L'église Notre-Dame de Saint-Lupicin est une église située à Saint-Lupicin dans le département du Jura. Elle est classée au titre de monument historique depuis 1906[1]. Elle présente deux intérêts majeurs, son origine mérovingienne liée à son fondateur prestigieux et son architecture caractéristique du premier art roman qui malgré les nombreux remaniements en fait un monument important de l'architecture romane jurassienne[2].
L'église trouve son origine dans la fondation d'un monastère à Lauconne par les frères saint Lupicin et saint Romain au Vesiècle donnant naissance à un bourg monastique, cette abbaye devient ensuite un prieuré dépendant du monastère de Condat fondé précédemment. Avec Oyend, le quatrième abbé de Condat, ils sont considérés comme les Pères du Jura dont les vies et fondations sont relatées par un moine du VIesiècle[3], et par Grégoire de Tours (538-594) dans la Vie des Pères (Vita Patrum). Au XIesiècle, une bulle papale donne le nom de Saint Lupicin à l'antique Lauconne[4].
Monastère à l'origine du bourg monastique, elle devient priorale et paroissiale autour du IXesiècle puis exclusivement paroissiale à partir de , le prieuré ayant cessé son activité monastique. Elle a toujours été connue sous le vocable de saint Lupicin depuis le XIIesiècle, la titulature de Notre-Dame n'apparait qu'au XIXesiècle[5].
L'édifice actuel, consacré en , est construit sur le site du probable sanctuaire mérovingien[6]. L'édification correspond au premier âge roman du début du XIesiècle, le clocher et le voûtage couvrant en arête les transepts sont datés du XIIesiècle; l'édifice est remanié au XVIIesiècle, voûtes de la nef et nouvelles ouvertures en , la date est inscrite sur deux culots de croisées d'ogive, cette voûte nécessite l'édification de contreforts. Au XIXesiècle et XXesiècle la couverture et la façade sont modifiées[7],[8].
Au XVesiècle un prieuré, celui visible aujourd'hui, est construit accolé au transept sud, il est devenu une école après la Révolution, actuellement c'est une propriété privée.
Des fouilles réalisées en à la croisée du transept ont mis au jour des éléments du sanctuaire mérovingien et en particulier un monument funéraire imposant et décoré, probablement la tombe du fondateur Lupicin. Un sol transparent permet au visiteur d'apercevoir le sondage archéologique[9].
La dernière restauration de permet de rétablir une toiture différenciée entre le vaisseau central et les bas-côtés comme à l'origine; aux XVIIIe – XIXesiècles une toiture unique couvrait l'ensemble de la nef avec ses collatéraux[10].
Classée monument historique en , elle est rayée en ; un nouveau classement intervient le [11].
Description
plan, élévation et coupe de l'église saint Lupicin, dessin Dalloz 1810, inventaire général ADAGP.
L'église, située au cœur du village de Saint-Lupicin, légèrement encaissée, est orientée ouest-est. Elle est entourée au sud de l'ancien prieuré du XVesiècle accolé au transept sud, l'ancienne chambre du prieur sert aujourd'hui de sacristie, et à l'est par l'ancienne mairie et école. Elle mesure 34 m de long, 19 m de large, 21,5 m au niveau des transepts et la flèche est haute de 30 m[7]. Son architecture comprend une nef à trois vaisseaux de trois travées et demie, charpentée à l'origine et voûtée au XVIIesiècle et deux transepts peu débordants. Sa croisée est surmontée du clocher roman surélevé d'une flèche du XIXesiècle; le chevet se compose d'une abside et de deux absidioles dans l'axe des trois nefs. L'ensemble forme un plan en croix latine.
Extérieur
La toiture de la nef est restituée en avec deux pentes différentes et séparées, une plus accentuée sur le vaisseau central et une à pente plus douce sur les collatéraux, dégageant ainsi les murs du vaisseau central et ses ouvertures. Elle remplace la toiture à pente unique mise en place au XVIIIesiècle. La couverture des transepts en deux hauteurs, proche de celle de l'origine, remplace en un toit en apprenti.
La façade occidentale, haute d'un peu plus de 15 m, environ 17 m sur les reconstitutions de la façade primitive, est dénuée de toute sculpture comme le reste de l'édifice; elle est caractéristique du premier art roman. L'appareil et la maçonnerie de la partie médiane datent de son édification au début du XIesiècle; le porche à double voussure encadré de deux colonnes antiques galbées et monolithiques en réemploi, sans tympan, est surmonté d'un décor en appareil réticulé disposé en triangle. Au pignon une croix grecque encadrée de deux oculi éclairait à l'origine le haut de la nef charpentée avant qu'elle ne soit voûtée au XVIIesiècle, maintenant elle donne dans les combles. En dehors de ces ouvertures d'origine, le grand oculus au-dessus du porche date de 1634 et les deux petites baies latérales de 1880. Les deux parties latérales de la façade sont remaniées aux XIXeetXXesiècles. Des arguments archéologiques font évoquer la possibilité d'une avant-nef charpentée dont le faîtage culminerait au-dessous de la croix grecque, la façade devenant un mur intérieur.
Les collatéraux sont ouverts de quatre baies de chaque côté. Deux contreforts au nord et trois au sud ont été mis en place pour contrebuter les voûtes au XVIIesiècle. Un portail secondaire au nord permet d'accéder à la nef dans la deuxième travée. En partie haute, sur le mur gouttereau du vaisseau central dégagé par la nouvelle toiture, quatre autres baies qui éclairaient la nef en hauteur, donnent dans les combles au-dessus des voûtes[n 1].
Les transepts sont couverts d'une toiture à deux niveaux, un au-dessus de la croisée proche du clocher, un plus bas sur la voûte en berceau en plein cintre de la travée externe, cette toiture est restituée par la restauration des années . Le pignon nord est orné de bandes lombardes partiellement masquées par deux contreforts du XVIIesiècle. A cette même époque deux grandes baies et un œil de bœuf sont percés. Le pignon sud, accolé au prieuré du XVesiècle, est percé d'une croix encadrée de deux oculi.
Le chevet comporte l'abside et les deux absidioles étagées, elles sont également ornées de bandes lombardes. Les ouvertures romanes ont été agrandies au XVIIIesiècle altérant les lésènes.
Le clocher carré du XIIesiècle dont l'accès se fait par les combles du collatéral nord, a nécessité la construction d'un escalier hors d'œuvre contre son mur nord à l'ouest. Plusieurs fois remanié, il conserve des ouvertures avec des colonnettes romanes; Il est coiffé d'une flèche octogonale au XIXesiècle[7],[12].
Vue des toitures de la nef et des transepts.
Façade occidentale.
Portail roman les colonnes gallo romaines et oculus 17ème
Façade et collatéral nord.
Prieuré, chevet, transept nord et clocher.
Mobilier
L'évangile de saint Lupicin
La pièce la plus ancienne et la plus connue est un livre carolingien, l'évangile dit de Saint Lupicin daté de - possédé et vénéré par le prieuré, une niche dans le mur sud du collatéral en permettait l'exposition. Sorti de l'oubli en , il est acquis par la BnF le (19 brumaire de l'an IV) où il est conservé depuis sous la cote Latin 9384[13]. Livre copié en écriture onciale à l'encre d'argent et initiales à l'encre d'or contenant les Quatre Évangiles, sa reliure est décorée de plaques d'ivoire d'époque mérovingienne (VIesiècle?). La richesse de ce décor évoque une œuvre à destination princière ou royale.
Plaque funéraire de saint Lupicin
Avant les fouilles de qui ont mis en évidence le monument funéraire probable de saint Lupicin de l'époque mérovingienne, cette plaque en plomb portant l'inscription HIC REQVIES/CIT BEATVS LV/[PI]CINVS ABBAS est retrouvée en dans une fosse reliquaire sous l'autel, elle est datée entre le Vesiècle et le VIIIesiècle. Après avoir figuré dans le trésor au presbytère, cette endotaphe[14] est transférée dans les collections du musée de l’Abbaye à Saint-Claude[5],[15].
Chasse-reliquaire de saint Lupicin
Cette chasse en bois sculpté datée de de 197 cm sur 49 cm et 63 cm de haut porte, outre la mention de la date, la dédicace: S LUPICINUS ABBAS; un saint évêque en bas-relief figure sur une plaque rapportée sur une face[16].
Autres reliquaires
Un buste reliquaire en chêne taillé de saint André du XVIIIesiècle est présenté dans l'absidiole nord, un autre buste, de saint Lupicin, en cuivre repoussé argenté et doré signé de J. Carrier du XIXesiècle ainsi qu'un bras reliquaire, également de saint Lupicin, renaissance daté de en cuivre et en argent complètent le trésor au presbytère[17],[18],[19].
Un Christ en Croix en cuivre et en émail est conservé dans le trésor au presbytère, le Christ est du XIIIesiècle et la croix du XIVe ou XVesiècle[22].
Une grande croix portant un Christ grandeur nature du XVIIIesiècle est accrochée dans la nef[23].
Deux statues des pères fondateurs, les frères Romain et Lupicin, en costume de bénédictin du XVIIIesiècle sont sur l'autel de l'absidiole nord[24].
Une petite statue de saint André en bronze sur une croix de fer du XVIIesiècle est conservée au presbytère[25].
Orgue
Un orgue réalisé en 1966 par Philippe Hartmann est installé sur une tribune dans le transept sud, le buffet est en bois sans décor[n 2],[26].
Cloches
Trois cloches sonnent dans le clocher: Marie Louise de fondue aux aciéries Dunieux Loire Jacob Holtzer et Cie[27], Henriette Lucie de , fondeurs Paul et Charles Drouot[28], troisième cloche de fondeur Morel Gédéon[29]. L'épigraphie des trois cloches comporte la date, la marraine et le parrain, le ou les donateurs mais aussi tous les noms du conseil de fabrique.
Intérieur
Après la descente de quelques marches, l'entrée par le portail occidental fait pénétrer dans un édifice plus sombre que l'édifice initial, les ouvertures hautes sont occultées par la mise en place des voûtes en . La triple nef à trois travées et demie est traversée à son extrémité par les transepts courts mais à deux travées; au-delà une abside et deux absidioles étagées, dotées d'une travée suivie d'une voûte en cul de four correspondent au prolongement des trois nefs. A la croisée s'élève une coupole sur trompe correspondant au clocher, audacieuse pour l'époque de construction. Le sol est pavé de pierres irrégulières. Les piliers n'ont ni socle ni chapiteau. Aucun décor sculpté ni peinture murale ne sont aujourd'hui visibles.
Nefs
La demi-travée de l'entrée correspond à la tribune dont l'accès se fait par un escalier dans le collatéral nord qui permet également le passage au-dessus de ses voûtes pour atteindre le clocher. Les marques archéologiques montrent l'existence d'une tribune dès la construction du XIesiècle un peu au-dessus de la tribune actuelle[30]. Les trois travées sont rythmées par des piliers alternativement ronds et carrés, les piliers ronds s'évasent à leur sommet pour rejoindre la section carrée des arcs en plein cintre entre les nefs. Les croisées d'ogives nervurées sont de même type sur le vaisseau central et plus bas sur les collatéraux; sur les culots sont inscrits trois noms d'échevins, la date des travaux, les sigles IHS et MA.
Le collatéral nord est ouvert par une entrée sur la deuxième travée, les deux collatéraux ont quatre baies de plein cintre éclairant la nef, le collatéral sud présente une niche où était exposé et vénéré l'évangile de saint Lupicin; proche du transept sud une porte permet l'accès à la chambre du prieur qui sert aujourd'hui de sacristie. Une grande croix XVIIIe portant un Christ grandeur nature domine la nef entre la deuxième et troisième travée sur le mur sud du vaisseau central[31]. Les six tableaux XVIIIe sont accrochés sur les murs de la grande nef au-dessus des arcs en plein cintre.
Transepts et croisée
Les deux transepts de 6 m de large environ sont voûtés d'arêtes pour leur première travée et ce, d'après l'analyse du bâti, dès l'époque romane. Une deuxième travée externe, courte et plus basse est couverte en plein cintre. Le transept nord est éclairé par les deux grandes baies et l'oculus ouverts au XVIIe. Le transept sud est aveuglé par la construction au XVe du prieuré, on peut voir la marque d'une baie en plein cintre obturée. Il est orné des deux grandes toiles XIXe représentant saint André et saint Claude. Sur le mur ouest du transept sud une tribune en bois supporte l'orgue.
Le carré central de la croisée est formé de quatre piliers cruciformes soutenant des arcs en plein cintre soutenant les murs du clocher du XIIesiècle. Sur ces murs s'appuient quatre arcs en plein cintre en trompe soutenant une coupole.
Près du pilier sud-ouest un sondage archéologique en met en évidence à 40 cm du sol un monument funéraire du Vesiècle maçonné et partiellement décoré entourant un coffre en chêne qui lui-même contenait probablement un cercueil en plomb d'où proviendrait l'endotaphe au nom de Lupicin et les ossements exhumés en d'une fosse reliquaire jouxtant ce monument[6]. Cette tombe, du fait de ses caractéristiques, est attribuée à saint Lupicin le fondateur mort en . L'église romane est construite sur l'emplacement de ce monument vénéré et peut-être à la place du sanctuaire mérovingien de la fondation. Deux moules à cloche renaissances sont également mis au jour, nous sommes sous le clocher. Une dalle transparente permet une exposition archéologique partielle de ce sondage[32].
Chœur : les trois absides
Les trois absides, étagées en hauteur et en profondeur, sont constituées d'une travée en berceau et d'un fond hémicirculaire en cul de four. Elles sont éclairées par des baies agrandies au XVIIIe. L'absidiole nord est dédiée à saint Lupicin dont la chasse est placée sous l'autel sur lequel sont disposées les deux statues des frères fondateurs Romain et Lupicin en tenue de bénédictins. On y trouve également le buste reliquaire de saint André. L'absidiole sud est dédiée à Notre-Dame dont une statue surmonte l'autel[7].
Sacristie
La sacristie qui était accolée à l'est du chœur depuis 1781 est détruite en 1968. La nouvelle sacristie est aménagée dans l'ancien appartement du prieur dans le prieuré édifié au XVesiècle, elle communique avec l'église par une porte en haut du collatéral sud. Les poutres sont datées de la deuxième moitié du XVesiècle, une cheminée renaissance comporte des volets permettant de la fermer. Des armoiries sont sculptées, celles du prieur Claude Venet et une autre non identifiée.
Plaques en ivoire mérovingiennes de l'évangile de Saint-Lupicin
Croix de la nef et collatéral sud.
Coupole sur arcs en trompe.
fenêtre sur le sondage archéologique du chœur.
Notes et références
Notes
↑ Les arcs en plein cintre de ces fenêtres comme celui du portail sont légèrement outrepassés
↑ Orgue à transmission mécanique, 56 notes au clavier, 30 notes au pédalier.
↑ abbé L. Duchesne, «La vie des Pères du Jura», Mélanges de l'école française de Rome, no18, , p.3-16 (lire en ligne, consulté le ).
↑ Sébastien Bully, «Archéologie des monastères du premier millénaire dans le Centre-Est de la France. Conditions d’implantation et de diffusion, topographie historique et organisation», Bulletin du Centre d’Études Médiévales d’Auxerre, no13, (ISSN1954-3093, lire en ligne, consulté le ).
1 2 Sébastien Bully, Morana Causevic-Bully et Aurélia Bully, «Coffrage de bois et coffrage de pierre du Ve s.: la tombe présumée de saint Lupicin (Jura)», Mémoires de l'Association Française d'Archéologie Mérovingienne, vol.Le bois dans l'architecture et l'aménagement de la tombe: quelles approches?, no23, , p.117-121 (lire en ligne, consulté le ).
↑ Cécile Treffort, MÉMOIRES CAROLINGIENNES: l'épitaphe entre célébration mémorielle, genre littéraire et manifeste politique, milieu VIIIe-début XIe siècle, Rennes, P.U. Rennes, , 383p. (ISBN978-2-7535-0425-7, lire en ligne), Chapitre 1. Endotaphes et foi chrétienne p 22-42.
↑ Ponard Stéphane, Jenzer Muriel, Pontefract Bernard, «Orgue (orgue positif) Saint Lupicin», Accès aux dossiers d'inventaire, sur Patrimoine en Bourgogne-Franche-Comté, (consulté le ).
↑ Sébastien Bully et Morana Čaušević-Bully, «Saint-Lupicin (Jura), église Notre-Dame de la Nativité. Sondage archéologique à la croisée du transept», Bulletin du Centre d’Études Médiévales d’Auxerre, no12, (ISSN1623-5770, lire en ligne, consulté le ).
Annexes
Bibliographie
Sébastien Bully, «L’église de sint-Lupicin (Jura)», Bucema PUFC, vol.Le «premier art roman» cent ans après. La construction entre Saône et Pô autour de l’an mil, Actes du colloque de Baume-les Messieurs et Saint-Claude, 17-21 juin 2009, noH.S. 16-2012, , p.309-328 (lire en ligne, consulté le ).