Terrain vague de la Chapelle

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Le terrain vague de la Chapelle, également appelé terrain vague de Stalingrad, est un ancien terrain vague du nord de Paris, situé près des stations de métro La Chapelle et Stalingrad, considéré comme l'un des lieux fondateurs de la culture hip-hop en France.

Le viaduc du métro aérien de la ligne 2 dans le quartier de la Chapelle (ici en 2015), dont le tracé surplombait le terrain vague et rendait les fresques visibles aux voyageurs

Au milieu des années 1980, alors que le mouvement hip-hop connaît un reflux médiatique, le terrain devient un haut lieu du graffiti parisien, fréquenté par des graffeurs tels qu'Ash, Bando ou Mode 2, au point d'attirer des artistes venus de plusieurs pays. À l'été 1986, le DJ Dee Nasty y organise des free jams inspirées des block parties new-yorkaises, qui réunissent graffeurs, danseurs et rappeurs et rassemblent jusqu'à plusieurs centaines de personnes, avant d'être interdites par la police au printemps 1987. Un centre de tri y est construit au début des années 1990. Le terrain vague occupe une place importante dans la mémoire du rap français, dont il est souvent présenté comme le berceau.

Contexte

Au milieu des années 1980, après l'engouement médiatique suscité par l'émission télévisée H.I.P. H.O.P. animée par Sidney en 1984, la culture hip-hop connaît un fort reflux en France[1]. H.I.P. H.O.P. cesse d'être diffusée et la mode du smurf touche à sa fin[2]. En 1986, les programmateurs renoncent aux soirées rap par crainte d'un public jugé agité, et l'approvisionnement en disques se raréfie[1]. Même Dee Nasty, dont la réputation est pourtant établie, se retrouve sans émission de radio ni soirée à animer[1].

Historique

Un haut lieu du graffiti

Ash, premier graffeur à investir le terrain vague, photographié en 2008

D'une superficie d'environ 4 500 m2, le terrain vague est situé dans le nord de Paris, au sein d'un quadrilatère délimité par le boulevard de la Chapelle, la rue Philippe-de-Girard, la rue Jacques-Kablé et les voies ferrées de la gare de l'Est[1],[3]. Le graffeur Ash, membre du Bad Boys Crew (BBC), découvre le lieu par hasard en 1985 depuis le métro aérien et y réalise ses premiers graffs, attiré par un cadre qui évoque pour lui l'imaginaire urbain new-yorkais[1].

Le terrain prend son essor lorsque Bando en fait son lieu de prédilection, entraînant l'abandon des palissades du Louvre par les graffeurs au profit de ce site[1]. Ceint de murs de plus de deux mètres, il est difficilement visible depuis la rue, mais parfaitement exposé au regard des voyageurs de la ligne 2 du métro, dont le tronçon aérien le longe entre les stations La Chapelle et Stalingrad, ce qui participe à en faire un lieu d'observation et d'émulation entre tagueurs[1],[4]. S'y retrouvent notamment Lokiss, Mode 2 et JayOne[1].

Le graffeur Darco, l'un des artistes ayant peint sur le terrain vague, ici en 2006

Après sa découverte par le BBC, il devient fréquenté par les crews Crime Time Kingz et The Crime Gang (TCG)[4]. Bando y réalise notamment une fresque intitulée Criminal Art[4]. Le terrain devient un haut lieu du graffiti parisien[4], et selon Vincent Piolet, devient l'aboutissement d'un itinéraire emprunté par la plupart des graffeurs parisiens du milieu des années 1980, qui peignent successivement sur les quais de la Seine, les palissades du Louvre et du Carrousel, puis celles du centre Pompidou, avant de gagner la Chapelle[5]. Des graffeurs comme Psyckoze ou Darco s'y mesurent[5].

À partir de 1985, le terrain vague accumule des fresques qui deviennent des références au-delà des frontières françaises[1], et va jusqu'à devenir un lieu de rassemblement pour des graffeurs venus de Grande-Bretagne, des États-Unis, des Pays-Bas ou d'Allemagne[6]. En 1987, le livre Spraycan Art de Henry Chalfant et James Prigoff présente des travaux de Bando, Mode 2, Ash, Skki, Jay, Colt, Irus et Lokiss réalisés sur le terrain[1]. Lokiss décrit le lieu comme l'« Art Gallery » des artistes de graffiti[5].

Les free jams de Dee Nasty

De retour d'un voyage à New York, où il découvre la scène hip-hop locale et est désigné Zulu King par Afrika Islam, le DJ Dee Nasty souhaite recréer à Paris une dynamique fédératrice réunissant les différentes disciplines du hip-hop[1]. Au cours de l'été 1986, il organise en conséquence des free jams inspirées des block parties new-yorkaises au terrain vague, avec DJ Jo[1],[7],[2],[3]. Dee Nasty installe un groupe électrogène, deux platines, une table de mixage et des enceintes[4]. Il mixe des titres de Trouble Funk, Grandmaster Flash, Afrika Bambaataa ou des Cold Crush Brothers rapportés des États-Unis, tandis que des graffeurs comme Bando, Colt ou Sheek peignent des fresques[4]. Selon Dee Nasty, l'organisation est artisanale. Un proche fournit les enceintes, le groupe électrogène est loué, et le matériel est acheminé en scooter[7].

Les rassemblements prennent place dans une ancienne usine encore carrelée, dont le sol est nettoyé afin que les danseurs puissent y faire du break[7]. L'information de la première session circule via la station Radio 7, et l'entrée coûte deux francs[7],[2]. D'après Dee Nasty, les premières sessions réunissent surtout les habitués du terrain vague, des jeunes des cités amateurs de rap, des graffeurs et des breakers[7]. Le lieu devient un rendez-vous hebdomadaire où s'affrontent des groupes de danseurs comme les Paris City Breakers ou Aktuel Force, et où rappent notamment Destroy Man & Jhonygo, Iron 2 ou Lionel D[1]. Initialement, la police tolère les rassemblements, qui font fuir les toxicomanes du terrain[1].

Kool Shen et JoeyStarr (ici en 2008), comptent parmi les nombreuses figures du rap français passées par le terrain vague

La fréquentation augmente de semaine en semaine pour atteindre 200 à 300 personnes[7]. Toutefois, en raison du déclin du mouvement hip-hop en France, la fréquentation du terrain vague reste sans commune mesure avec celle des après-midi organisés auparavant par DJ Chabin au Bataclan, qui réunissaient de 1 500 à 3 000 personnes jusqu'en 1985[2],[8]. Il permet néanmoins au mouvement hip-hop français de se maintenir[8] et est alors l'un des hauts lieux parisiens où il est alors possible de découvrir la culture hip-hop[9]. Le lieu réunit alors, en un même endroit, des figures appelées à marquer le hip-hop français, parmi lesquelles les futurs Suprême NTM, Assassin, ou encore JonOne et Lionel D[1]. On y croise également l'acteur Vincent Cassel[10]. Une dizaine de free jams se tiennent d'août à novembre 1986, avant que le froid ne les oblige à cesser[7],[2]. Lorsque Dee Nasty tente, au printemps suivant, d'en organiser de nouvelles, la police l'interdit et intervient en encerclant le terrain et en dispersant les participants[7],[2]. Sous la menace d'une amende et de la confiscation de son matériel, Dee Nasty met fin aux rassemblements[1].

Postérité

Au début des années 1990, un centre de tri postal est construit sur l'emplacement du terrain vague[3]. Vincent Piolet souligne que les free jams, bien que brèves, sont restées dans la mémoire du hip-hop français comme un point de départ[1]. Le terrain vague est évoqué par Suprême NTM dans le titre « Tout n'est pas si facile », sorti en 1995, qui mentionne « les premières heures du terrain vague de la Chapelle »[10].

Analyse

Piolet rapproche le terrain vague de la notion de « zone autonome temporaire » développée par l'écrivain anarchiste Hakim Bey, mais nuance toutefois l'image idéalisée du lieu, marqué par de fortes rivalités entre crews et des affrontements parfois violents, le crew TCG s'y posant en gardien des règles du graffiti[1].

Références

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