Théorie de l'auto-catégorisation
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La théorie de l’auto-catégorisation (TAC) se réfère à un ensemble de suppositions et d'hypothèses touchant au fonctionnement du concept de Soi. Cette théorie est le prolongement de la théorie de l'identité sociale d'Henri Tajfel et John Turner[1],[2].
Après le décès de Tajfel en 1982, John Turner poursuit des travaux sur base de la théorie de l’identité sociale. Pour compléter les recherches de Tajfel, il développe avec son équipe une théorie dont l'objet principal est le Soi, et non pas les relations intergroupes comme dans la théorie de l’identité sociale. La TAC ne cherche pas à expliquer un type particulier de comportement, mais bien à comprendre dans quelles conditions plusieurs individus indépendants sont capables de se comporter comme un groupe. L'idée de base est de considérer plus précisément l'application du processus de catégorisation au Soi[3].
Concept de Soi
Le concept de Soi peut se définir comme l'ensemble des croyances qu'une personne entretient à propos d'elle-même. Cette vision que l'individu a de lui-même n'est pas forcément réaliste, mais elle guide et influence tout de même son attitude et son comportement.
À travers le processus de socialisation, les individus développent une compréhension de leurs caractéristiques personnelles et également de ce que leur entourage pense quant aux comportements à adopter afin de répondre à leurs attentes. Chacun possède un sens privé du soi, mais également une connaissance du soi qui est présentée à autrui. Il est possible de se connaître à travers des rôles sociaux (étudiant, conjoint, etc.) et d'en apprendre davantage sur ses qualités et ses attributs. Ainsi, il est possible pour chaque personne de déclarer rapidement et avec certitude, si elle est plutôt extravertie ou réservée, aventureuse ou conformiste, athlétique ou maladroite. L'ensemble de ces connaissances relatives à sa personne porte le nom de Concept de Soi[4].
Turner insiste sur le fait que chaque individu possède une multitude de concepts de Soi qui se manifestent de façon relativement indépendante en fonction de la situation. Ainsi, tout concept de Soi particulier (ceux appartenant à un individu donné) tend à devenir saillant (actif, opérationnel, cognitivement accessible) en fonction de l'interaction entre les caractéristiques du sujet impliqué et de la situation.
À titre d'exemple, l'identité masculine d'un homme peut être rendue saillante dans une situation qui requiert une comparaison avec une femme.
Organisation hiérarchique des catégories
Une autre condition fondamentale de la TAC est, selon Turner[2], que les représentations cognitives mentionnées plus haut soient organisées de manière hiérarchique. En principe, il est possible de catégoriser le Soi de multiples façons : Ces catégorisations sociales existent en tant que parties d’un système dont les niveaux supérieurs incluent entièrement les niveaux inférieurs. Le degré d’abstraction d’une catégorie correspond au degré d’inclusivité des catégories de ce niveau. Selon Rosch[5], ce système de catégorisation ressemble à une pyramide, dans la mesure où une catégorie supérieure inclut plusieurs catégories subordonnées, alors qu'elle ne peut jamais être expliquée entièrement par une seule catégorie inférieure.
Exemple : un chien pourrait faire partie de la catégorie « chihuahua », tandis qu'un autre chien pourrait faire partie de la catégorie « berger allemand ». Au niveau suivant, le chihuahua fera partie de la catégorie « petit chien », tandis que le berger allemand sera catégorisé parmi les « grands chiens ». Tous les deux appartiennent cependant toujours à la catégorie « chien ». Cette dernière peut être affectée à des caractéristiques qu'ils partagent tous les deux (par ex. le fait qu'ils proviennent des loups, qu'ils aboient, etc.) et à des caractéristiques qui les distinguent d'autres catégories (par ex. ni le berger allemand, ni le chihuahua n'émettent des bruits que l'on pourrait décrire comme des miaulements, caractéristique qui appartient à la catégorie des chats).

Par exemple, on se catégorisera en tant que « Français » en se comparant aux « Italiens » qui font également partie de la catégorie plus inclusive des « Européens » tandis que l’on se catégorisera en tant qu'« Européen » si la catégorie de comparaison n’est pas incluse dans le niveau d’abstraction directement supérieur aux « Français », comme les « Asiatiques ».
En pratique, la TAC suggère que les humains ont recours à trois niveaux d'abstraction distincts pour définir leur Soi. Chaque niveau de catégorisation est basé sur un processus de comparaison qui lui est propre[3].
- La catégorisation du Soi comme « être humain »
- basée sur la comparaison inter-espèces.
- La catégorisation du Soi en tant que membre d'un groupe, c'est-à-dire « l’ identité sociale »
- basée sur la comparaison inter-groupe.
- La catégorisation du Soi comme individu unique, c'est-à-dire « l'identité personnelle »
- basée sur la comparaison inter-personnelle, intra-groupe.
Antagonisme fonctionnel des niveaux
Comme vu précédemment, Turner distingue l’identité personnelle de l’identité sociale, et enfin de l’identité spécifique. Il est possible de déterminer ces trois identités selon trois niveaux. Dans sa théorie, Turner postule l’existence d’un antagonisme fonctionnel qui gère l’organisation entre ces différents niveaux. Il existe donc une opposition entre la saillance du niveau du soi activé par rapport aux autres[2]. Un niveau seulement peut être activé à la fois. Ainsi, ce n’est que lorsque l’individu a identifié un humain, qu’il pourra commencer à faire des comparaisons entre les groupes, afin de le placer dans l’un d’eux. Par après, ce n’est que lorsqu’un individu est identifié comme faisant partie de notre endogroupe, que des comparaisons interindividuelles pourront être faites. L’activation de l’identité sociale irait donc toujours de pair avec la dépersonnalisation. « Il y a un antagonisme fondamental entre la saillance d’un niveau de catégorisation et les autres niveaux : la saillance d’un des niveaux de catégorisation produit de la similarité intra-classe et de la différenciation inter-classe qui réduit ou inhibe la perception des différences intra-classe et des similarités inter-classe sur lesquelles les niveaux inférieurs ou supérieurs de catégorisation sont basés » [6].
Notion de méta-contraste
La formation d'une catégorie suit le principe du méta-contraste. Cela signifie qu'une collection de stimuli est perçue comme catégorie si les différences pertinentes entre ces stimuli (différences intra-catégorielles) sont moindres, contrairement aux différences entre cette catégorie de stimuli et une autre catégorie de stimuli qui sont plus nombreuses (différence inter-catégorielles). C'est de ce constat que découle le Rapport de Méta-Contraste (Meta-Contrast Ratio, MCR) élaboré par Eleanor Rosch (1978). Ce rapport est égal à la différence perçue entre les stimuli d'une catégorie et les stimuli d'une catégorie distincte, divisée par la différence perçue entre les stimuli au sein d'une même catégorie.
Cette valeur de méta-contraste peut maintenant être calculée pour chaque membre d'une catégorie. Le membre de la catégorie, ayant le MCR le plus élevé est dès lors considéré comme le membre prototypique de la catégorie[5].
Prototypicité

Le terme de prototype a été proposé par Eleanor Rosch en 1973 dans son étude intitulée Natural Categories (Catégories Naturelles). Il désigne le stimulus que l’on associera en premier à une catégorie donnée. Ainsi, si on réfléchit à une certaine catégorie de stimuli, le stimulus prototypique est celui qui prendra la « position saillante » dans cette catégorie[7]. Elle l’a ensuite redéfini comme le « membre le plus central » d’une catégorie, fonctionnant comme un « point de référence cognitif »[8].
Exemple : En voyant un jeune homme portant une crête iroquoise colorée, nous sommes vite amenés à catégoriser cet individu dans la catégorie « punk ». De même, en pensant à la catégorie « punk », la probabilité que l'image d'une crête iroquoise colorée nous vienne à l'esprit est relativement élevée. Ainsi, on peut considérer que la crête iroquoise colorée fonctionne comme un point de référence, un stimulus prototypique de la catégorie punk.
En psychologie sociale, le prototype d'une catégorie peut être compris comme un « exemple représentatif » de cette catégorie. La prototypicalité joue un rôle important dans l'approche de l'identité sociale au leadership, l'influence et l'attraction interpersonnelle (voir infra). Par exemple, sur l'attraction interpersonnelle, la théorie de l'auto-catégorisation précise que «soi et des autres sont évalués positivement dans la mesure où ils sont perçus comme prototypiques (représentant, exemplaire, etc.) de l’auto-catégorie suivante, plus inclusive à laquelle ils sont comparés[9]».
Dépersonnalisation
Une des hypothèses principales est, selon Turner et ses collaborateurs, que les facteurs qui augmentent le caractère saillant de la dimension comparative au niveau exogroupe-endogroupe conduisent à l'augmentation de perception des similitudes avec les membres du groupe. La dépersonnalisation du soi se réfère à un processus qui peut être qualifié comme auto-stéréotypisation.
Turner insiste sur le fait de différencier la dépersonnalisation de la désindividualisation. La dépersonnalisation, telle qu’elle est conçue dans le cadre de TAC, ne comprend ni la perte de l'identité individuelle ni la submersion du Soi dans le groupe, ni encore une sorte de régression vers une forme plus primitive ou inconsciente de l'identité. Il s'agit plutôt d'un basculement d'un niveau personnel vers un niveau social de l'identité. Un basculement dans la nature et le contenu du concept de soi correspondant au fonctionnement de la perception de soi à un niveau d'abstraction plus inclusive. Dans cette perspective, la dépersonnalisation peut être considérée comme un gain d'identité dans la mesure où elle représente un mécanisme par lequel les individus peuvent agir en termes de similitudes et les différences sociales produites par le développement historique de la société humaine et de la culture[1].
Le choix d’une catégorie : adéquation et accessibilité
Le choix d’une catégorie dépendra de deux éléments : son accessibilité et la correspondance entre cette catégorie et la réalité extérieure.
Accessibilité cognitive
L’accessibilité d’une catégorie dépendra entre autres des buts que l’on poursuit à un moment donné (p.ex. à la recherche d’un partenaire sexuel, le ‘sexe’ constitue une base catégorielle importante), de la récence d’activation de cette catégorie (si l’on a entendu parler de cette catégorie récemment, l’activation de cette catégorie devient plus accessible; voir: effet d’amorçage) et de sa valeur dans la définition du soi.
Conformément à l'hypothèse, selon laquelle les individus se catégorisent sur base de similitudes, la théorie de l'auto-catégorisation estime qu’un groupe d’individus a plus tendance à former une catégorie, si la perception des similitudes entre ces individus est accessible à un moment donné.
En résumé, la catégorisation dépend de l’accessibilité, qui se compose entre autres de l’adaptation à une situation ponctuelle, buts que l’on poursuit à un moment donné, de la récence de l’activation de cette catégorie et de la valeur émotionnelle dans la définition du soi[10],[11],[12].
Adéquation avec la réalité
Le choix d’une catégorie sociale dépendra également de la qualité de son adéquation avec la réalité[11],[12],[10]que l’on cherche à se représenter. Turner parle de cet aspect en termes de goodness of fit. Ainsi, la représentation de la réalité sociale recherchée par le sujet doit correspondre à la réalité objective, perceptible par ce dernier. Cette perception de la réalité comporte deux aspects distincts :
- la comparaison ou l’adéquation comparative : fait référence au principe de meta-perception dans la mesure ou l’adéquation est définie en termes d’émergence de la « netteté » d’une catégorie sur un fond contrasté. En effet, l’adéquation comparative va faire en sorte que l’individu comparera les différences entre les groupes (inter-groupes) à des différences à l’intérieur de deux groupes et utilisera ensuite les distinctions permettant le mieux de différencier les deux groupes.
- Exemple : en voyant deux femmes habillées en rouge en train de préparer le diner et deux hommes en brun en train de réparer une voiture, vous les catégoriseriez surement selon la dimension « sexe ».
- le rapport à la norme ou l’adéquation normative fait référence à la signification sociale et au contenu de la catégorisation. Cette forme d’adéquation spécifie « la direction que les différences groupales doivent prendre pour rendre compte de la signification partagée de deux catégories sociales. »[13]. Ainsi, il faut que le comportement situationnel observé et la catégorisation choisie soient socialement chargés de signification. En d’autres termes, les catégories doivent être compatibles avec les croyances normatives du sujet qui observe.
- Exemple : Imaginons que l’on entende les deux femmes en rouge parler de Karl Marx alors que les deux hommes en brun manifestent le salut hitlérien. Dans cette situation, nous serons amenés à les catégoriser en termes d’appartenance politique. Les couleurs des vêtements accentueraient davantage ce choix de catégorisation, sachant que la couleur rouge est souvent associée au mouvement communiste, alors que la couleur brune fait plutôt référence au mouvement nazi (par analogie à la couleur des chemises des SA).
Illustration à l'aide d'un exemple
Prenant un exemple plus concret pour illustrer les deux principes: Marc, Jean, Kevin, Tony, Alex et Fred se sont enfermés dans une cabane dans les montagnes. Marc, Jean et Kevin aiment bien jouer aux échecs. Tony, Alex et Fred préfèrent jouer au Poker.
La similarité perçue pour la dimension 'loisirs préférés' est plus accessible entre Marc et Jean qu’entre Marc et Fred. Selon, la TAC, la probabilité que les joueurs d’échecs forment un premier groupe et les joueurs de Poker un deuxième groupe est relativement élevée.
La question qui se pose désormais est la suivante : pourquoi ces personnes forment un groupe à partir de la catégorie 'loisirs préférés' ? Ils auraient aussi pu former des groupes en fonction de leur orientation politique ou encore de leur couleur de cheveux. Comme évoqué auparavant, la saillance d’une dimension catégorielle est en relation avec son accessibilité cognitive et son adéquation à la réalité.
Pour revenir à l’exemple ci-dessus, admettons que les hommes sont enfermés dans cette cabane pour un certain bout de temps et qu'ils n’ont pas grand-chose à faire pour se distraire. Par conséquent, l’accessibilité ainsi que l’adéquation à la situation est relativement haute pour la dimension 'passe-temps préféré'.
Maintenant supposons que tous ces hommes sont des hommes politiques. Marc, Kevin et Alex sont membres du parti X, tandis que Jean, Tony et Fred font partie de l’opposition Y. Une fois qu’ils peuvent quitter le refuge dans les montagnes, le passe-temps préféré joue un rôle relativement mineur. Dans la vie politique, il y a beaucoup de travail et on ne pense pas beaucoup au temps libre. À la fois l'accessibilité cognitive et l’adaptation à la situation diminuent pour la dimension 'loisirs préférés' et il est relativement peu probable que la constellation du groupe décrit ci-dessus persiste, parce que désormais ce sont d'autres dimensions comparatives qui sont accessibles et plus adaptées aux nouvelles situations.
