Émeute d'Astor Place
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| Date | 10 mai 1849 |
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| Lieu | Astor Opera House, New York, États-Unis |
| Issue | Émeute réprimée par la force |
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Émeutiers pro-Edwin Forrest |
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Capitaine Isaiah Rynders |
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env. 10 000 |
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| Coordonnées | 40° 43′ 47″ nord, 73° 59′ 29″ ouest | |
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L'émeute d'Astor Place a lieu le , à l'Astor Opera House (en) aujourd'hui démolie[1] à Manhattan et fait entre 22 et 31 émeutiers morts, et plus de 120 personnes blessées[2]. Elle constitue, à cette date, l’émeute la plus meurtrière parmi plusieurs troubles civiques à Manhattan, qui opposent généralement des immigrés et des nativistes les uns aux autres, ou ensemble contre les riches qui contrôlent la Police de la ville et la milice de l’État.
L’émeute entraîne le plus grand nombre de victimes civiles dues à une action militaire aux États-Unis depuis la Guerre d'indépendance des États-Unis, et conduit à une militarisation accrue de la police (par exemple, formation au maintien de l’ordre antiémeute et matraques plus longues et plus lourdes)[3]. Son origine apparente réside dans une querelle entre Edwin Forrest, l’un des acteurs américains les plus connus de l’époque, et William Charles Macready, acteur anglais tout aussi notable, querelle qui tourne largement autour de la question de savoir lequel joue le mieux les grands rôles de Shakespeare.
Dans la première moitié du XIXe siècle, le théâtre en tant que divertissement constitue un phénomène de masse, et les théâtres sont les principaux lieux de rassemblement dans la plupart des villes et des bourgs. Par conséquent, les acteurs vedettes rassemblent un public immensément loyal, comparable à celui des célébrités ou stars du sport contemporaines. Dans le même temps, les publics considèrent de tout temps les théâtres comme des lieux où manifester leurs sentiments, non seulement à l’égard des acteurs, mais aussi envers d’autres spectateurs de classes sociales ou d’opinions politiques différentes, et les émeutes de théâtre ne sont pas rares à New York[4].
Au début et au milieu du XIXe siècle, le théâtre américain est dominé par des acteurs et des directeurs britanniques. L’ascension d’Edwin Forrest comme première vedette américaine et l’ardente partisanerie de ses soutiens constituent un signe précoce d’une industrie du divertissement américaine autochtone. L’émeute couve depuis 80 ans ou davantage, depuis les émeutes de 1765 contre le Stamp Act, lorsqu’un théâtre entier est mis à sac pendant qu’une troupe d’acteurs britanniques joue sur scène. En tournée aux États-Unis, des acteurs britanniques deviennent souvent la cible d’une colère antibritannique parfois violente, en raison de leur visibilité et de l’absence d’autres cibles de passage[5].
Le fait que Forrest et Macready soient tous deux spécialistes de Shakespeare s’explique par la réputation, au XIXe siècle, du « Barde » comme icône de la culture anglaise. Ralph Waldo Emerson, par exemple, écrit dans son journal que des êtres d’autres planètes appellent probablement la Terre « Shakespeare »[6]. Les pièces de Shakespeare ne sont pas seulement les favorites des gens instruits : dans la Californie de la ruée vers l’or, des mineurs passent les rudes mois d’hiver à s’asseoir autour des feux de camp pour jouer de mémoire les pièces de Shakespeare ; ses paroles sont bien connues dans tous les strates de la société[7].
Genèse
Les racines de l’émeute sont multiples, mais se déclinent en trois grands axes :
- Une querelle entre Macready, réputé plus grand acteur britannique de sa génération, et Forrest, première véritable vedette théâtrale américaine. Leur amitié devient une rivalité théâtrale virulente, en partie en raison des relations anglo-américaines empoisonnées des années 1840. La question de savoir qui est le plus grand acteur devient un sujet de discorde notoire dans la presse britannique et, surtout, américaine, qui remplit des colonnes entières de discussions sur leurs mérites respectifs.
- Un sentiment croissant d’aliénation culturelle vis-à-vis de la Grande-Bretagne chez des Américains principalement issus des classes populaires, ainsi que chez des immigrés irlandais ; bien que les nativistes américains se montrent hostiles aux immigrés irlandais, les deux trouvent une cause commune contre les Britanniques.
- Une lutte des classes entre ces groupes qui soutiennent majoritairement Forrest, et les classes supérieures largement anglophiles, qui soutiennent Macready. Les deux acteurs deviennent des figures de proue pour la Grande-Bretagne et les États-Unis, et leur rivalité finit par incarner deux visions opposées de l’avenir de la culture américaine.
Selon l’historien Nigel Cliff (en) dans The Shakespeare Riots, il est ironique que tous deux soient célèbres comme acteurs shakespeariens : dans une Amérique qui n’a pas encore établi ses propres traditions théâtrales, une manière de prouver sa prouesse culturelle consiste à jouer Shakespeare aussi bien que les Britanniques, voire à prétendre que Shakespeare, s’il vit à cette époque, est, du moins de cœur, américain[8].
Causes immédiates
Macready et Forrest effectuent chacun deux tournées dans le pays de l’autre avant que l’émeute n’éclate. Lors de la seconde visite de Macready en Amérique, Forrest se met à le suivre à travers le pays et à apparaître dans les mêmes pièces pour le défier. Vu le climat de l’époque, la plupart des journaux soutiennent la vedette « nationale » Forrest[9]. Lors de la seconde visite de Forrest à Londres, il rencontre moins de succès que lors de la première, et il ne peut se l’expliquer qu’en décidant que Macready intrigue contre lui. Il assiste à une représentation de Macready dans Hamlet et le hue bruyamment. De son côté, Macready déclare que Forrest manque de « goût »[4]. Le scandale qui en résulte poursuit Macready lors de sa troisième et dernière tournée en Amérique, où une moitié de carcasse de mouton mort est lancée sur lui sur scène[10]. Le climat s’aggrave lorsque Forrest engage une procédure de divorce contre son épouse anglaise pour conduite immorale, et le verdict tombe contre Forrest le jour où Macready arrive à New York pour sa tournée d’adieux[citation nécessaire].
Les liens de Forrest avec les travailleurs et les gangs de New York sont importants : il fait ses débuts au Bowery Theatre (en), qui en vient à s’adresser surtout à un public de classe ouvrière, largement issu du quartier violent et riche en immigrés des Five Points dans le bas de Manhattan, à quelques pâtés de maisons à l’ouest. La carrure musclée de Forrest et son jeu passionné sont jugés admirablement « américains » par ses fans ouvriers, surtout comparés au style plus feutré et plus « distingué » de Macready[4]. Les spectateurs plus aisés, pour éviter de se mêler aux immigrés et au public des Five Points, font bâtir l’Astor Opera House (en) près de la jonction de Broadway (où les lieux de divertissement s’adressent aux classes supérieures) et du Bowery (le quartier des divertissements populaires). Avec son code vestimentaire – gants de chevreau et gilets blancs –, l’existence même de l’Astor Opera House est perçue comme une provocation par des Américains populistes pour qui le théâtre constitue traditionnellement un lieu de rassemblement pour toutes les classes[11].

Macready doit jouer Macbeth à l’Opera House, qui s’ouvre à des divertissements moins élevés, incapable de survivre avec une saison pleine d’opéra, et fonctionne sous le nom d’« Astor Place Theatre »[12]. Forrest doit jouer Macbeth la même nuit, à quelques pâtés de maisons, au vaste Broadway Theater[13].
Émeute
Le 7 mai 1849, trois nuits avant l’émeute, des partisans de Forrest achètent des centaines de billets pour le dernier étage de l’Astor Opera House et interrompent la représentation de Macbeth par Macready en bombardant la scène d’œufs pourris, de pommes de terre, de pommes, de citrons, de chaussures, de bouteilles de liquide pestilentiel et de sièges arrachés. Les artistes persistent face aux sifflets, grognements et cris de « Honte ! honte ! » et « À bas l’aristocratie de la morue ! », mais sont réduits au pantomime, incapables de se faire entendre au-dessus de la foule[4]. Pendant ce temps, lors de la représentation de Forrest du 7 mai, la salle se lève et acclame lorsque Forrest dit la réplique de Macbeth « Quel rhubarbe, séné ou quel purgatif chassera ces Anglais d’ici ? »[14].
Après cette représentation désastreuse, Macready annonce son intention de repartir pour la Grande-Bretagne par le prochain bateau, mais il est persuadé de rester et de jouer de nouveau par une pétition signée par 47 New-Yorkais aisés – dont les auteurs Herman Melville et Washington Irving – qui l’informent que « le bon sens et le respect de l’ordre qui prévalent dans cette communauté vous soutiennent lors des soirées suivantes de votre représentation »[4]. Le 10 mai, Macready remonte sur scène en Macbeth[14].
Le jour de l’émeute, le chef de la police George W. Matsell (en) informe Caleb Smith Woodhull (en), nouveau maire whig, qu’il n’y a pas assez d’hommes pour réprimer une grave émeute, et Woodhull appelle la milice. Le général Charles Sandford (en) rassemble le 7e régiment de milice de New York (en) sur Washington Square Park, ainsi que des troupes montées, de l’artillerie légère et des hussards, pour un total de 350 hommes qui s’ajoutent aux 100 policiers à l’extérieur du théâtre et aux 150 à l’intérieur. D’autres policiers sont affectés à la protection des domiciles du quartier des « uppertens (en) », les riches et l’élite de la ville[4].

En face, des préparatifs similaires ont lieu. Le capitaine Isaiah Rynders (en), proche de Tammany Hall, fervent partisan de Forrest et l’un des artisans de la mobilisation contre Macready le 7 mai, veut embarrasser les nouveaux pouvoirs whigs. Il distribue tracts et affiches dans les saloons et restaurants de la ville, invitant les travailleurs et les patriotes à exprimer leurs sentiments sur les Britanniques, en demandant : « Les Américains ou les Anglais gouvernent-ils cette ville ? » Des billets gratuits pour la soirée du 10 mai de Macready sont distribués, ainsi que des plans de déploiement[4].
À l’heure d’ouverture, 19 h 30, jusqu’à 10 000 personnes remplissent les rues autour du théâtre[4]. Parmi les soutiens les plus en vue de Forrest figure Ned Buntline (en), romancier populaire, bras droit de Rynders[4],[15]. Buntline et ses partisans organisent des relais pour bombarder le théâtre de pierres et livrent des combats de rue avec la police. Eux et d’autres à l’intérieur tentent (en vain) d’incendier le bâtiment, nombre de détenteurs de billets anti-Macready ayant été filtrés et empêchés d’entrer en premier lieu[4]. Le public se retrouve en état de siège ; néanmoins, Macready termine la pièce, de nouveau en « Dumbshow (en) », puis s’éclipse déguisé[citation nécessaire].
Craignant d’avoir perdu le contrôle de la ville, les autorités font appel aux troupes, qui arrivent à 21 h 15, mais se font bousculer, attaquer et blesser. Finalement, les soldats se mettent en ligne et, après des sommations inaudibles, ouvrent le feu, d’abord en l’air[4] puis à plusieurs reprises à bout portant sur la foule. Presque toutes les victimes appartiennent aux classes populaires ; sept des morts sont des immigrés irlandais[4]. Des dizaines de blessés et de morts sont étendus dans des saloons et des boutiques des environs, et le lendemain matin des mères et des épouses parcourent rues et morgues à la recherche de leurs proches[16].

La New York Tribune rapporte : « À mesure que les fenêtres volent en éclats, les morceaux de briques et de pavés tombent sur les terrasses et dans les galeries ; la confusion s’accroît jusqu’à ce que l’Opéra ressemble davantage à une forteresse assiégée par une armée envahissante qu’à un lieu destiné au paisible divertissement d’une communauté civilisée »[17].
Le lendemain soir, 11 mai, un rassemblement a lieu à City Hall Park (en) et réunit des milliers de personnes ; des orateurs appellent à la vengeance contre les autorités dont l’action est jugée responsable des morts. Au cours de la mêlée, un jeune garçon meurt. Une foule en colère remonte Broadway vers Astor Place et livre des combats de rue contre des troupes montées derrière des barricades improvisées[4], mais cette fois les autorités reprennent rapidement la main[18].
Conséquences
Entre 22 et 31 émeutiers meurent, et 48 sont blessés. Entre 50 et 70 policiers sont blessés[19]. Du côté de la milice, 141 hommes sont blessés par divers projectiles[20]. Trois juges président un procès connexe, dont Charles P. Daly (en) juge à la New York Court of Common Pleas (en)[1], qui pousse aux condamnations[4].
L’élite de la ville se montre unanime pour saluer la fermeté des autorités face aux émeutiers. L’éditeur James Watson Webb écrit :
« La promptitude des autorités à mobiliser les forces armées et la constance inébranlable avec laquelle les citoyens obéissent à l’ordre de tirer sur la foule assemblée constituent une excellente publicité pour les capitalistes de l’Ancien Monde : ils peuvent envoyer leurs biens à New York en comptant sur la certitude qu’ils seront à l’abri des griffes du républicanisme rouge, des chartistes ou des comunionists [sic] de quelque sorte que ce soit »[4].
L’Astor Opera House ne survit pas à sa réputation d’« Opéra du massacre » à « DisAstor Place », comme l’appellent des burlesques et des minstrel shows. Il entame une nouvelle saison, puis renonce, et le bâtiment passe finalement à la New York Mercantile Library (en). Le besoin d’un opéra pour l’élite est satisfait par l’ouverture de l’Academy of Music (en), plus au nord, à l’angle de la 15e rue de Manhattan et d’Irving Place, à l’écart des quartiers populaires et de l’agitation du Bowery. Néanmoins, les créateurs de ce théâtre retiennent au moins une leçon de l’émeute et de la disparition de l’Astor Opera House : le nouveau lieu est moins strictement divisé par classe que l’ancien[4]. Bien que la réputation de Forrest soit fortement entamée[21], son style héroïque se retrouve chez les idoles de la matinée du premier Hollywood et chez des interprètes comme John Barrymore[22].
Selon Cliff, les émeutes accélèrent le processus d’aliénation et de ségrégation de classes à New York et en Amérique ; dans ce cadre, le monde du divertissement se sépare en orbites « respectables » et « populaires ». À mesure que les acteurs professionnels gravitent vers des théâtres « respectables » et que les salles de vaudeville répondent en montant des saynètes sur le « sérieux » Shakespeare, Shakespeare se retire progressivement de la culture populaire pour rejoindre une nouvelle catégorie de divertissement « distingué »[23].
Dans la culture populaire
- La pièce de Richard Nelson (en) Two Shakespearean Actors traite principalement des événements entourant et menant à l’émeute[24].
- L’émeute fait l’objet d’un sujet dans un épisode de 2006 de Weekend Edition (en) sur NPR[25].
- L’émeute est mentionnée dans Booth, roman de 2022 de Karen Joy Fowler. Ce roman raconte l’histoire de la famille Booth (en) d’acteurs shakespeariens américains, dont fait partie John Wilkes Booth[26].