Têtes de chevaux (décoration de toit)

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Ornement de pignon à Dobbertin, Mecklembourg-Poméranie antérieure.
Ornement de pignon avec têtes de chevaux croisées, ici à Arnhem, Pays-Bas.
La ferme Meyer à Scheessel, Arrondissement de Rotenburg (Wümme), Basse-Saxe.

Les têtes de chevaux, ou plus rarement d’autres animaux, sont un faîteau à vocation pratique, esthétique et symbolique dans les maisons traditionnelles de nombreuses régions d’Europe, et en particulier en Allemagne du Nord[1]. Il s’agit donc d’un ornement hippomorphe en bout de ligne de faîtage, mais pas directement posé sur le faîtage lui-même comme le serait l’épi à la réunion des arêtiers comme protection du poinçon de la charpente contre les infiltrations d'eaux pluviales. Au contraire, les planches sculptées en forme de tête de cheval plus ou moins stylisée se trouvent côté pignon dans le prolongement des arbalétriers de la charpente et des rives droites pour les maisons en bois ou juste limitées à la lucarne au-dessus de la semi-croupe des toits de chaume. Les planches généralement en bois dépassent d’environ 50 cm du faîte pour se croiser et former un élément décoratif très visible. Les têtes peuvent se faire face ou au contraire regarder dans la direction opposée. L’ornement en tête de cheval est intimement lié aux maisons longues comme la maison-halle de la plaine germano-polonaise ou la langhus des Scandinaves qui comportent toutes les deux un toit de chaume essentiellement à base de roseau. Le faîteau à tête de cheval s’apparente donc à un fronton car il sert à boucher le trou de la ligne de faîtage, mais contrairement à lui, dans les maisons bas-saxonnes par exemple, une petite partie du vide entre les deux têtes a longtemps été laissée ouverte pour permettre aux chouettes de faire leur nid ou de chasser les rongeurs dans les combles, ce que l’on appelle en allemand le « trou de chouette ».

Dans le Mecklembourg, cet ornement porte le nom métaphorique Muulapen[2] qui vient d’un verbe bas-allemand signifiant « regarder bouche bée » ou « être ébahi » car les têtes de chevaux ont la gueule ouverte. Entre Hambourg et le Schleswig-Holstein, les usages diffèrent énormément et des termes plus génériques cohabitent avec des appellations imagées : comme cet ornement est avant tout un pare-vent, il porte le nom basique de Windbrett (planche pare-vent), de Windfedern (plumes pare-vent) ou de Hahnenhölzer (faisant référence aux faux-entrait nommé Hahnenbalken qui est parallèle à l’entrait retroussé tout en haut). Pour les noms plus imagés, la « chaise des corneilles » (Krainstohl), la chaise d’Adébar ou chaise des cigognes (Oddebarstohl) ou le couronnement (Krönk)[2].

Ferme traditionnelle avec ornement de pignon hippomorphe, Écomusée d'Olsztynek,Pologne.

L’ornement en forme de tête de cheval est certes très représentée dans le nord de l’Allemagne mais sa zone d’extension est beaucoup plus vaste en réalité. Les têtes de chevaux sont en terres russes intrinsèquement associées à l’isba traditionnelle bien que ce ne soit pas un type de maison longue, mais elle est également couverte à l’origine d’un toit de chaume. En Russie comme en terres saxonnes, il est question d’une même pratique ancestrale quais légendaire où le cheval représenté de manière artistique en bout de ligne de faîte a d’abord été un vrai animal sacrifié pour éloigner les mauvais esprits de la maison nouvellement construite. En Basse-Saxe comme en Russie, l’ornement en tête de cheval et la symbolique de l’animal noble sacrificiel[3] correspondent étonnamment à la même maison chaumine enfumée où il n’y avait pas de conduit de fumée qui traversait le toit de chaume. Néanmoins, il ne faudrait pas limiter les têtes de chevaux croisés aux toits de chaume ; elles ont été conservées après le changement de couverture ou pour les constructions en pan de bois ultérieures. Lors de l'Exposition universelle de 1867 à Paris, l’isba de Gromov représente la culture russe au pavillon de la Russie tsariste. Construite à Saint-Pétersbourg où elle reçut la recommandation de l’Académie des Beaux-Arts de la ville, l’isba a été démontée et est arrivée à l’Exposition dans 2500 caisses avec des moujiks barbus pour compléter l'ambiance bucolique et authentique recherchée par les autorités russes. Cette maison en rondins comporte un bel exemple de deux têtes de chevaux qui se font face avec un épi de faîtage au centre[4]. Outre les décorations en dentelles sur les rives de toit ou encore les gros rondins, il ne fait aucun doute que le concepteur de cette isba vitrine de la Russie a estimé que les têtes de chevaux à l'extrémité du pignon était un trait caractéristique de l'architecture rurale du pays.

Les ornements hippomorphes existent toujours ou ont existé dans les régions suivantes :

Cette zone d’extension semble corroborer la thèse de tous les auteurs qui y voient un rite commun aux régions où ont vécu ou même cohabité les celtes, les slaves et les germains.

Fonction brise-vent

Le Eulenloch sous les têtes de chevaux a été fermé avec des planches, ferme Winsen, Aller, Basse-Saxe.

Toutes décoratives qu’elles puissent paraître au premier regard, les têtes de chevaux ont d’abord une fonction pratique pour laquelle les planches n’ont pas besoin d’être sculptées en tête d’animal. Comme les toits sont à l’origine en chaume à base sagne, il fallait d’abord protéger les joints au niveau du faîte et de la rive contre les coups de vent et l’usure par effilochage. L’extrémité des gerbes est recouverte par une bande de rive qui se prolonge à l’extrémité supérieure ou sert de support aux éléments décoratifs fixés dessus. Pour les chaumières, les têtes de chevaux faisait office de brise-vent au sommet du pignon au-dessus de la semi-croupe. Dans la maison-halle saxonne de la Plaine d'Allemagne du Nord, les têtes de chevaux surmontent en effet un trou initialement prévu pour l’évacuation de la fumée du foyer qui a pris ensuite le nom d’Eulenloch ou Uhlenlock[7] car c’est par là que peut entrer la chouette pour faire son nid ou pour chasser les souris dans les combles[8]. De nos jours, dans les maisons modernes ayant conservé le look traditionnel, ce trou d’évacuation est bouché par des grilles ou du bardage.

Les têtes peuvent prendre des formes diverses : elles sont soit sciées soit sculptées soit taillées. La découpe et le design varient selon les artisans, les habitudes locales et certainement les demandes spécifiques des propriétaires de la maison. Des décorations supplémentaires peuvent s’y ajouter comme des arbres, des fleurs, des étoiles ou des symboles solaires. En simplifiant le design, il n’est pas forcément possible de reconnaître des chevaux au premier coup d’œil, mais l’entrecroisement demeure.

Origine et fonction symbolique

Aucune interprétation des têtes de chevaux ne recueille l’approbation générale[5],[9]. La première hypothèse fait remonter l’ornementation avec une tête de cheval aux pratiques païennes de la période proto-germanique. Le cheval est, en effet, l’un des animaux compagnons du dieu Wodan à côté des corbeaux Hugin et Munin et des loups Geri et Freki. Dans l’imagerie populaire, ce dieu polymorphe chevauchait un cheval blanc appelé Sleipnir et le peuple lui sacrifiait des chevaux, notamment pendant Yule, ces festivités organisées au moment du solstice d’hiver où les officiants jetaient des têtes de chevaux dans le grand feu de joie pour éloigner maladies et malheurs de la communauté villageoise. Certains auteurs expliquent également que les crânes des chevaux sacrifiés à Wodan étaient accrochés aux arbres sacrés ou aux pignons des maisons pour se protéger du mal et des esprits maléfiques[10]. Tacite relate également cette pratique dans La Germanie[3]. Cette interprétation a été sublimée et poussé à l’extrême par les mouvements nationalistes du XIXe siècle et plus particulièrement par les nazis à chaque fois qu’il était question de glorifier les origines pangermaniques d’un fait culturel. Mais la recherche historique et archéologique n’arrive pas à apporter les preuves de cette origine germanique commune en liaison avec l’architecture domestique traditionnelle. Par manque de sources iconographiques et en raison du faible potentiel de conservation du matériau de construction, aucune illustration univoque ou aucune fouille ne peut corroborer une vaste expansion d’un ornement de pignon à tête de cheval dans des temps aussi reculés, ce qui n’exclut pas pour autant cette théorie.

Dans son travail de recherches, le folkloriste et scandinaviste viennois Richard Wolfram, fervent défenseur des idées nationales-socialistes, se fonde sur quelques pièces historiques pour démontrer la présence d’ornements typiques sur les maisons de l’époque celtique de La Tène dans l’Hunsrück jusqu’au Moyen Âge[11]. Il s’attarde sur la tapisserie de Bayeux où le visiteur peut effectivement repérer quelques édifices avec des faîteaux, des frontons ou des épis de faîtage. Or, la tête de cheval n’y apparaît pas de manière univoque au premier regard, et encore moins la forme à deux têtes croisées. En dehors de la scène 26 où un homme tient à la main quelque chose qui pourrait ressembler à deux têtes qui se croisent, mais pas fixées à une maison, la seule section qui attire l’attention pour un non-initié est formée par les scènes 40 à 42 qui se passent en Angleterre après le débarquement. On y aperçoit effectivement des maisons individuelles locales qui comportent en bout de ligne de faîtage des pièces probablement de bois qui rappellent la version très stylisée de la tête de cheval, mais pas par paire.

La troisième hypothèse fait remonter une expansion de la décoration par tête de cheval plutôt au XVIe siècle en Allemagne du Nord. Le rouleau de Vicke Schorler[12],[13] sur la ville hanséatique de Rostock, mesurant 18,68 m de longueur et réalisé en 1586, contient une fresque impressionnante de la cité portuaire où l’on reconnaît effectivement dans la partie centre gauche de nombreuses maisons des villages proches de Rostock présentant un ornement de pignon croisé qui rappelle étrangement les têtes de chevaux actuelles.

Rouleau de Vicke Schorler, ville de Rostock, 1586, les têtes croisées sont dans le bloc de maisons à gauche.

Dans ce cas aussi, il est fait mention d’une pratique culturelle bien ancrée dans la région qui consistait à planter une vraie tête de cheval sur un pic à côté de la maison nouvellement construite pour la protéger du malheur. Bien que la région soit de confession chrétienne, les superstitions perdurent dans les campagnes. En réalité, il n’y a pas que le cheval qui a joué cette fonction protectrice mais il n’est pas invraisemblable que cet animal se soit généralisé avec le temps en supplantant les autres animaux, soit par mimétisme, soit par effet de mode parce que le cheval devient un animal plus noble à ce moment-là.

Le symbolisme hippomorphe est présent dans les cultures germaniques avec le « Mahr » ou « mare ». Le terme est étonnement proche de la « mora » des slaves, de la « marah » des Irlandais, tous liés à la mort, au spectre, au cauchemar et aux mauvais esprits[14].

Les autres animaux attestés sont :

  • Têtes de cygne croisées en Frise[15] ;
  • Têtes de serpent croisées en Lusace sur les toits de chaume de la forêt de la Sprée[16], dont il reste quelques exemplaires, notamment à l’écomusée de Lehde ;
  • En Haute-Bavière, la décoration du pignon avec des têtes de chevaux est attestée, mais on trouve également des oiseaux nommés « pélicans » ou des personnages ailés nommés « Blasengel »[17] ;
  • Dans certains secteurs de Hesse, le pignon était décoré par des têtes de cerf croisées[2] ;
  • Dans le Holstein et entre Oldenbourg et Münster, en Westphalie, les têtes de chevaux cohabitent avec les coqs et les poules, parfois très stylisés et donc difficiles à identifier[2] ;
  • En Belgique flamande, certaines fermes des campagnes présentaient des têtes de cygne ou es oiseaux à tête humaine dits « sirènes »[2] ;

Le cheval protomé de faîtière en Russie et Ukraine

La décoration de pignon en Scandinavie

Notes et références

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