Sins Invalid
From Wikipedia, the free encyclopedia
| Sins Invalid | |
| Situation | |
|---|---|
| Région | Bay Area |
| Type | Organisation artistique et militante à but non lucratif |
| Domaine | Justice handie, arts de la scène, intersectionnalité |
| Siège | San Francisco, Californie, |
| Langue | Anglais |
| Dirigeant | Patricia Berne (directrice artistique) |
| Site web | www.sinsinvalid.org |
| modifier |
|
Sins Invalid est un projet de performance ancré dans la justice handie (disability justice), réunissant des artistes handies, des artistes racisées et des artistes LGBTQ et non-conformes au genre. Fondé et dirigé par des personnes handies et racisées, le projet explore les thèmes de la sexualité, de l'incarnation (embodiment) et du corps handi[1].
En plus de performances pluridisciplinaires, Sins Invalid organise des expositions d'art visuel, des lectures publiques et une série éducative vidéo bimestrielle. L'organisation assure également des formations à la justice handie et collabore avec d'autres projets militants[1].
Nom
Sins Invalid est fondé en 2006 à San Francisco par Patricia Berne et Leroy F. Moore Jr., deux amies de longue date, toutes deux handies depuis la naissance. Elles créent le projet en constatant la rareté des espaces consacrés à la célébration de leurs œuvres et de leurs corps[2]. Dans un entretien accordé à Cases Rebelles, Berne explique la genèse du projet : « Nous parlions de faire un événement pour les montrer [nos films]. On pensait que ça n'aurait lieu qu'une seule fois […] où les handiEs non-blancHEs seraient au centre. Parce qu'aux États-Unis souvent t'as juste un truc […] et les non-blancHEs ont une présence juste symbolique. Et ça, ça n'est pas acceptable. »[3]
Berne décrit l'organisation comme « un hybride entre une organisation communautaire et une performance »[4]. Elle en assure la direction artistique, tandis que Moore occupe la fonction de directeur des relations communautaires, notamment reconnu comme une voix de premier plan sur les violences policières et l'incarcération abusive des personnes handies[5].
Le nom de l'organisation — prononcé à l'anglaise comme not valid (« non valide ») — joue sur plusieurs registres. Il évoque l'idée que l'enfant handi serait la manifestation des « péchés du père » (sins), mais renvoie aussi au terme historique invalid (invalide) utilisé pour désigner les personnes handies[6]. En opposition à la norme sociale qui dévalue les corps selon des critères de beauté, de santé ou de conformité, le cadre de Sins Invalid affirme que toutes les formes de corporéité sont valides et dignes d'être célébrées[6].
Activités
Le projet comprend un programme de résidences d'artistes, des ateliers animés par des artistes handies (danse, vocalisation, écriture, pratiques du flirt), et un spectacle biennal considéré comme son activité phare. Berne décrit ce spectacle comme « un mix entre aller à l'église et voir le Cirque du Soleil » : une création collective dans laquelle les artistes incarnent la justice handie, l'amour et la sexualité « d'autant de manières possibles qu'il y a d'êtres humains »[3]. Tous les événements sont gratuits, afin que le prix ne constitue pas un obstacle à la participation[3].
En 2012, le projet lance une campagne Kickstarter qui aboutit en 2013 à la sortie d'un documentaire de 32 minutes intitulé Sins Invalid: An Unshamed Claim to Beauty in the Face of Invisibility, réalisé par Berne. Ce film illustre les actions menées au titre de la justice handie et plaide pour l'inclusion de la sexualité dans les discours sur les droits des personnes handies.
Justice handie et intersectionnalité
La notion de justice handie est au cœur du projet. Sins Invalid en est l'une des organisations fondatrices, ayant forgé le terme et le cadre conceptuel dès 2005-2006, dans un contexte où les milieux de justice sociale aux États-Unis peinaient à considérer les enjeux des personnes handies et racisées[7]. Pour Berne, ce cadre repose sur la conviction que « notre libération collective est liée au démantèlement de tous les systèmes d'oppression, y compris du validisme »[3]. Il s'agit donc d'une approche nécessairement anticapitaliste — le validisme s'étant construit historiquement sur la capacité à travailler selon le rythme productif imposé par le capitalisme[8] — et intersectionnelle, articulant handicap, race, genre et sexualité.
Sins Invalid met en pratique cette intersectionnalité : ses performances réunissent des artistes handies, racisées, queers et non-conformes au genre. La militante Leah Lakshmi Piepzna-Samarasinha, membre de l'organisation, souligne dans le documentaire que l'espace créé par le projet est un espace où « personne n'a à se mettre dans un placard », quelle que soit son identité[2].
Suivant Alison Kafer, l'organisation situe à l'intersection du validisme, de l'hétérocentrisme et de l'homophobie la production d'un corps dit « normal » et désirable[9]. La dénégation de la sexualité étant partie intégrante de la déshumanisation des personnes handies, Berne affirme que vivre sa sexualité en tant que crip constitue un acte de résistance à cette déshumanisation[6]. À ce titre, Sins Invalid mobilise la puissance de l'érotique au sens d'Audre Lorde — comme force d'affirmation de soi pour celles à qui l'agentivité a historiquement été refusée — afin de politiser le corps handi[10].
Sins Invalid est également explicitement anticapitaliste. Pour Berne, le validisme est indissociable du capitalisme, qui juge les individus à leur capacité de produire selon un rythme normé : « En disant que la qualité de mon travail est plus importante que la quantité, que je suis seule à pouvoir déterminer le rythme auquel je peux aller […] je pense que c'est forcément une gifle au visage du capitalisme. »[3]
Les dix principes de justice handie
En 2015, Sins Invalid formalise ses positions dans un texte devenu référence dans les milieux militants anglophones et francophones : les Dix principes de Justice Handie[7]. Ces principes, traduits en français par le collectif Handi·es Tordu·es, articulent notamment : l'intersectionnalité, le leadership des personnes les plus touchées, une politique anticapitaliste, et la solidarité entre mouvements[7].
Réception
Pour la chercheuse en études féministes du handicap Rosemarie Garland-Thomson, « intégrer le handicap comme catégorie d'analyse et système de représentation approfondit, élargit et interroge la théorie féministe »[11]. Dans cette perspective, le handicap peut servir, selon les mots de Simi Linton, de « prisme permettant une compréhension élargie de la société et de l'expérience humaine »[12].
En France, le collectif Cases Rebelles a contribué à faire connaître le travail de Sins Invalid dès 2015, en le présentant comme « l'avant-garde de la justice handie », une approche qui « s'attaque non seulement au validisme mais aussi à tous les systèmes d'oppression qui lui sont imbriqués : racisme, capitalisme, sexisme »[3]. La revue Multitudes a publié en 2024 une traduction française des Dix principes de Justice Handie dans un numéro entièrement consacré à la justice handie et aux « futurs dévalidés »[7].