semblent impuissantes, inutiles. Ce niveau de compréhension auquel il est difficile d’attribuer un nom, c’est ce que Lao Zi (老子) appelle à contrecœur « la voie » (dào 道) et qu’il désavoue tout au début de son fameux classique La Voie et la Vertu (Dàodéjīng 《道德經》): « La voie qu’on peut prononcer n’est pas la voie éternelle, le nom qu’on peut désigner n’est pas le nom permanent. ». Il s’agit bien là de la nature de bouddha (tathāgatagarbha) qui est à la fois innommable et impensable : « lorsqu’on en parle on a tort, quand on y pense c’est déjà faux ». Même pour citer la notion propre de «la nature de bouddha », on a besoin d’emprunter la manière explicative du Soutra du Diamant, « la nature de bouddha dont on parle n’est pas la nature de bouddha, donc on l’appelle la nature de bouddha ».
Shenxiu fut attaqué par Shenhui, disciple de Huineng, parce qu’il avait employé des métaphores imagées “indignes” du premier plan de la vérité, et sa méthode gradualiste fut généralement méprisée par la suite. Le désir de devenir bouddha en peu de temps l’emporta : « déposez le couteau du bourreau et devenez bouddha sur le champ », « vous êtes bouddha, vous n’avez qu’à l’avouer » etc. Cependant, cet avis n’est pas unanime dans le courant Chan. La légende chinoise explique d'ailleurs l’illumination subite du “campagnard illettré” qu’était Huineng par le fait qu’avant son existence historique, il avait déjà atteint la 7e Terre de bodhisattva. Certains estiment que si Shenxiu s’est mal exprimé, cela ne veut pas dire qu’il n’est pas finalement arrivé à la compréhension de l’ultime vérité comme Huineng, et que leurs voies, si elles conviennent chacune à un "public" différent, sont toutes deux valables.