Voyage en Occident du maitre taoïste Changchun
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| Changchun zhenren xiyouji 《长春真人西游记》 | |
| Auteur | Li Zhichang 李志常 |
|---|---|
| Pays | Chine |
| Préface | Sun Xi 孙锡 |
| Version originale | |
| Langue | chinois |
| Titre | 長春真人西遊記 |
| Éditeur | Sun Xi 孙锡 |
| Date de parution | XIIIe siècle |
| Version française | |
| Date de parution | 1228 |
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Le Voyage en Occident du maitre taoïste Changchun (長春真人西遊記) est le récit de la longue pérégrination effectuée par le maitre taoïste Qiu Chuji 丘處機 / 丘处机 (ou nom religieux Qiu Changchun 丘长春 1148-1227 [n 1]), alors âgé de plus de 72 ans, qui de 1220 à 1222, dut aller du Shandong (en Chine du Nord-Est) jusqu’à l’Hindou Koush (en Afghanistan), à travers la steppe, les déserts et les hautes montagnes d’Asie centrale, pour répondre à la convocation de Gengis Khan[n 2]. Maitre Changchun atteint le campement du grand khān en 1222, cinq ans avant la mort de l’un et l’autre.
L’ouvrage n’a pas été écrit par Changchun mais par Li Zhichang 李志常, un de ses disciples qui l’accompagnait et qui tint un journal de voyage. Un autre admirateur du sage, Sun Xi 孙锡, le publia en 1228, préfacé par ses soins. Conformément au découpage de zh.wikisource.org, et des traducteurs Dunnell, West et Yang[1], le texte est divisé en deux chapitres : la première partie traite du Voyage en Occident proprement dit (terme qui à l’époque désignait l’Asie centrale), la seconde partie contient des dialogues et enseignements.
Le récit de ce voyage offre un compte-rendu assez précis et surtout de premières mains, de la traversée du plateau mongol, jusqu’à l’Asie centrale, immédiatement après la conquête mongole. Par rapport aux autres récits chinois de voyage du XIIIe siècle, il fait figure d’un texte d’une grande qualité littéraire, et surtout d’une grande valeur historique, géographique et culturelle. L’ouvrage bilingue récent (de 2023) de Dunnell, West et Yang, intitulé Daoist Master Changchun’s Journey to the West, 長春真人西遊記[1], proposent une traduction claire, rigoureuse, et fondée sur la recherche la plus récente.
L'ouvrage donne dans la seconde partie, une description ethnographique et agricole des régions traversées, et de ce qui parait être la confrontation en termes feutrés entre les valeurs morales d’une des plus vieilles civilisations du monde et la force brutale implacable d’un chef de guerre nomade illettré[n 3] ayant conquis un des plus grands empires en quelques décennies.
D’après des travaux récents[2], il semble que le maitre Changchun se soit contenté de quelques conseils moraux à Gengis Khan, comme « réduire ses désirs (notamment sexuels), purifier son cœur, honorer ses parents » mais pas directement « de cesser de massacrer la population, avoir de la compassion ». Il donne simplement une bonne leçon taoïste de détachement pour surmonter les aléas les plus épouvantables de la vie, valable pour tout le monde. Cette attitude n’est pas une approbation de la politique de conquête de Gengis khan, mais une tentative de sublimation spirituelle des horreurs.
En regardant sur le long terme, on s'aperçoit que les successeurs de Gengis khan (mort en 1227) instituèrent des régimes politiques d’une grande tolérance religieuse (pour les peuples qui acceptaient de se soumettre[n 4]). Ils favorisèrent aussi le commerce de longue distance[3].
En 1211, Gengis Khan franchit la grande muraille par l’ouest (col de Juyong 居庸关) et attaque la Chine du Nord. Les Mongols pratiquent la stratégie de la terre brûlée par des massacres, des destructions, et la terreur[4]. Le Hebei et le Shanxi sont dévastés. En mai-juin 1215, la capitale des Jin 金, Zhongdu 中都 (l’actuelle Pékin), est assiégée et prise par les Mongols. La ville est incendiée, pillée, la population en grande partie massacrée ou déplacée. La cité sera plus tard rebâtie sous le nom de Yānjīng 燕京, puis de Dàdū 大都 sous les Yuan. Les Jin déplacent leur capitale à Kaifeng (開封). Pékin n’était plus qu’une cité ruinée sous domination mongole et le Hebei était aux trois quarts sous contrôle mongol, ravagé par les guerres. En Chine, les chroniques rapportent de nombreuses famines dans le Hebei, dans le Shandong et le Shanxi entre 1212 et 1220. En septembre 1219, reparti vers l'ouest, Gengis Khan envahit l'Empire khwarezmien, centré sur l'actuel Ouzbékistan[5].

Face à Gengis Khan, se trouve le maitre taoïste Qiu Chuji 丘虔槐 (1148-1227), disciple de Wang Chongyang 王重阳, le fondateur de l’École Quanzhen (Quanzhen Dao 全真道, la Parfaite Complétude), une des deux grandes écoles taoïstes (avec Zhengyi Dao 正一道), prônant vie ascétique, célibat, végétarisme, méditation silencieuse et alchimie interne (neidan 内丹). Le maitre taoïste Qiu Chuji 丘處機, la plus grande autorité taoïste du nord de la Chine voyait le nombre de ses fidèles croître en ces temps difficiles de guerre et de famine, occasionnées par l’armée mongole[3]. Les membres du Quanzhen apparurent alors capables de fournir un soutien matériel et spirituel à la population quand les autorités Jin s’effondraient.
La confrontation de ces deux géants allait commencer en 1219, quand Gengis Khan[n 5] envoya l’émissaire Liu Zhonglu, auprès du maitre taoïste Changchun pour lui transmettre l’ordre impérial de se présenter rapidement auprès de lui. En janvier 1220, Qiu Chuji reçoit la visite de l’émissaire alors qu’il résidait au monastère de Haotian sur le mont Daji, un centre majeur d’activité religieuse taoïste situé à l’est de la ville de Laizhou[2] (Shandong). En février 1220, après moult réflexions, à l'âge de 72 ans, maitre Qiu Chuji (=Qiu Changchun) accompagné de 18 disciples[n 6], se résout à quitter sa région natale du Shandong, escortés par quinze cavaliers mongols, et à se diriger vers Yàn 燕 (l’actuelle Pékin)[n 7].
En mars 1220, quand Qiu atteint Pékin, Gengis Khan avait déjà capturé la capitale khwarezmienne à Samarcande. Malgré les réserves de Qiu à l’idée de voyager dans des terres étrangères occidentales à l’âge de 72 ans, le Khan insista pour le voir dès que possible. Par conséquent, Qiu Chuji passa l’année 1221 à voyager à travers la Mongolie et l’Asie centrale pour atteindre Samarcande (dans l’actuel Ouzbékistan) en décembre, et seulement pour découvrir que Gengis Khan était déjà en campagne bien plus au sud en Afghanistan (Yang Shao-yun[2]). Une reconstruction moderne du trajet de Qiu Chuji a été faite par Yang Shao-yun et enregistrée sur une storymap visible en ligne (voir le lien de la référence précédente), dont nous empruntons les dates dans le calendrier occidental. Elle constitue un supplément illustré à l’ouvrage de R. W. Dunnell, S. H. West, Shao-Yun Yang, Daoist Master Changchun’s Journey to the West (OUP, 2023).
Reprenons en juin 1220, quand le maitre Qiu et ses disciples atteignent Dexing 德興, (actuellement Julu, 巨鹿, province du Hebei) et séjournent dans le temple taoïste de Longyang 龍陽觀 de l’été à la fin de l’hiver. Creusées dans les falaises des gorges de la montagne se trouvaient des grottes où des reclus taoïstes vivaient dans la solitude. Qiu emmenait ses amis et ses disciples leur rendre visite. En février 1221, ils reprennent leur voyage. Lorsque des amis et des disciples lui demandaient quand s’attendre à ce que le maître revienne, le maître répondait : « Dans trois ans, trois ans ». Le 3 février, ils atteignent le col de Cuiping 翠帡口 (à l’ouest de Zhangjiakou), ils voient les monts Taihang 太行山 au sud. Voyageant vers le nord puis le nord-est, ils arrivèrent au lac salé de Gailipo 蓋里泊 (maintenant nommé Jiuliancheng Naoer 九連城淖爾) au sud de la bannière de Taibus (Tàipúsì Qí 太仆寺旗). De là, ils se rendirent au lac Buir, Hulunbuir, Oulan-Bator, Arkhangai, dans les montagnes de l’Altaï, au Ruines de Beiting (Beshbalik), en Dzoungarie, à Samarcande et arrivèrent dans l’Hindou Koush (en Afghanistan) en 1222 et se présentèrent devant Gengis Khan[n 8].
Le trajet de Qiu Chuji part donc du Shandong, puis traverse la steppe mongole (via Hohhot, Karakorum), passe le nord du désert de Gobi, l’ouest de la Mongolie actuelle, la région de l’Ili, puis se dirige au sud vers le bassin du Tarim, franchit les montagnes du Tian Shan, passe par Samarcande, et enfin se dirige vers le camp de Gengis Khan, alors établi dans la région de Parwan, non loin de l’actuelle Kaboul. Le chemin de retour se fit par le même chemin en Asie centrale, et après avoir passé les monts de l’Altaï, ils contournèrent le désert de Gobi, cette fois par le sud du désert de Gobi, Datong puis Yanjing (Pékin) où le maitre taoïste s’établit jusqu’à sa mort. C’est à Yanjing que Li Zhichang rassemble les notes de voyage et écrit l’ouvrage Changchun zhenren xiyouji[1].
La préface de Sun Xi 孙锡 rédigée à cette époque est aussi riche d’informations sur le contexte de culte des guides spirituels :
- « Le Maître Changchun est assurément un homme de la Voie. Depuis quelques années déjà, j’avais le pressentiment que ce vénérable personnage s’était envolé et transformé, qu’il cheminait parmi les nuées, qu’il côtoyait le chaos originel et les brumes primitives[n 9]. Je regrettais seulement de ne pouvoir l’approcher ni le rencontrer. Or, durant l’hiver de l’année jǐmǎo (1219), la rumeur se répandit que le Maître se trouvait sur le littoral, ayant reçu une convocation impériale honorifique accompagnée d’un char d’apparat.
Le printemps suivant, il arriva effectivement à Yān [actuellement Pékin] et fit halte au temple taoïste de la Vacuité de jade Yùxū guàn 玉虚观. Ce fut alors que je le vis pour la première fois. Immobile, il semblait une souche desséchée ; debout, il était comme frappé de tonnerre et emporté par le vent — un homme véritablement hors du commun.
Lorsque je m’entretenais avec lui, je constatais qu’il était d’une érudition encyclopédique, versé dans tous les livres, sans exception. Mon respect s’en accrut chaque jour. Ceux qui souhaitaient se placer sous sa direction, selon les rites du disciple, étaient innombrables. Même des lettrés de générations anciennes prenaient plaisir à le côtoyer — on devine dès lors combien les autres y aspiraient. […]
Son disciple Li Zhichang l’accompagnait. Il rassembla ses notes de voyage et en fit un récit. Il y consigne en détail les distances, les reliefs, les fleuves et montagnes, les différences de climat et d’atmosphère, les vêtements, la nourriture, les fruits, les plantes, les oiseaux, les insectes — tout ce qu’il put voir ou entendre, sans rien omettre. Il nomma cet ouvrage Voyage vers l’Ouest (Xīyóu 西逰, forme abrégée du titre), et me demanda d’en rédiger une préface. » (Voyage en Occident/Préface[6]).
Le texte de Li Zhichang 李志常

Li Zhichang, disciple du maitre taoïste Changchun, tient un journal de voyage à visée hagiographique et diplomatique, durant la mission de Changchun dans les années 1219-1224. Ces faits se déroulent durant la Dynastie Jin (1115-1234), alors que Gengis Khan était en train de conquérir un immense empire.
L’école de Quanzhen construisit une organisation religieuse innovante en Chine du Nord qui accueillait de nombreux participants laïcs, y compris des femmes, encourageait le travail humanitaire, et offrait des enseignements accessibles venant des trois grandes traditions chinoises, bouddhisme, taoïsme et confucianisme[1].
Premier chapitre
Li Zhichang commence par donner une biographie succincte de maitre Changchun. Il est né à Qixia 棲霞 (dans l’actuelle ville de Yantai), dans le Shandong. Il entre dans la voie taoïste très jeune et poursuit son perfectionnement pendant 13 ans à Panxi et Longmen. De retour sur la côte, il mène une vie de reclus. Sa réputation de détenteur de pouvoirs spirituels magiques lui valut de nombreuses sollicitations des autorités Jin (réfugiées dans le Henan) qui l’invitent mais qu’il refuse d'aller voir. Puis vient l’ordre de Gengis Khan, transmis par un émissaire muni d’une plaque d’or impériale - symbole d’autorité suprême -, portant l’inscription « C’est comme si j’étais moi-même présent : il faut obéir »[n 10]. Vingt Mongols l’accompagnent. Devant l’insistance, Qiu Chuji comprit qu’il ne pouvait pas se soustraire à cette invitation et accepte finalement de partir. Il était certainement conscient de la formidable puissance militaire des Mongols et craignait les conséquences pour sa secte s’il les contrariait[2]. Avec un petit groupe de disciples, il se lance dans l’aventure et quitte Penglai 蓬莱 (district de Yantai, nord du Shandong).
Arrivé à la capitale Yan (l’actuel Pékin), le maitre est informé que Gengis Khan s’est déplacé vers l’ouest, et il appréhende que son grand âge ne lui permette pas d’endurer les fatigues d’un long voyage. On lui offre une résidence honorifique au temple taoïste de la Vacuité de jade (Yùxū guān 玉虛觀) dans la capitale, aujourd’hui disparu.
- « Le 22e jour (du mois), il arriva à Lugou 瀘溝 / 泸沟. Des fonctionnaires de la capitale, des lettrés, des gens du peuple, des moines et des taoïstes vinrent l’accueillir hors de la ville. Ce jour-là, il entra par la porte de Lize (Lizemen 麗澤門)[n 11], précédé par des taoïstes en grand apparat, récitant à haute voix de longs chants solennels.
Le haut fonctionnaire Shimo, du Secrétariat de la province[n 12], lui assigna résidence au temple de la Vacuité de Jade (Yùxū guān 玉虛觀).
Dès lors, chaque jour, la porte du temple était remplie de ceux qui venaient demander un poème ou solliciter un nom (initiatique).
Partout où passait sa suite, les disciples du Dao qui le suivaient transmettaient son nom à ceux qu’ils rencontraient. Souvent, cela permettait à ces derniers d’échapper aux malheurs de la guerre. Ainsi, la voie du Maître offrait une protection bénéfique à autrui. » (Voyage en Occident/vol1[6]).
Le maitre taoïste n’est pas un homme politique capable d’organiser une résistance militaire face à la violence guerrière des nomades. Il est tentant de voir dans les rencontres Qiu - Gengis, la confrontation entre les valeurs morales d’une des plus vieilles civilisations du monde et la force brutale s’imposant par la terreur d’un chef de guerre ayant conquis le plus grand empire du monde en seulement quelques décennies. Le maitre taoïste procède cependant avec une extrême prudence diplomatique. Il voit les massacres, mais ne les dénonce pas frontalement et se contente prudemment de les reformuler en termes d’ordre cosmique. Ne chercherait-il pas tout simplement à promouvoir son école Quanzhen auprès du Grand Khan ? c’est ce que nous verrons plus bas.
Le départ se fait avec un petit groupe de disciples. Ils passent par plusieurs villes importantes. À chaque étape, le maitre est accueilli avec respect par les officiels, moines, taoïstes, militaires. Ils se dirigent vers la frontière occidentale de la Chine des Jin.
Il compose un poème sur la beauté automnale du lieu. La composition de poèmes dans les moments importants (départ en voyage, rencontre d’un haut personnage, arrivée dans une ville, observation d’un paysage, etc.) est une composante essentielle de la culture lettrée chinoise (shìdàfū wénhuà 士大夫文化) depuis au moins les Han, et qui atteint son apogée à l’époque Tang–Song–Yuan (618-1368). Les poèmes de Qiu expriment le détachement du monde face au chao des guerres, ou l’impermanence et la relativisation des destructions face aux villes dévastées, ou l’universalité du Dao, sous tous les cieux. Ces réactions peuvent être difficiles à comprendre pour les Occidentaux modernes qui se demanderaient plutôt comment peut-on fermer les yeux face à des crimes de guerre. Aussi de nombreuses traductions du chinois ne mentionnent pas ces poèmes comme celles d’Emil Bretschneider et d’Arthur Waley qui les omettent complètement ou en partie.
Après la sortie du Hebei de culture han et avant l’entrée dans les steppes mongoles, il faut passer par le désert de Gobi. Le toponyme Gebi shamo 戈壁沙漠 « désert de Gobi » n’existait pas cette époque, c’est une invention récente. Si le vocabulaire ne permet pas de repérer le lieu dans le texte, la description d’une région désertique, montagneuse et difficile, ne laisse pas de doute.
- « Le 8e jour [du mois], il partit accompagné de ses disciples, dont Maître Xu Jing (虛靜) et Zhao Jiugu (趙九古), soit plus de dix personnes, avec deux chariots. Plus de vingt chevaux de poste mongols les escortaient, ainsi qu’une centaine de cavaliers sous les ordres des envoyés Liu Gong et Zhenhai 鎮海.
Un serviteur nommé Li Jianu, qui suivait Zhenhai, dit : « Dans ces montagnes, des esprits m'ont effleuré les cheveux derrière la tête. J'ai eu très peur. » Zhenhai ajouta : « Même le roi du pays de Naiman fut un jour abusé par les esprits de la montagne (Shān jīng 山精), qui lui offrirent des mets raffinés. ». Le Maître ne répondit pas.
Ils marchèrent vers le sud-ouest pendant trois jours, puis obliquèrent au sud-est, franchirent une haute montagne et passèrent par une gorge profonde.
À la mi-automne, ils firent halte un moment au nord-est du mont Jinshan (Montagne d’or, Altaï), avant de reprendre leur route vers le sud. La montagne était très escarpée, les vallées profondes, les pentes abruptes, les charrettes ne pouvaient avancer. Une route avait été ouverte par les troupes du troisième prince, avec des cordes attachées aux timons et aux roues. Il fallut franchir trois cols.
Puis ils atteignirent une rivière au pied de la montagne et firent halte, attendant la relève des chevaux. Le vent était frais, le ciel pur, et il composa alors un poème sur la lune au-dessus de la Montagne d’or… ». (Voyage en Occident/vol1[6]).
Pas de lamentations sur la soif ou la chaleur, mais des allusions à la difficulté du terrain, aux esprits (mais les taoïstes savent comment les affronter), et aux contraintes logistiques.
Puis la petite équipe de Changchun arrive au grand désert de sable shātuó 沙陁, une portion du désert du Gobi occidental et des Bords du Taklamakan septentrional, une zone redoutée pour l’absence d’eau, les vents de sable violents, la rareté des pâturages, et les risques de désorientation ou de mort par épuisement. Pour avoir une chance de survivre, il faut le traverser de nuit.
- « Le seigneur Zhenhai dit : « À l’avant se trouve la région du champ des os blancs (baigutian 白骨甸). Tout y est de pierres noires, et il faut marcher environ deux cents lis [environ 100 km] pour atteindre la limite nord du grand désert du sable (shātuó 沙陁). Là, on trouve un peu d’eau et de pâturage.
Ensuite, on doit traverser encore plus de grande étendue sablonneuse, plus de cent lis [environ 50 km]. D’est en ouest, ce désert s’étend à perte de vue, sur des milliers de lis. Ce n’est qu’en atteignant la ville des Ouïghours (Huíhé chéng 囬紇城) qu’on retrouve à nouveau eau et herbe.
Le Maître demanda : — « Que signifie « champ des os blancs » baigutian 白骨甸 ? » Zhenhai répondit : — « C’est un ancien champ de bataille. De toutes les troupes épuisées qui y passaient, une sur dix à peine en réchappait. C’est une terre de mort. Récemment encore, les grandes forces de Naiman y furent vaincues.
Par temps clair, on y marche de jour, mais les hommes et les bêtes y tombent d’épuisement. Il vaut mieux se mettre en route ce soir et marcher de nuit, pour pouvoir passer au moins la moitié du chemin. Demain vers midi, on devrait trouver de l’eau et du pâturage. Après un court repos, il faudra repartir vers la fin de l’après-midi. Il faudra alors traverser une centaine de dunes, comme si l’on naviguait sur des vagues géantes. Le lendemain, entre 7h et 9h du matin, on atteindra la ville. La marche de nuit est bien plus efficace, mais si le ciel devient trop noir, je crains que les démons et esprits malfaisants ne viennent nous troubler. Il faudra enduire la tête des chevaux de sang pour les en apaiser. »
Le Maître se mit à rire et dit : — « Les esprits et les démons, face aux hommes vertueux, s’écartent spontanément. Ce que les livres nous transmettent, qui ne le sait ? Les gens de la Voie (daojia 道家 taoïstes), « pourquoi auraient-ils à craindre cela ? »
À la tombée du jour, la caravane se remit en route. Les bœufs, trop faibles, furent abandonnés en chemin, et l’on n’utilisa plus que six chevaux pour tirer les charrettes. Depuis ce jour, les bœufs ne furent plus utilisés. » (Voyage en Occident/vol1[6],[n 13]).
La désolation d’un champ de bataille ancien, jonché d’ossements est devenu lieu maudit et désertique, et craint pour ses esprits. La foi sereine du Maître s’y oppose au pragmatisme superstitieux des soldats mongols.
Le 3 décembre 1221, ils traversent une rivière et arrivent à l’étape suivante, Samarcande, Xiémǐsīgān dàchéng 邪米思干大城, dans l’actuel Ouzbékistan. Qiu Chuji y fut accueilli avec du vin par le gouverneur local Yēlǜ Āhai 耶律阿海 et des responsables locaux. Il apprit que la route allant au camp de Gengis Khan était bloquée en raison de la « destruction d’un pont flottant sur l’Amou-Daria par des bandits (c’est-à-dire des guérilleros de la résistance khwarezm). De plus, le grand hiver arrive, et il serait raisonnable que le respecté Maitre attende le printemps pour se rende à la Cour »[1].
Changchun séjourne dans un ancien palais, au bord d’un torrent glacé descendant des pics enneigés. Le maitre résume sa situation dans un soupir :
- « Un homme de la voie passe ses années et ses mois à laisser son destin suivre son cours. Sans ressentir de terreur lorsqu'une lame nue s'approche de sa tête, combien moins s'inquiète-t-il des bandits et des voleurs qui n'ont pas encore fait leur apparition ? Dans tous les cas, le bien et le mal suivent des chemins séparés et ne risquent pas de se croiser. »[6].
Le narrateur indique d’un ton détaché que le sultan de Samarcande fut écrasé par les troupes mongoles ; « Avant que le sultan soit vaincu, il y avait plus de cent mille foyers dans la cité. Depuis la chute de la cité seul un sur quatre demeure, la plupart Ouighours. ». Il annonce donc une hécatombe : 75 % de la population ont été tués ou réduits en esclavage. Sans manifester d’émotions ni donner de commentaire moral, il poursuit : « Nous vîmes aussi des éléphants et des paons, qui venait de l’Inde lointaine, au sud-est ». Suit un poème de Qiu Chuji
Dans les montagnes profondes, les éléphants paissent dans les plaines,
Sur les vastes eaux, les oies sauvages se reposent sur les îlots.
La scène bascule soudain du constat d’une épouvantable hécatombe à une méditation taoïste sur la nature, l’éléphant comme symbole exotique, la tranquillité du sage dans les espaces ouverts. Ce schéma se répète durant tout le récit.
En février 1222, des éclaireurs rapportèrent que le second fils de Gengis khan, Chaghadai avait reconstruit le pont flottant et que Chaghadai avait invité Qiu Chuji à venir dans son camp.

Gengis khan ordonna à Bo’orchu, de prendre mille soldats armés pour assurer au maitre la traversée des Portes de Fer, et de se diriger vers le camp Impérial, près de Taliqan en Afghanistan. Les Portes de Fer 鐵門關 sont un défilé montagneux historique situé en Ouzbékistan, près de la ville de Boysun.
À la fin du premier chapitre, est évoquée la rencontre du Maitre taoïste et de Gengis khan qui a eu lieu le 7 mai 1222 à Taliqan son camp. Ce dernier interroge
- « Au cours du repas, il demanda : « Maitre authentique, vous qui êtes venu de si loin, avez-vous quelque élixir de longue vie (chángshēng zhī yào 長生之藥) pour m’en faire bénéficier ? A quoi le maitre répondit « Il existe une voie pour préserver la santé, mais pas de remède qui donne l’immortalité. ». L’Empereur, appréciant cette franchise, fit dresser deux tentes à l’est de la sienne pour qu’il y loge. » (Voyage en Occident cf. Chinese Text Project[7],[1],[n 14]).
Après un si long périple très éprouvant, le message délivré par le grand maitre taoïste Printemps éternel (Changchun 长春) a de quoi surprendre.
Un autre voyageur en Occident, le lettré bouddhiste Yelü Chucai, qui à la même époque, accompagna l’armée de Gengis Khan en Perse, et rencontra le maitre taoïste Qiu Chuji, rendit compte ainsi du dialogue précédent dans son récit Xiyou lu 西遊錄
- « Lorsque le Maître Qiu arriva, l’Empereur lui dit :
"Je suis en campagne lointaine. Mes soldats souffrent et se fatiguent, la vie et la mort se décident à chaque instant. Moi-même, je voudrais obtenir la Voie de la longévité, afin de pouvoir assurer la paix de l’Empire. Est-ce possible ?"
Le Maître Qiu répondit : "La vie et la mort des hommes dépendent du destin : on ne peut les forcer par des artifices. Mais si l’on réduit ses désirs et que l’on entreprend peu, si l’on purifie son cœur et s’allège des fardeaux, alors on peut prolonger ses jours." » (Xiyou lu [8]).
Gengis Khan espérait apparemment une recette de longue vie mais Qiu Chuji détourne habilement la demande vers une maxime morale : « réduire ses désirs, purifier son cœur ». L’empereur semble satisfait de ces conseils de tempérance.
Second chapitre
Venant du camp de Gengis Khan, Qiu se rend à Samarcande (Xiemisigan 邪米思干), où il s’acclimate progressivement à l’été « insupportablement chaud » en se beignant dans des piscines et en dormant sur un toit en terrasse.
À ce moment Li Zhichang fait une pause dans son récit, pour insérer une description ethnographique et agricole des régions traversées, comme on en trouve souvent dans les récits de mission (ou youji 遊記).
- « Le sol de la région du cours du fleuve convient à toutes sortes de céréales, à l’exception du sarrasin et du soja. À la mi-avril, le blé mûrit ; selon la coutume locale, on le récolte et on le jette en tas pêle-mêle à même le sol. Lorsqu’on en a besoin, on le foule ou on le broie ; la mouture ne s’achève qu’au sixième mois. […]
Les fruits et légumes étaient abondants ; ce qui manquait, c’étaient seulement les taros et les châtaignes. Les aubergines avaient des fruits gros comme un gros doigt, de couleur violet noir. Les hommes et les femmes portaient tous les cheveux tressés ; les coiffes masculines pouvaient ressembler à un bonnet de montagne lointaine, ornées de soieries multicolores et brodées de motifs nuageux, retenues par un cordon… » (Voyage en Occident/vol2[6]).
Li Zhichang donne une description détaillée de la culture et des coutumes de Samarcande, y compris l’une des premières descriptions chinoises des pratiques de culte des musulmans :
- « À la fin de l’hiver, les gens jeûnent pendant un mois, et au coucher du soleil, le dernier jour de la période de jeûne, les anciens abattent un agneau pour le partager lors d’un festin qui dure jusqu’à l’aube. Pendant les autres mois de l’année, ils observent six autres jeûnes. Sur leurs hauts bâtiments, un grand bois d’environ dix sur dix zhang (environ 9 mètres) carrés, s’avance au-dessus comme des coins de toit surélevés (en Chine), sur lesquels est construite une tour creuse. Des guirlandes de pierres précieuses pendent de chacun de ses quatre coins. Chaque lever et coucher de soleil, un ancien (muezzin) monte dans la tour et s’incline vers l’ouest ; c’est ce qu’on appelle « demander au ciel » gao tian 告天. Il chante depuis la tour, mais n’adore ni le Bouddha ni le Dao. Dès que les adultes en bas entendent le chant, ils se hâtent tous de se prosterner en adoration. C’est le cas dans tout le pays, et si quelqu’un ne prie pas, il est exécuté sur la place du marché. » (Voyage en Occident/vol1[1] et Storymaps “Daoist Master Changchun’s Journey to the West”[2]).
Du 14 au 28 septembre, lui et ses disciples firent leur deuxième voyage à Taliqan, le camp de Gengis Khan. Ils traversent la ville de Balkh, complètement saccagée et rasée par les Mongols pour s’être rebellée contre eux.
Dans la nuit de pleine lune du 21 octobre, Qiu Chuji prononça son premier sermon à Gengis Khan dans une tente éclairée par des braseros et des lampes, en présence du gouverneur Yelü Ahai assurant les traductions, Liu Zhonglu et Alixian. Deux autres sermons suivirent dans la nuit du 25 et du 29 octobre.
Lors d’une de ses rencontres avec Gengis Khan, maitre Changchun dénonce quelques tabous superstitieux du peuple par crainte du courroux céleste, et « l’impie désobéissance aux parents ».
- « Le 23e jour du 12e mois, par un froid neigeux, beaucoup de bœufs et de chevaux moururent gelés en route. Trois jours plus tard, ils passèrent à l’est de Huòchǎn Mòliǎn (霍闡没輦, un grand fleuve[n 15]) et arrivèrent à la résidence impériale. On apprit que, dans la nuit du 28, le pont flottant s’était rompu et dispersé.
L’empereur interrogea sur le phénomène du tonnerre ;
le Maître répondit : « J’ai entendu dire que chez les gens de votre pays, en été, on ne se baigne pas dans le fleuve, on n’y lave pas ses vêtements, on n’y fabrique pas de feutre ; et si des champignons poussent dans la nature, on interdit de les cueillir, par crainte du courroux céleste. Mais ce n’est pas là la voie pour servir le Ciel.
J’ai souvent entendu dire que, parmi les trois mille fautes, aucune n’est plus grave que l’impie désobéissance aux parents ; c’est pourquoi le Ciel vous a envoyé ce signe pour avertir. J’ai appris que, selon les mœurs de votre peuple, beaucoup ne respectent pas leurs père et mère ; puisque l’Empereur possède le prestige et la vertu souveraine, il peut mettre en garde la multitude. »
L’empereur, satisfait, dit : « Les paroles de l’Immortel divin correspondent exactement à ce que j’ai dans le cœur. »
Il ordonna à ses proches de consigner ces propos en écriture ouïghoure (mongole).
Le Maître demanda à pouvoir diffuser cet avertissement parmi tout le peuple, et l’empereur y consentit.
Puis il réunit le prince héritier, les princes et les grands ministres, et leur dit :
« Les Chinois honorent les Immortels divins tout comme vous vénérez le Ciel. Aujourd’hui, je suis encore plus convaincu qu’il est vraiment un homme du Ciel. »
Il leur transmit les paroles que le Maître avait prononcées lors de ses précédentes audiences, ajoutant :
« C’est le Ciel qui a chargé l’Immortel divin de m’adresser ce message ; que chacun de vous l’inscrive profondément dans son cœur. » Le Maître prit congé. » (Voyage en Occident/vol2[6].)
Lors d’un entretien, Maitre Changchun enseigne au grand khan qui était un grand chasseur, de modérer son ardeur à la chasse ; « c’est un principe du Ciel d’aimer la vie. Maintenant Votre Majesté est avancée en âge, et il serait mieux si vous chassiez moins ».
Gengis Khān paraît avoir beaucoup apprécié les leçons de Changchun et, ordonne à ses assistants de les transcrire en ouïghour (mongol). Quand le Maître repart pour la Chine, au printemps de l'année suivante, il le nomme chef des religieux de la Chine entière, par anticipation sur sa conquête (selon Kristofer Schipper[9]).
Durant les décennies suivantes, les Chinois opèrent un ralliement important au taoïsme. L’ascendance de cette religion sera encore renforcée après la conquête définitive de la Chine du Nord par les Mongols. Les taoïstes profitent de cette situation pour mener une vigoureuse propagande antibouddhique. Kubilai Khan, le futur empereur de Chine de la dynastie Yuan, organise alors un grand débat entre bouddhistes, confucéens et taoïstes, au terme duquel les taoïstes sont vaincus. Une série de mesures est prise contre eux et aboutit à la grande proscription de 1281 où tous les livres taoïstes, à l'exception du Daode jing sont interdits et brûlés. Le coup porté est très sévère, et jamais le taoïsme ne retrouvera la gloire d'antan. Ainsi, la politique de maître Changchun a été, en fin de compte, néfaste pour le taoïsme (Kristofer Schipper[9]).
Le 12 avril 1223, le Maitre fit ses adieux à l’Empereur et partit avec ses disciples vers l’est. Ils traversèrent le pont flottant sur la Syr Darya à Bekobod le 29 avril 1223. Sur le chemin du retour, le maitre tomba malade. Quand des disciples lui demandent comment il va, il répond « Ma maladie n'est pas diagnostiquée par un médecin ; ce sont les sages et les éminents qui me testent. La guérison ne viendra pas rapidement, alors ne vous inquiétez pas. ».
Quand le maitre fut de retour à Yanjing (mars 1224), les gens de la capitale se ressemblèrent pour lui rendre hommage, comme si son nom et ses instructions étaient connues dans chaque maison. Le maitre s’installe dans le monastère Tianchang 天長觀, un ancien temple taoïste de la dynastie Jin[n 16].
Après son repas, le maitre allait se promener avec quelques disciples dans l’ancien parc impérial.
- « Après chaque repas végétarien, le Maître sortait se promener dans l’ancien parc impérial, sur la hauteur du Qionghua. Il était accompagné de six ou sept disciples ; ils s’asseyaient à l’ombre des pins, parfois improvisaient des poèmes, auxquels les autres répondaient tour à tour en accordant leurs rimes. À l’occasion, une fois le thé terminé, il faisait chanter par ses compagnons plusieurs airs du « Chant de l’Immortel errant » (Youxian qu). Tandis que le soleil couchant disparaissait derrière les montagnes, ils oubliaient paisiblement le retour. ».
Puis se manifeste un signe cosmique annonciateur
- « Le vingt-et-unième jour du sixième mois, à cause de la maladie, le Maître ne sortit pas ; il prit un bain dans le ruisseau situé à l’est du palais.
Le vingt-troisième jour, on vint rapporter qu’à l’heure du siwu (environ entre 9 h et 13 h), un violent orage éclata : la rive sud de l’étang du Grand-Lac (Taiye chi) s’était effondrée, les eaux s’étaient engouffrées dans le lac de l’Est, le fracas s’entendait à plusieurs dizaines de li. Les tortues, les esturgeons et les poissons s’en étaient tous échappés, et l’étang était devenu sec. La montagne de Beikou s’était elle aussi écroulée.
En l’apprenant, le Maître ne dit rien d’abord ; puis, après un long silence, il sourit et dit :
« La montagne s’est effondrée, l’étang s’est asséché : ne vais-je pas bientôt les accompagner ? » »
C’est un passage hautement symbolique : l’effondrement d’une montagne et l’assèchement d’un lac sont interprétés comme un signe cosmique de sa propre fin prochaine. Ce passage prépare la description de sa maladie finale (une dysenterie) et de sa mort au Baoxuan Hall (宝玄殿).
- « Le Maître, ayant déjà manifesté les signes de la maladie au Baoxuan, un jour, alla plusieurs fois aux toilettes (Yǎnzhōng 偃中). Ses disciples tentèrent de l’en empêcher. Le Maître dit :
« Je ne veux pas donner de peine aux autres. Vous êtes encore attachés à la distinction entre choses basses et choses nobles : qu’y a-t-il de différent entre une latrine et une chambre ? » » [...]
Le Maître répondit :
« Le neuvième jour, je monterai en salle. »
Ce jour-là, dans l’après-midi, il laissa un poème d’adieu :
« Vie et mort, matin et soir, sont une seule et même chose. Comme bulles illusoires, elles surgissent et disparaissent tandis que l’eau coule paisiblement. Là où brille une lueur subtile, s’élancent le Corbeau et le Lièvre ; Quand s’ouvre la mesure mystérieuse, elle englobe mers et montagnes. En un geste, je balaie les huit confins comme s’ils étaient à portée de main ; En un souffle (qi 氣), je mets en branle l’univers entier comme une mécanique. Mais mes paroles extravagantes, une fois tracées, ne sont que poussière et souillure, Et je les confie aux hommes de ce temps, pour qu’ils les écoutent dans leur illusion. »
Ici, Qiu Chuji exprime la non-dualité taoïste : la vie et la mort ne sont pas opposées mais deux aspects d’un même flux. Comme le cycle du matin et du soir, elles s’enchaînent naturellement. Les bulles illusoires et éphémères de la vie et de la mort, des joies et des souffrances surgissent et disparaissent, tandis que l’eau qui coule symbolise le Dao, constant et paisible au-delà des changements. Le Corbeau à trois pattes (Sān zú wū 三足乌) et le Lièvre de jade (Yùtù 玉兔) sont des symboles lunaires et solaires en Chine qui apparaissent ici comme des images de l’alternance cosmique, toujours régie par une lumière « subtile » (wéiguāng 微光), le Dao qui soutient l’univers. Par son souffle (qi 氣), le maître ressent sa participation à l’ordre cosmique, comme si son souffle personnel animait le cosmos tout entier.
Le maître relativise vie et mort, les voit comme des bulles dans le flux du Dao. Il utilise des symboles cosmiques (corbeau/soleil, lièvre/lune, souffle/qi, huit confins) pour exprimer l’unité avec l’univers. Mais il termine par une autocritique : tout langage est insuffisant. Ses disciples doivent écouter ses paroles, mais aussi comprendre qu’elles sont provisoires, comme des illusions destinées à être transcendées.
- « Puis il monta à la salle du Baoguang (葆光堂) et y « retourna au vrai » (guizhen 归真, euphémisme taoïste pour désigner la mort). Une fragrance extraordinaire emplit la pièce. Ses disciples brûlèrent de l’encens et prirent congé en s’inclinant. La foule voulait éclater en pleurs, mais les assistants Zhang Zhi-su et Wu Zhi-shu les arrêtèrent rapidement, disant :
« Le Maître vient de laisser ses dernières instructions. Il confie à Song Dao’an la charge de surintendant de la Voie, avec Yin Zhiping comme adjoint ; Zhang Zhizong vient ensuite, Wang Zhiming conserve sa fonction antérieure ; Song Defang, Li Zhichang et d’autres décideront des affaires du mouvement en commun. »
On fit donc connaître ces dernières volontés ; Song Dao’an et les autres se prosternèrent à deux reprises pour en accepter la charge ». (Voyage en occident[1]).
Un mythe chinois
La biographie de Qiu Chuji dans le Jinlian zhengzong ji (Biographies de la Vraie Lignée du Lotus d’Or), 金蓮正宗記, une collection d’hagiographies compilée par l’adepte de Quanzhen Qin Zhi’an (1188-1244) en 1241, affirme que lors de chaque rencontre avec Gengis khan, Qiu Chuji « l’exhortait à s’abstenir de tuer et de massacrer et à réduire ses désirs »[n 17]. Rien de tel dans le récit du Voyage en Occident du maitre Changchun de Li Zhichang, ne permet de l'affirmer[2].
La biographie de Qiu dans le Yuanshi 元史 (Histoire des Yuan), compilée en 1370, en fait un sage confucianiste, affirmant à tort que déjà en 1220, alors qu’il était logé à Zhuolu et Xuanhua, il avait envoyé une lettre à Gengis Khan « l’exhortant sincèrement à arrêter de tuer ». Au cours de ses rencontres avec Gengis Khan dans l’Hindu Kush, le Yuanshi affirme que « Qiu Chuji a dit à plusieurs reprises que celui qui unifierait Tout Sous le Ciel ne doit pas être asservi au meurtre des gens (comme un drogué) » - un sentiment directement inspiré par l’ancien philosophe confucéen Mencius.
Ces textes semblent être à l’origine d’un mythe chinois omniprésent qui attribue à Qiu Chuji le mérite d’avoir persuadé Gengis Khan de mettre fin à sa politique de massacre des populations des villes conquises qui avaient rejeté les appels à la reddition ou (comme Balkh) se sont rebellées après s’être rendues[2] .
Le mythe est très vivant en 2025, puisqu’une simple recherche sur internet donne de multiples sites se faisant l’écho de cette trop belle histoire civilisatrice de la Chine[n 18].
Si on s’en tient aux sources, Qiu n’a pas tenu un discours civilisateur à portée politique face à Gengis khan, car il ne pouvait s’opposer frontalement à la conquête, ce qui aurait été suicidaire. Il a choisi une « voie intermédiaire ». Sa réponse à la violence n’était pas politique, mais spirituelle. Vie et mort sont indifférentes, dit-il dans ses dernières paroles. Cette attitude n’est pas une approbation de la guerre, mais une tentative de sublimation spirituelle des horreurs[10],[11],[1].