Sorts homériques
From Wikipedia, the free encyclopedia
Les sorts homériques (sortes homericae en latin) sont un ensemble de pratiques divinatoires rattachées à la bibliomancie, plus précisément à la rhapsodomancie. Il s'agit d'utiliser un vers tiré du texte écrit par le poète grec Homère pour obtenir la réponse à une question. Si le vers est tiré au hasard, la pratique se rattache également à la cléromancie.
L'utilisation oraculaire de vers homériques par des personnages illustres dans l'histoire comme le philosophe grec Socrate, le sénateur romain Brutus et les empereurs romains Septime Sévère et Macrin est rapportée par des historiens anciens. Il existe aussi des papyrus datant de l'Antiquité tardive qui transmettent des vers homériques et la méthode de leur consultation divinatoire, comme l'Homeromanteion ou oracle d'Homère.
La divination au moyen de poèmes et de textes sacrés est également attestée dans un contexte romain avec Virgile, juif et chrétien avec la Bible, islamique avec le Coran, mais aussi à partir de tables attribuées à des personnages légendaires comme le mage Astrampsychos.
Socrate

Platon rapporte dans le Criton (44b) que son maître Socrate reçoit en rêve un vers homérique qui prédit son avenir. Socrate est en prison en -399 suite à son procès, à l'issue duquel il a été condamné à mort par le tribunal d'Athènes. Il raconte à Criton qu'il a rêvé « d'une femme grande et belle qui l'appelle par son nom pour lui dire : « Tu arriveras après-demain dans les champs fertiles de la Phthie » »[1].
La phrase prononcée par la femme est une allusion à un vers du poète Homère, extrait de l'Iliade[2]. C'est Achille qui s'adresse à Ulysse : « le troisième jour j'arriverai dans la fertile Phthiè »[3]. La Phthie est la patrie d'origine d'Achille. Socrate fait un jeu de mots, car le terme désigne aussi la mort ou la corruption.
Criton trouve ce rêve absurde mais son sens ne fait pas de doute pour Socrate : il « y voit la nécessité pour lui de mourir à une date précise »[1]. Ce rêve est un signe envoyé par les dieux pour signifier à Socrate son destin.
Dans Le Tiers Livre de Rabelais, le personnage de Pantagruel fait référence aux « sorts homériques » et à l'épisode socratique en particulier pour amener Panurge à consulter les « sorts virgiliens »[4]. Pantagruel explique :
« Or, voyez ci que vous ferez, si bon vous semble. Apportez-moi les œuvres de Virgile, et par trois fois, avec l'ongle les ouvrants, explorerons, par les vers du nombre entre nous convenu, le sort futur de votre mariage, car, comme par sorts homériques souvent on a rencontré sa destinée, témoin Socrates, lequel, oyant en prison réciter ce mètre d'Homère [...] prévit qu’il mourrait le tiers subséquent jour [...] »
— François Rabelais, Le Tiers Livre
Pantagruel et Panurge tirent ensuite trois dés, qui font 5, 6 et 5, soit un total de 16. Puis ils prennent « les vers seizièmes du feuillet » dans une page au hasard des œuvres de Virgile, et en tirent un oracle concernant le mariage de Panurge. L'opération est répétée deux fois, puis les héros changent de méthode de divination pour utiliser le rêve[5].
Brutus

Le philosophe et historien Plutarque rapporte qu'un vers homérique cité par Brutus a été interprété comme un présage. Après l'assassinat de Jules César, Brutus boit le jour de son anniversaire en l'honneur de sa victoire et de la liberté des Romains. Il prononce alors la phrase suivante : « Je péris, frappé par la destinée cruelle et par la main du fils de Latone »[6]. La prononciation soudaine de cette phrase évoque les « sorts homériques », c'est-à-dire le tirage au sort d'un vers extrait de l'Iliade le plus souvent, afin de prédire le futur[7].
La parole en question est prononcée par Patrocle qui meurt sous les coups d'Hector. Le vers est le suivant : « C'est la Moire violente et le fils de Lètô, et parmi les hommes, Euphorbos, qui me tuent »[8].
Plutarque ajoute qu'« à la journée de Philippes, quand [Brutus] sortit de sa tente pour le dernier combat, il donna pour mot à ses soldats : Apollon ; c'est pourquoi l’on pensa que ce vers qu'il avait prononcé était comme un présage de sa défaite » à la bataille de Philippes, car Apollon est justement le fils de Latone mentionné par le vers homérique[6].
L'historien grec Appien relate la même histoire : « Alors que Brutus célébrait son anniversaire à Samos, on raconte qu'au milieu du repas, bien qu'il ne fût pas homme à faire de telles citations, il cita ce vers sans raison apparente : « Destin cruel tu m'a[s] tué, avec l'aide du fils de Latone. » »[9].
L'historien romain Valère Maxime cite également Brutus dans ses exemples romains de présages[10] :
« La fin malheureuse que M. Brutus avait méritée pour son parricide fut aussi annoncée par un présage précis. Après cet horrible forfait, comme il célébrait l'anniversaire de sa naissance et qu'il voulait citer un vers grec, sa mémoire lui rappela de préférence le passage d'Homère : « Je meurs victime de la Parque funeste et du fils de Leto ». Ce fut en effet Apollon, dont le nom avait été donné pour signe de ralliement par Octave et Antoine, qui, à la bataille de Philippes, dirigea sur lui ses traits. »
— Valère Maxime, Actions et paroles mémorables
Cette version semble discordante avec celle de Plutarque. Chez Valère Maxime, le nom d'Apollon sert de signe de ralliement aux ennemis de Brutus, Octave et Antoine. Cela sert la propagande du camp césarien selon Ioannis Ziogas, puisqu'Apollon devient un soutien des vengeurs de Jules César, et ne défend pas Brutus. L'helléniste ajoute que l'identification de Brutus à Patrocle, montre que les protagonistes sont piégés dans un cycle de vengeance, comme l'étaient Patrocle, Hector et Achille[7].
Septime Sévère
Septime Sévère séjourne pour la première fois en Syrie en 180, « au moment où il commandait à Zeugma la IVe Légion Scythique » selon l'helléniste Janine Balty. Septime Sévère « passionné d'astrologie et d'horoscopes », en profite pour aller consulter l'oracle du dieu d'Apamée[11].
Dans son Histoire romaine (78, 8, 6), Dion Cassius rapporte que le futur empereur Septime Sévère, alors simple citoyen, consulte l'oracle de Zeus-Bélos à Apamée en Syrie. L'oracle « lui prédit un avenir brillant par ces vers empruntés à l'Iliade » (chant II, vers 478-179) : « Pour les yeux et le front, il est pareil à Zeus Tonnant / pour la ceinture à Arès, pour la poitrine à Poséidon »[12]. Ces vers qualifient Agamemnon, le roi des Grecs, dans le texte homérique. « L'oracle, en reprenant deux vers du chant II de l'Iliade qui s'appliquaient à Agamemnon, lui prédit sa victoire et son accession à l'empire »[11].
Macrin

Dion Cassius, dans son Histoire romaine (79, 40, 4), rapporte que l'empereur Macrin consulte l'oracle d'Apamée, au temple de Zeus-Bélos, lors de sa visite de la Legio II Parthica, peu de temps avant sa défaite en juin 218. L'oracle lui cite deux vers de l'Iliade : « Ah vieillard, les jeunes combattants te donnent bien du mal, ta vigueur est brisée, la fâcheuse vieillesse t'accompagne » (chant VIII, vers 102-103, traduction de Paul Mazon). Or, Macrin plus tard « fut renversé par un jeune enfant dont il ignorait la veille jusqu'au nom, comme le lui avait prédit l'oracle ». Selon Dion Cassius, le vers homérique est interprété comme un oracle qui annonce le renversement par l'enfant[11].
Dion Cassius (79, 30, 1) rapporte également que lors de plusieurs apparitions successives d'une comète, dont il a été le témoin oculaire, un vers d'Homère « circulait sur toutes les lèvres ». Le vers est le suivant : « Le ciel immense claironne autour d'eux la bataille. Zeus l'entend » (Iliade, chant XXI, vers 388, traduction de Paul Mazon).
Dans l'Iliade, le contexte est la guerre entre les dieux, notamment entre Aphrodite et Arès d'un côté, et Athéna et Héra de l'autre. Ces dernières soutiennent le combat d'Achille contre les Troyens. Pendant que les dieux se font la guerre, « Zeus, assis sur l'Olympos, se mit à rire »[13].
Selon Marie-Laure Freyburger-Galland, le vers en question « était sans doute un lieu commun, bien connu des orientaux hellénisés et la scène se passe sans doute en Syrie où les soldats cantonnés pour l'hiver se mutinent et renversent Macrin pour le remplacer par Elagabal ». Le vers homérique associé à la comète ont été interprétés comme des signes annonciateurs de la mort de l'empereur Macrin et de son remplacement par Héliogabale en 218[12].