Siège de Dantzig (1734)

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Le siège de Dantzig, du au , est un des premiers épisodes de la guerre de Succession de Pologne. Dantzig, ville libre de la République polono-lituanienne, prend le parti du roi Stanislas Leszczyński, élu en , contre son rival Frédéric-Guillaume de Saxe (pour les Polonais, Auguste III), fils d’Auguste II, soutenu par la Russie. La tsarine Anne envoie une armée assiéger Dantzig. Stanislas, réfugié dans la ville, attend les secours de son gendre Louis XV qui se révèlent tardifs et très insuffisants. La ville, défendue par sa milice et des nobles partisans de Stanislas, est durement bombardée. Un corps de secours français de moins de 2 000 hommes échoue à percer les défenses russes, ce qui oblige la ville à capituler.

Date 22 février -
Lieu Dantzig (actuelle Gdańsk)
Issue Victoire russe
Faits en bref Date, Lieu ...
Siège de Dantzig (1734)
Description de l'image Siege of Danzig 1734.PNG.
Informations générales
Date 22 février -
Lieu Dantzig (actuelle Gdańsk)
Issue Victoire russe
Belligérants
Drapeau du royaume de France : entièrement blanc Royaume de France
Polonais partisans de Stanislas Leszczyński
volontaires suédois
Drapeau de l'Empire russe Empire russe
Drapeau de l'Électorat de Saxe Électorat de Saxe
Polonais partisans d'Auguste III
Commandants
Stanislas Poniatowski
Antoine-Félix de Monti
Johann Wilhelm von Vietinghoff (de)
Gabriel de La Motte de Lapeyrouse
Louis de Plélo
Peter de Lacy
Burckhardt de Munnich
Jean-Adolphe de Weissenfels
Forces en présence
23 215 hommes dont 2 400 Français et 260 Suédois[1] 33 000 Russes[2]
Pertes
Polonais militaires ?
Polonais civils 1 500 tués et blessés
Français ?
Suédois ?
8 000 soldats et 200 officiers[2]

Guerre de Succession de Pologne

Batailles

Coordonnées 54° 22′ nord, 18° 38′ est
Géolocalisation sur la carte : Pologne
(Voir situation sur carte : Pologne)
Siège de  Dantzig (1734)
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Contexte

Élection de Stanislas Leszczyński par la noblesse polonaise le 12 septembre 1733, estampe anonyme légendée en allemand, 1733.

À la mort d’Auguste II, Électeur de Saxe et roi de Pologne, en 1733, son fils Frédéric-Guillaume (futur Auguste III) revendique sa succession. Mais la noblesse polonaise préfère élire pour la seconde fois Stanislas Leszczyński, beau-père de Louis XV, sous le nom de Stanislas Ier : l'ambassadeur français Antoine-Félix de Monti paie largement le vote des électeurs et leur fait espérer le soutien de la France. Le cardinal Fleury, qui gouverne au nom du jeune roi, hésite à s'engager dans une guerre européenne mais le garde des sceaux Chauvelin et le maréchal de Villars organisent malgré lui le retour de Stanislas en Pologne tandis que la Russie et l'Autriche se prononcent pour Frédéric-Guillaume[3]. Une escadre française de 12 vaisseaux, commandée par Charles-Hercule d'Albert de Luynes et François de La Luzerne, est envoyée de Brest vers la mer Baltique avec un sosie de Stanislas pour faire croire à l'arrivée de celui-ci par Dantzig, tandis que le roi traverse l'Allemagne par terre incognito. Il arrive à Varsovie le et son élection est proclamée le 12[4]. Louis XV, par une lettre du , avait promis de payer sur son trésor pendant deux ans toutes les dépenses de l'armée polonaise, plus les gratifications aux nobles électeurs[5]. La nouvelle de l'élection de Stanislas arrive à Versailles le et amène de grandes réjouissances : même Voltaire rédige un poème de circonstance où il célèbre le triomphe du roi de France sur les « aigles » de Russie et du Saint-Empire[5].

À peine élu, Stanislas doit compter avec une confédération d'opposants qui se rassemblent dans le faubourg de Praga, sur l'autre rive de la Vistule. La tsarine Anne se déclare contre Stanislas, déjà détrôné par les Russes en 1709 : une armée russe de 20 000 hommes marche vers Varsovie tandis que Frédéric-Guillaume de Saxe parvient à un accord avec l'empereur Charles VI. Stanislas n'a que 8 000 soldats peu disciplinés et aucun moyen d'arrêter ses adversaires. Dès le , l'ambassadeur Monti écrit à Versailles que les partisans de Stanislas fuient la capitale pour s'abriter à Dantzig, ville libre qui a pris parti pour le roi élu, tandis que leurs épouses se réfugient dans leurs domaines de campagne. Stanislas quitte Varsovie le et arrive à Dantzig le [6]. Le , Frédéric-Guillaume de Saxe est proclamé roi par ses partisans à Kamień près de Praga, sous la surveillance des troupes russes, sous le nom d'Auguste III. Les partisans de Stanislas, commandés par le prince Stanislas Poniatowski, repoussent une première tentative des Russes pour passer la Vistule mais doivent bientôt se retirer[7]. L'armée russe commandée par Peter de Lacy, entre à Varsovie le [7].

Frédéric Ier, roi de Suède, n'est pas prêt à entrer en guerre sans un soutien assuré de la France, non plus que l'Empire ottoman, autre allié de la France dans la région. Le royaume de Grande-Bretagne, les Provinces-Unies, la Suède, le Danemark, la république de Venise s'engagent à rester neutres. L'Espagne qui convoite le royaume de Naples, et la Sardaigne, qui convoite le Milanais, s'unissent à la France contre l'Autriche mais ne peuvent intervenir que sur le théâtre italien[8],[9].

Les appuis d'un roi

Le port de Copenhague, tableau de Johannes Rach et Hans Heinrich Eegberg, v. 1750.
Marie Leszczynska, épouse de Louis XV, illustration de Pierre de Nolhac, 1900.

Stanislas se réfugie dans la forteresse de Dantzig (de) pour attendre le puissant renfort que lui a promis Louis XV. Dantzig est alors une ville libre unie à la République polono-lituanienne qui vote à la Diète mais s'administre elle-même. Stanislas est accueilli avec enthousiasme par les habitants. Il est bientôt rejoint par l'ambassadeur français Monti et par ses partisans : Stanislas Poniatowski, la famille Czartoryski, le primat de Pologne Teodor Andrzej Potocki, le grand trésorier Ossolinski, le grand écuyer Jerzy Felicjan Sapieha, le garde de la Couronne Józef Sierakowski (pl), les frères évêques Andrzej Stanisław Załuski et Józef Andrzej Załuski, propagandistes actifs de la cause royale. Dans le personnel de l'ambassade de France figurent encore le chevalier Pierre-Joseph de La Pimpie de Solignac, futur secrétaire perpétuel de l'Académie de Lorraine, et le jeune Jean Pierre Tercier, futur directeur occulte du Secret du Roi[10]: avec les frères Zaluski, ils rédigent des textes d'histoire de la Pologne et des manifestes destinés à couvrir de honte l'usurpateur Auguste III[11].

Cependant, l'escadre française attendue par Stanislas ne se montre pas. Arrivée à Elseneur entre le 15 et le , elle va mouiller à Copenhague où elle est accueillie par Louis de Plélo, ambassadeur de France, un jeune militaire breton, beau-frère du ministre Maurepas. Le cardinal de Fleury, tenant l'élection de Stanislas pour acquise, envoie à l'escadre l'ordre de retourner en France : le courrier arrive à Copenhague le et seule l'avarie du vaisseau Conquérant fait différer le départ. Plélo, informé des derniers événements en Pologne, proteste vivement et réclame que l'escadre reprenne sa route vers Dantzig pour intimider les puissances étrangères, conformément aux consignes initiales de Chauvelin : La Luzerne objecte les instructions secrètes de Fleury qui lui interdisent de s'attarder plus d'un jour près de Dantzig. Le , alors que l'escadre est en train d'appareiller, Plélo la rejoint en barque et supplie qu'on laisse au moins quelques vaisseaux pour empêcher la flotte russe de faire le blocus de Dantzig. La Luzerne, à contrecœur, accepte de lui laisser l’Argonaute, l’Astrée et la Méduse[12].

Plélo, avant de partir pour Copenhague, avait été un familier de la reine Marie Leszczynska, fille de Stanislas, et de Catherine Opalinska, épouse du prince, qui l'avaient vivement encouragé à tout faire pour restaurer sa couronne[13]. Il entretenait une correspondance suivie avec Monti, ambassadeur auprès de Stanislas, et ses collègues Charles-Louis de Brandos de Castéja en Suède, La Chétardie en Prusse et Poussin, chargé d'affaires à Hambourg : ce dernier organisait le service de courrier avec la France[14].

D'octobre à , les courriers de Chauvelin et de Louis XV se succèdent, recommandant à Stanislas de tenir bon mais sans lui offrir aucun moyen concret de résistance. Plélo rejette avec dégoût l'offre d'un officier de l'armée saxonne qui lui propose d'assurer l'empoisonnement d'Auguste III. Le Danemark, qui était bien disposé envers Stanislas, s'en détourne de plus en plus et le roi Christian VI cesse de donner audience à l'ambassadeur français. Les militaires suédois sont favorables à la cause de Stanislas, ancien compagnon d'armes de Charles XII, mais Frédéric Ier, roi de Suède, consent seulement à vendre quelques munitions de guerre à Dantzig[15].

Dantzig sur la défensive

Dantzig vue depuis la hauteur du Bischofsberg, illustration de Julius Greth (1824-1903).
Le port de Dantzig, gravure de Matthäus Deisch, av. 1765.

Dantzig passe alors pour une des premières places fortes d'Europe. Cependant, c'est avant tout une cité marchande, entourée de jardins et de maisons de plaisance. Les bras du delta de la Vistule et de son affluent de gauche, la Radunia, arrosent des prairies et marécages au nord-est et au sud tandis que la rive ouest est dominée par les collines sableuses du Bischofsberg et du Hagelsberg. Plusieurs voies d'eau traversées par des ponts relient les différents quartiers et leur apportent les productions de céréales et bois résineux de l'arrière-pays qui font la richesse de la bourgeoisie marchande. L'enceinte, construite au XVIe siècle, se trouve principalement sur la rive gauche du fleuve ; percée de 11 portes dont quatre monumentales, elle est couverte par quatre forteresses dont celle de Weichselmünde, à 6 km au nord du centre-ville, dominée par un phare[16].

La population de Dantzig a peu de tradition guerrière. Cependant, Monti obtient de la ville la levée de 1 200 soldats et d'une milice bourgeoise[17]. C'est peu quand la tsarine Anne adresse un ultimatum où elle annonce l'arrivée de 36 000 soldats russes dont 12 000 cavaliers commandés par Peter de Lacy[17].

Depuis , les armées françaises sont en marche contre les Impériaux sur le Rhin et en Italie : le maréchal de Berwick prend Kehl le , le maréchal de Villars entre à Milan le . Cependant, aucune de ces armées n'est en mesure de secourir Dantzig. Plélo demande en vain qu'un corps de 30 000 hommes soit détaché de l'armée du Rhin pour marcher vers la Pologne en traversant la Saxe et le Brandebourg de façon à s'assurer la neutralité du royaume de Prusse[18].

Pendant ce temps, Auguste III est reconnu roi à Cracovie où il est couronné le tandis que l'armée saxonne, commandée par Weissenfels, achève de soumettre les derniers partisans de Stanislas en Posnanie[19]. Les troupes saxonnes s'avancent entre Dantzig et Oliwa pour couper à la ville l'accès à la mer. Également le , Lacy s'empare de Toruń, la grande ville qui commande le bassin au sud de Dantzig : le général Kampenhausen (de), qui y commandait au nom de Stanislas, l'abandonne après l'avoir mise au pillage. Les habitants de Toruń en gardent une vive rancune envers Stanislas, au point que leur ville devient un centre d'impression de pamphlets contre lui. Le , Lacy publie un manifeste donnant un délai de quinze jours aux Polonais pour abandonner le parti de Stanislas et reconnaître le roi Auguste III ; le même jour, son armée, en trois colonnes, se met en marche vers Dantzig[20].

Le , le conseil de ville reçoit le texte d'une convention signée par Louis XV qui félicite les Dantzicois de protéger « la personne sacrée du roi de Pologne », leur promet des « secours prompts et réels » et de rembourser largement toutes les dépenses d'armement et de fortifications qu'ils pourront faire pour sa défense[21].

Le , Stanislas ordonne une levée en masse pour compléter la garnison insuffisante de la ville. Ses troupes, à cette date, comprennent :

  • Un régiment de gardes du corps et un régiment de dragons, soldés par Monti ;
  • Une centaine d'officiers de l'armée suédoise (en)[22] débarqués avec les munitions, destinés à encadrer les nouvelles troupes ;
  • Les dragons de Freneuse et de Bukowski et une partie des gardes de la Couronne, soldés par le prince Czatoryski ;
  • 6 000 hommes à la solde de la ville, qui prêtent serment au conseil de ville et au commandant de place ;
  • 48 compagnies de garde bourgeoise ;
  • Quelques centaines de volontaires sommairement armés, chargés de harceler l'ennemi aux approches de la ville, vivant de leur butin[23].

En fait, ces francs-tireurs se conduisent en pillards et les paysans ont plus peur d'eux que des Russes[24].

Selon K. Hoburg, les forces du parti de Stanislas comprennent 8 000 hommes de troupes régulières, 7 800 hommes de garde bourgeoise, 540 pionniers, 1 200 hommes des métiers mineurs dont 50 barbiers faisant office de chirurgiens, 175 bouchers servant comme cavaliers, 700 francs-tireurs, 2 150 Polonais, 260 Suédois, 2 400 Français, soit un total de 23 215 hommes environ[1].

Les fortifications sont améliorées avec le concours de trois ingénieurs français arrivés en [25] et renforcées par des gabions, piques, faux et pierriers[26]. 5 000 hommes de troupes régulières sont chargés de garder les ouvrages extérieurs et les postes avancés ; ils ne peuvent se replier vers la ville qu'en cas de forte attaque ennemie et il leur est interdit d'entrer en ville sans un billet de leurs chefs. Les gardes du corps et les volontaires suédois, commandés par le baron von Stackelberg, sont chargés de la défense du fort de Wechselmünde. Le major général mecklembourgeois Johann Wilhelm von Vietinghoff (de) est nommé par la ville pour commander la garde bourgeoise et les troupes des remparts[26].

Les Dantzicois organisent des fêtes et composent des chants en l'honneur de Stanislas. Ils consacrent sans compter leur argent et leurs ressources à sa cause ; chaque habitant doit se munir de 3 livres de poudre et 6 livres de balles. Les jeunes et même les femmes s'enrôlent dans la défense ; une dame polonaise, Masalska, tient à tirer le premier coup de canon contre les assiégeants. Le soir de la fuite de Stanislas, le , la compagnie de garde au palais comprend huit femmes[27].

En outre, les défenseurs ouvrent les écluses de la Motława pour inonder les abords de la ville. La forteresse de Weichselmünde est entourée d'eaux profondes[28] ; sa garnison, commandée par le capitaine Pazer, compte 9 officiers et 400 hommes[29].

L'encerclement

Le grand moulin de Dantzig en 2012.

Le à 8h du soir, Monti écrit à Plélo : « Un parti de Moscovites paraît à la première barrière ; on bat la générale et toute la garnison prend les armes ». Lacy a établi son quartier général à Praust et son armée campe sur les hauteurs de Langfuhr ; les cosaques transforment l'église de Tous-les-Anges en écurie et pillent ses cloches et autres ornements. Les Russes coupent l'eau au grand moulin sur la Radunia qui approvisionnait toute la ville en farine[30].

L'ambassadeur Monti reste optimiste : il se persuade qu'il ne s'agit que d'une démonstration et que les Russes se retireront avant d'engager un vrai siège. En fait, les Russes attendent l'arrivée d'une puissante armée de renfort commandée par le feld-maréchal Burckhardt de Munnich, réputé le meilleur stratège russe de cette époque. Le , celui-ci prend le commandement des forces assiégeantes. Il envoie une nouvelle série de sommations, laissant 24 heures aux Dantzicois pour se soumettre à Auguste et les menace d'un châtiment apocalyptique[31].

Les forces d'encerclement russes amenées au cours du siège se composent de 10 régiments d'infanterie, 11 régiments de cavalerie, 2 000 cosaques, 650 Kalmouks, au total 33 342 hommes[2].

Plusieurs seigneurs du parti de Stanislas, dispersés dans les provinces, auraient pu secourir la ville mais ils sont occupés à se piller les uns les autres ou à défendre leurs domaines[32]. À la mi-mars, le comte Tarlo, palatin de Lublin, à la tête de 10 000 Polonais, fait une tentative pour desserrer l'encerclement de Dantzig mais il échoue[33].

Le , les Russes commencent à bombarder la ville avec de l'artillerie de campagne depuis le fort de Zankenschanz sur le Hagelsberg. Le même jour, ils lancent un premier assaut sur la redoute d'Ohra, défendue par 800 Dantzicois et Polonais : les assaillants sont repoussés avec des pertes[34]. Le lendemain, les Russes s'emparent du faubourg de Schottland, et le , du fort de Haupt, position importante à la bifurcation du delta qui commande la navigation fluviale : le ravitaillement de la ville est fortement compromis et ne peut plus arriver que par mer, sous la protection du fort de Weichselmünde[34]. Le , la ville d'Elbląg, à 40 km à l'est de Dantzig, qui avait reçu de l'argent et des armes pour soutenir la cause de Stanislas, ouvre ses portes aux Russes et fait allégeance à Auguste III[35]. Le , un brigantin arrive de Suède avec de la poudre, des armes et 40 recrues[36].

Artillerie saxonne à la bataille de Kliszów en 1702, peinture anonyme.

Pendant 15 jours, les Russes bombardent Dantzig avec des projectiles légers qui ne font que des dégâts négligeables. Mais, malgré les protestations de l'ambassadeur français La Chétardie, le roi de Prusse leur permet de faire passer leur artillerie lourde en péniche depuis Liepāja par la lagune de la Vistule, en Prusse royale, sous la protection d'une flotte russe de 16 vaisseaux . D'autres pièces d'artillerie arrivent de Saxe à travers le Brandebourg. Le au soir, le bombardement de Dantzig commence avec une violence sans précédent. Les habitants, terrifiés, vont se réfugier dans le quartier de Langgarten hors de portée des bombes. Le roi, sa cour, le Conseil de ville abandonnent leurs palais pour s'abriter dans ce secteur. Les Russes, informés par leurs espions, tentent de s'emparer de Langgarten en passant par le faubourg de Kneibap : ils sont repoussés[37].

Cependant, Münnich apprend l'approche de l'armée saxonne et ne veut pas partager la gloire de la victoire. Il décide de s'emparer de la colline du Hagelsberg, qui domine la ville à l'ouest, ce qui obligerait les Dantzicois à capituler. Le à 10 heures du soir, 6 000 hommes se lancent à l'assaut : leurs officiers avaient tiré au sort la ligne d'attaque de chacun. En cinq heures de combat acharné, la garde bourgeoise de Dantzig et les volontaires suédois commandés par Johann von Steenflycht (de) repoussent les attaquants qui se retirent avec de lourdes pertes : Solignac les évalue à plus de 4 000 tués[38].

Münnich s'enferme sous sa tente pendant trois jours puis ordonne de reprendre le bombardement. Les Dantzicois ne se soutiennent que par l'espérance d'un corps de secours français[39].

Échec du corps de secours français

Trois bataillons et 7 cartouches par homme

Navire de charge (flûte) français à 22 canons, v. 1690.
Le fort de Weichselmünde (Wisłoujście), gravure du XVIIe.

Les diplomates Plélo et Monti, le prince Czatoryski, vice-chancelier de Lituanie, envoient des messages de plus en plus pressants pour demander des secours et affirment que la France va perdre tout prestige dans l'équilibre européen si Stanislas n'est pas secouru. Le cardinal de Fleury tergiverse : au retour du printemps, il annonce l'envoi de deux frégates et de quelques troupes. Plélo répond qu'il faudrait au moins dix frégates et 15 000 à 20 000 hommes et espère que l'escadre sera commandée par René Duguay-Trouin, réputé le meilleur marin français de son temps. Fleury finit par déplacer vers Calais et Dunkerque un bataillon de 650 hommes de chacun des trois régiments d'infanterie de Périgord, Blaisois et La Marche. Celui de Périgord embarque à Calais le vers Copenhague sur trois vaisseaux de transport ; celui de Blaisois part de Dunkerque le  ; le , les vaisseaux de ligne Achille de 65 canons et Gloire de 40 quittent Brest pour les escorter. Le bataillon de La Marche doit les suivre sous peu sur trois navires. Charles Bernardin de Bellefonds commande le régiment de la Marche et le brigadier de Lamotte de Lapeyrouse, colonel du régiment de Blaisois, a le commandement général[40]. Il arrive à Copenhague le  : Plélo apprend avec consternation qu'il n'y aura pas d'autre renfort que ces trois bataillons. En outre, ils sont très maigrement pourvus en munitions, à peine 7 cartouches par homme, en pierres à fusil de mauvaise qualité et en vivres ; Plélo doit s'en procurer sur place[41].

Retenue quelques jours par un vent contraire, l'escadre part enfin de Copenhague le , fête de saint Stanislas, ce qui passe pour un bon présage. Elle arrive le en vue de Weichselmünde : la garnison du fort, serrée de près par les Russes, avait déjà hissé le drapeau rouge de détresse. Les Français abordent à Fahrwasser, sous le canon du fort. Ils n'y restent pas longtemps : Lamotte, sur un faux bruit de la mort de Stanislas ou peut-être sur une instruction secrète de Fleury, ordonne de rembarquer dans la nuit du 14 au et de retourner à Copenhague. Il y trouve le bataillon de La Marche qui vient d'arriver[42].

Les édiles de Dantzig croient d'abord que le départ de l'escadre est une ruse de guerre et Monti entretient leur illusion en déclarant qu'une grande flotte française va arriver mais Munnich reprend le bombardement, leur fait savoir que l'armée saxonne va se joindre à l'encerclement, que la flotte russe arrive sous peu et que la palatin de Lublin, partisan d'Auguste III, est avec ses troupes près de Toruń[43].

« Par une pleine victoire ou par tout notre sang »

Plan du siège de Dantzig en 1734 : la ville (au centre), le fort de Weichselmünde (au nord-est), les retranchements russes et les marais (au sud du fort). Encyclopédie militaire russe, 1913.

Plélo, scandalisé, reproche à Lamotte cet abandon qui va faire des Français la risée de l'Europe, puis, le , déclare que si le colonel manque à sa mission, lui-même ira combattre à sa place. Il prend le commandement et écrit à Louis XV : « Vous ne nous reverrez que victorieux ou si nous restons, ce sera au moins d'une manière digne de vrais Français et de dignes sujets de Votre Majesté ». Et au ministre Chauvelin : « La honte et l'infamie de ce qui est arrivé ne peut s'effacer que par une pleine victoire ou par tout notre sang ». Il écrit à sa femme et à ses enfants, puis repart à la tête de l'escadre vers Dantzig, ses trois bataillons augmentés de 200 volontaires. Le , commandés par Plélo, Lamotte et l'ingénieur Viard, ils débarquent de nouveau à Fahrwasser. Par un échange de messages avec Monti, ils conviennent que les bataillons de Plélo attaqueront le les retranchements russes du bois de Sommerschanz, à gauche de Weichselmünde. Ils doivent traverser un marais mais le major suédois Stackelberg leur a assuré, par erreur ou par malveillance, qu'il était franchissable[44].

Le au matin, les soldats français s'avancent en trois colonnes, Périgord en tête, puis Blaisois, puis La Marche. Ils s'enfoncent dans la vase, parfois jusqu'au cou, leurs cartouchières trempées et inutilisables, sous le feu des batteries russes du Sommerschanz, puis doivent escalader péniblement des abattis d'arbres où ils sont pris en tenaille par l'infanterie russe, estimée à 15 000 hommes. À bout de forces, ils se replient en retraversant les abattis et le marais, laissant de nombreux morts. Plélo, qui avançait avec le régiment de Blaisois, reçoit une balle dans la jambe, 15 ou 16 coups de baïonnette plus un coup de sabre à la face : son corps, abandonné sur place, ne sera retrouvé que deux jours plus tard[45]. Un officier français chargé de recueillir les morts écrit : « Le spectacle du champ du combat faisait horreur. Tous les cadavres étaient dépouillés et la plupart absolument défigurés par les blessures dont ils étaient couverts[46]. ».

Reddition et captivité

Les survivants du corps de débarquement reçoivent une lettre de Monti les invitant à venir renforcer la défense de Dantzig mais ils estiment avoir assez donné et refusent à l'unanimité. Lamotte fait proposer à Stanislas de quitter la ville et de repartir en France avec eux avant d'être bloqué par la flotte russe car Monti, trompé par des fausses nouvelles transmises par Poussin, croit toujours qu'une escadre de secours commandée par Duguay-Trouin est imminente : en fait, elle n'a jamais quitté Brest[47]. Le dernier courrier de Poussin à Czatoryski annonçant l'arrivée prochaine de l'escadre, aussi fallacieux que les précédents, arrivera à Dantzig le , jour de la capitulation de la ville[48].

Fleury, qui n'avait jamais beaucoup cru au succès de l'affaire de Pologne, n'a aucune intention d'envoyer une escadre : il craint de laisser la France et ses lignes d'opération en Méditerranée à découvert alors que la Royal Navy armait trois flottes de 30 vaisseaux chacune. Pour justifier sa dérobade, dans une lettre à Chavigny du , il reproche aux Dantzicois d'avoir écrit « deux lettres pressantes au roi d'Angleterre, qui n'a pas voulu se faire le démérite de répondre à aucune des deux[49] ».

Le , une galiote achetée auparavant en Suède par Plélo tente d'aborder à Fahrwasser avec quelques volontaires et des munitions mais, à deux reprises, les tirs de l'artillerie russe l'empêchent de débarquer. Dans la nuit du 12 au , les Russes barrent l'estuaire avec des pieux et des chaînes de fer, empêchant tout échange entre la ville et le fort de Weichselmünde. Le , une puissante escadre russe de 24 vaisseaux, 4 frégates, deux galiotes et plusieurs navires de transport, commandée par l'amiral écossais Thomas Gordon (en), arrive devant l'estuaire et commence à bombarder le fort. L'explosion d'un dépôt de grenades fait de nombreux morts et les Français, bloqués par terre et par mer, sont à court de vivres[47].

L'encerclement de la ville par les Saxons de Weissenfels, les Russes de Munnich et les partisans polonais d'Auguste III se resserre[50]. Le , Lamotte réunit ses officiers et décide de demander aux Russes une suspension d'armes : il envoie un courrier à Stanislas pour l'informer que sa situation n'est plus tenable et qu'il doit évacuer la place. Stanislas et Monti protestent en vain, comptant encore sur l'escadre de Duguay-Trouin. Le , Lamotte signe sa reddition aux Saxons et aux Russes. Munnich adresse encore une sommation au fort de Weichselmünde, commandé par le Suédois Stackelberg et le capitaine dantzicois Patzer : il leur annonce que ses troupes ont ouvert la tranchée, amené de l'artillerie lourde, et que s'il ne se rend pas dans les trois jours, la garnison sera passée « au fil de l'épée » : le fort fait alors sa reddition[51].

Les Français, par l'acte de capitulation, avaient reçu l'assurance qu'ils seraient évacués vers un port de la Baltique d'où ils pourraient regagner Copenhague : en fait, Munnich prend prétexte d'un incident du début de la campagne, la capture de la frégate russe Mittau par l'escadre française, pour différer leur libération. Les soldats, un millier d'hommes, sont internés à Koporié puis à Narva. Leurs officiers sont conduits à la cour de Saint-Pétersbourg et traités courtoisement avec le rang de diplomates. Officiers et soldats ne seront libérés et renvoyés en France qu'en et plusieurs périssent au retour dans une tempête sur la mer Baltique. 300 d'entre eux, tombés malades, ne seront rapatriés qu'en 1735[52].

Monti et ses assistants, Tercier et d'Andlau, sont arrêtés par les Russes lors de la capitulation de la ville, le , et jetés dans un cachot fort rude, Munnich leur reprochant d'avoir violé leur qualité de diplomates en prenant part à la défense de la ville assiégée[53].

Fuite de Stanislas et capitulation

L'arsenal de Gdansk près de la porte de Petershagen, gravure de Matthäus Deisch, 1765.

Munnich avait mis à prix la tête de Stanislas et promis le supplice pour ceux qui lui prêteraient main-forte. Le roi avait adjuré ses sujets polonais de combattre jusqu'au bout et était entré en fureur contre les Français après leur reddition à Fahrwasser. Mais, perdant tout espoir d'être secouru, il prend peur et, à la consternation des Dantzicois, fait annoncer par Poniatowski qu'il demande à la ville de capituler : un député de la bourgeoisie en meurt de saisissement. Le , Stanislas s’enfuit de nuit sous un déguisement de paysan. Il se perd dans les marais et n'arrive que le à Marienwerder en Poméranie, possession du roi de Prusse Frédéric-Guillaume Ier qui lui donne l'asile[54].

Après le départ du roi, la ville subit encore une série de bombardements jusqu'au . Elle demande à capituler et, après d'âpres négociations, reconnaît Auguste III pour souverain et ouvre ses portes aux Russes le . 47 seigneurs de la suite de Stanislas vont faire leur soumission au nouveau roi à Oliwa[55].

Les deux régiments du parti de Stanislas sont licenciés : le , ils sortent de la ville par la porte de Petershagen où ils déposent leurs armes. Les sous-officiers et soldats reçoivent de la ville une prime de licenciement de 1 200 thalers pour les gardes de la Couronne et 800 pour les dragons[56].

Pertes et contributions

L'armée russe a perdu pendant le siège environ 200 officiers et plus de 8 000 hommes[2].

Le roi Auguste III remet au feld-maréchal Munnich une dague ornée de pierreries d'une valeur de 40 000 thalers, au général Lacy l'ordre de l’Aigle blanc avec un anneau valant 12 000 thalers, aux autres généraux des bagues ornées de pierreries d'une valeur totale de 6 000 thalers et au reste de l'armée russe une gratification de 12 000 ducats[56].

La ville de Dantzig avait eu 1 500 civils tués ou blessés et 1 800 maisons endommagées. La plupart des bâtiments publics ont été épargnés par les bombardements car les assiégeants espéraient les occuper pour leur usage ; seuls l'arsenal et l'église Sainte-Marie ont reçu des projectiles[2].

Les Russes imposent à la ville une lourde contribution d'un million de rixdales. Le siège avait duré 135 jours ; la ville avait reçu 4 430 bombes et dépensé 2 370 000 florins que Louis XV, malgré ses promesses, ne remboursa jamais[55].

Dans la culture

La mort du comte de Plélo à Dantzig le 23 mai 1734, illustration de l’Histoire de France jusqu'en 1848 de François Guizot, gravure de Paul Philippoteaux, 1885.

Le chevalier de Solignac, dans son éloge funèbre du roi Stanislas, résume l'état de la ville à la fin du siège :

« Elle n'étoit plus qu'un monceau de ruines. La plupart de ses maisons, presque tous les Temples se trouvoient écrasés par le feu des ennemis. On n'y rencontroit que des morts, des blessés, des mourans. Les cris des femmes et des enfans augmentoient l'horreur de ce spectacle : & la populace, & les Magistrats eux-mêmes qui jusqu'à ce moment n'avoient tenu compte de leurs biens ni de leur vie, maintenant irrités contre leur propre courage, ne pouvoient résister à la crainte de la famine qu'il ne leur étoit presque plus possible d'éviter[57]. »

Voltaire, dans son Précis du siècle de Louis XV, salue l'attitude courtoise de l'impératrice Anne envers les prisonniers français et y voit un effet des réformes civilisatrices de Pierre le Grand :

« L’impératrice Anne régnait alors ; elle traita les officiers comme des ambassadeurs, et fit donner aux soldats des rafraîchissements et des habits. Cette générosité inouïe jusqu’alors était en ce même temps l’effet du prodigieux changement que le czar avait fait dans la cour de Russie, et une espèce de vengeance noble que cette cour voulait prendre des idées désavantageuses sous lesquelles l’ancien préjugé des nations l’envisageait encore[58]. »

L'imagerie scolaire française de la IIIe République intégrera dans l'iconographie héroïque du roman national la mort du comte de Plélo montant à l'assaut des lignes russes[59].

Notes et références

Sources et bibliographie

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