Abd al-Jalil Saif al-Nasr
Chef militaire et politique Libyen
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Abd al-Jalil Saif al-Nasr (en arabe: عبد الجليل سيف النصر), également orthographié Abd ej-Jeleel, Abd el Gelil, Abdul Galil ou sous d’autres formes encore dans les sources européennes, né en 1797 à Syrte et mort en 1842 à Mourzouq dans l'actuelle Libye, est un chef militaire et politique appartenant aux Awlad Sulayman, un groupement arabe du Sahara central. Capturé enfant par les troupes des Karamanlis, il est élevé à la cour de Tripoli et devient l'un des principaux chefs militaires de la régence de Tripoli avant de se retourner contre ses anciens maîtres.
Profitant de la crise politique créée par la chute des Karamanlis et l'établissement du contrôle direct de l'empire ottoman sur la régence en 1835[1], il forme une alliance qui parvient à instaurer brièvement un État autonome dans la région du Fezzan. Il est tué par les troupes ottomanes en 1842. Sa mort marque la fin de la résistance organisée contre l’empire ottoman dans le désert au sud de la Tripolitaine[2].
Biographie
Enfance

Abd al-Jalil naît en 1797 à Syrte[3], sur la côte méditerranéenne de l'actuelle Libye, au sein d'une des grandes familles des Jibā’ir, l’un des quatre principaux clans des Awlad Sulayman[4]. Arabes nomades, issus des Banu Sulaym d’Égypte, ils sont installés depuis le XVIIe siècle[2] entre Syrte et le Fezzan— carrefour majeur du commerce transsaharien, reliant Tripoli à la région du lac Tchad[5] — et tirent profit du commerce caravanier, de l'élevage et de la culture des dattes dans les oasis[6]. Au moment de la naissance d'Abd al-Jalil, la lignée est dirigée par son grand-père, Sayf al-Nasr[2], tué en 1804 par les forces de la dynastie Karamanlis[7]. Les Awlad Sulayman sont structurés en quatre clans principaux : les Myaissa, les Shuraydad, les Hiwat, et les Jibā’ir, auquel appartient la famille d'Abd al-Jalil. Grâce à des alliances politiques et matrimoniales, les Awlad Sulayman entretiennent des relations avec plusieurs États sahariens et sahéliens[7]. À partir du début du XIXe siècle, ils dirigent une suff, c'est à dire une confédération, appelée suff al-fawqi (confédération supérieure), qui inclut des groupes Qadhadhfa et Warfalla et des populations de Waddan et Houn[4]. En 1808, une armée dirigée par Ahmed Bey, fils de Yusuf Pacha, les attaque, dispersant leurs troupes et tuant le père d’Abd al-Jalil, Ghayth, ainsi que son oncle Ahmad ibn Saif al-Nasr, alors chef de la tribu[2]. À cette occasion, Abd al-Jalil, alors âgé de dix ans, est capturé avec ses deux frères, ʿUmar (11 ans) et Sayf al-Nasr (9 ans), et envoyé dans le palais karamanli à Tripoli[7],[3],[8]. Il y est élevé parmi les enfants de Yusuf Pacha, apprenant les rouages du pouvoir politique, administratif et financier, et suscitant la jalousie des fils légitimes du Pacha[8]. C'est dans ce contexte qu'il acquiert une connaissance directe du fonctionnement des pouvoirs de la régence, avant d'être intégré à ses structures militaires.
Premières campagnes
Dans la seconde moitié des années 1810, Yusuf Pacha confie à Abd al-Jalil différentes fonctions administratives au sein de la régence, notamment la collecte des impôts dans la région de Syrte. En 1817, Yusuf Pacha le place à la tête d’une expédition militaire contre le sultanat de Baguirmi composée de 6 000 hommes et incluant des contingents des Warfalla, des Qadhādfa et des Awlad Sulayman[3],[8] en soutien à l'allié de Yusuf Pacha, Muhammad al-Amin al-Kanemi (en), le sultan du Kanem (1775-1837)[9]. Il revient avec des esclaves et du butin, ainsi que des cadeaux envoyés à Yusuf Pacha par des chefs des régions parcourues.
Vers 1827, Abd al-Jalil est nommé administrateur en chef du Fezzan et s’installe dans la ville-oasis de Sabha. Il mène alors une nouvelle campagne dans le Bornou visant à réprimer une rébellion contre le sultan Muhammad al-Amin al-Kanemi, qui se conclut par un succès similaire[3].
Guerre civile en Tripolitaine

Les région de Syrte et du Fezzan sont théoriquement sous souveraineté ottomane depuis le XVIe siècle, bien qu’en pratique la dynastie Karamanli règne sur la Tripolitaine à partir du XVIIIe siècle[10]. Les relations entre les autorités de Tripoli et l’intérieur alternent entre coopération et conflit[11].
Au début du XIXe siècle, les Karamanlis peinent à maintenir leur autorité, affaiblie par la guerre avec les États-Unis (1801–1805) et la pression croissante des puissances européennes contre la piraterie en Méditerranée[4]. Le pouvoir de Yusuf Pacha, vieillissant, est contesté par ses propres fils — Mohammed, Ahmed et Ali — issus de son premier mariage, qui conspirent contre leur père[12]. Des puissances européennes, notamment la Grande-Bretagne, cherchent à tirer parti de ces divisions. Le consul britannique à Tripoli George Hanmer Warrington soutient activement Mohammed et noue dans le même temps une alliance avec Abd al-Jalil[13]. En 1832, Warrington cherche à jouer un rôle de médiateur entre Abd al-Jalil et les Karamanlis afin de stabiliser la région. Alors que Abd al-Jalil est en campagne avec son frère, des membres de la cour persuadent Yusuf Pacha qu'il projette un coup d’État. Le pacha donne l’ordre de l’éliminer mais, informé à temps, Abd al-Jalil et son frère Sayf al-Nasr échappent à l’assassinat[8],[14].
En réaction, ils prennent les armes contre le régime des Karamanlis, écrasent une force expéditionnaire envoyée contre eux, et s’emparent de Syrte dans un contexte de chaos croissant à Tripoli[8]. Les divers clans faisant partie des Awlad Sulayman se rallient à Abd al-Jalil.
Dans les années 1830, Abd al-Jalil exerce un pouvoir effectif sur le Fezzan. Il y installe une administration autonome, frappe une monnaie à son nom portant l’inscription « Abd al-Jalil, sultan du Fezzan », et conclut des alliances stratégiques avec plusieurs entités régionales, notamment le Bornou et l’Égypte de Méhémet Ali[4]. Pour consolider ses alliances, il épouse durant cette période l'une des filles du sultan de Bornou, puis marie l'une de ses sœurs au sultan du Maroc[4] et d'autres à des notables influents du Maghreb et du Sahara[7]. Il entretient des relations diplomatiques actives avec la France et surtout avec la Grande-Bretagne, notamment par l’intermédiaire de George Hanmer Warrington.
Résistance contre les Ottomans
En 1835, le sultan ottoman Mahmoud II (qui règne de 1808 à 1839) envoie un corps expéditionnaire à Tripoli : la dynastie karamanli est officiellement déposée, et Mustafa Négib est nommé Pacha de Tripoli[15],[16]. À son arrivée, il lance une série de réformes centralisatrices dans le cadre du programme des tanzimat, visant à centraliser l’administration, rétablir l’ordre et assurer la collecte des impôts, y compris dans l’intérieur du pays. Cette politique rencontre une vive résistance dans le Fezzan et le Sahara central, où les différentes autorités politiques refusent cette perte d’autonomie. Deux figures principales mènent cette opposition : Ghuma al-Mahmudi, cheikh influent de la région de l’ouest tripolitain, et Abd al-Jalil Saif al-Nasr, qui dirige une large coalition allant du Fezzan à Syrte[16].

Celle-ci fédère notamment les Ouled-Breik, les Saadi, les Erbaja, les Orfella, les Ghedadfa, les El-Fatim, les Soob, les Mesangka, les Ghebarna, les Ouled Boussef, les Tuabin et les Taverga[8]. Abd al-Jalil nomme son fils gouverneur de la ville de Mourzouq et organise une armée régulière confiée à son frère Sayf al-Nasr[8]. En parallèle, il est courtisé par des puissances européennes : l’explorateur français Eugène Subtil, avant le rencontrer, écrit un rapport au ministère de la Guerre français en 1839 le décrivant comme un souverain influent, capable de lever jusqu’à cinquante mille hommes, dont l’autorité s’étendrait de l'Égypte aux royaumes haoussas au sud[17]
En 1838, le nouveau gouverneur ottoman de Tripoli, Askar Ali Pasha, propose à Abd al-Jalil et à Ghuma un compromis : en échange du paiement d’un tribut annuel et de la reconnaissance officielle de son autorité sur l’intérieur du pays, il s’engage à les reconnaître comme représentants de l’État ottoman, à ne pas intervenir dans leurs affaires intérieures et à leur permettre de faire opérer leurs agents commerciaux en Tripolitaine[18]. George Hanmer Warrington joue alors un rôle de médiateur au cours des négociations entre Abd al-Jalil et les autorités ottomanes. Il cherche à s'appuyer sur Abd al-Jalil dans sa campagne contre la traite des esclaves et à plusieurs reprises, il tente de faire pression sur les autorités de Tripoli pour qu'elles négocient avec le chef des Awlad Sulayman dans cette perspective[19]. En 1840, Abd al-Jalil conclut un accord avec les Britanniques et affirme ne pas s’opposer au sultan ottoman, mais seulement au gouverneur de Tripoli, Askar Ali Pacha. Il conditionne toute négociation à la médiation britannique, et le consul George Hamner Warrington tente d’obtenir auprès d’Istanbul la révocation d’Askar Ali[15].

Mais le rapport de force bascule de nouveau en faveur des Ottomans, qui grâce au renfort de troupes et de financements venus de Constantinople, harcèlent les agents commerciaux sulaymanides et imposent des taxes sur les caravanes[8]. Un important troupeau leur est également confisqué à proximité de Misrata[7]. Ces mesures entraînent une réaction immédiate, et les Awlad Sulayman attaquent la ville[8]. Ghuma, leur ancien allié, rejoint les Ottomans, et les troupes de Abd al-Jalil sont repoussées vers le Fezzan[7],[8].

À la même période, en 1841, les notables de l'oasis fezzanaise de Sokna rejettent son autorité fiscale et demandent la protection ottomane. En réponse, il fait assiéger la ville en réclamant une « taxe punitive », exécute des proches des habitants restés hors les murs et fait couper les palmiers alentour[18].
À l’automne 1841, une armée ottomane est repoussée près de Mourzouq[8]. Durant la trêve qui suit, Abd al-Jalil reçoit dans son camp le militaire français Eugène Subtil, qui reste quatre mois et rédige un rapport destiné au ministère français de la Guerre. En avril 1842, Warrington revient, lui aussi, auprès de lui pour discuter de l’abolition de l’esclavage[8],[20]. Il renouvelle sa promesse d’appuyer la nomination d’Abd al-Jalil comme gouverneur du Fezzan, de Syrte et de Benghazi[8]. Al-Jalil, prudent, reste évasif et demande à Subtil de défendre sa cause auprès du gouvernement français à Paris[8].
Quelques semaines après le départ d’Eugène Subtil, les forces d’Abd al-Jalil quittent leur camp avec plusieurs de leurs alliés et marchent vers le nord. Selon le rapport de Subtil, ces forces alliées, secrètement ralliées aux Ottomans de Tripoli, trahissent al-Jalil en cours de route. Rejointes par un important contingent ottoman, elles engagent le combat contre les Awlad Sulayman pendant plusieurs jours[8]. Lors de ces affrontements, Sayf al-Nasr, frère d’Abd al-Jalil et commandant des troupes sulaymanides, est tué[2],[8]. Dans les jours suivants, Abd al-Jalil est capturé et exécuté par des officiers fidèles au gouvernement ottoman de Tripoli. Il est décapité, et sa tête est envoyée à Tripoli, puis transmise à Constantinople par Askar Ali Pacha[8],[20],[19].
Héritage

À la suite de leur défaite, les Awlad Sulayman se replient vers le Kanem-Bornou, où ils sont accueillis par le sultan, leur allié de longue date[7],[14]. Avant de partir, les partisans d’al-Jalil incendient la ville de Mourzouq[14]. Dans les mois qui suivent, les habitants de Sokna exigent réparation pour les pertes subies. Un important procès est organisé par le nouveau gouverneur, qui n'est autre que le commandant qui a capturé al-Jalil[18]. Certains proches du chef défunt bénéficient d’amnisties partielles et sont par la suite intégrés dans l’administration ottomane locale au cours des décennies suivantes[18]. Lors de son passage à Sokna en 1846, l’explorateur James Richardson décrit les milliers de palmiers décapités, vestiges visibles de la répression de 1841 contre l'oasis[14].
En exil, les Awlad Sulayman établissent de nouvelles alliances dans le Sahara central, notamment avec l’ordre confrérique Senoussi. Pendant plusieurs décennies, ils s'implantent dans la région du lac Tchad tout en maintenant leurs réseaux commerciaux transsahariens. Ils jouent un rôle actif dans la résistance contre l’armée française au Tchad entre 1901 et 1902[16]. Par la suite, ils rentrent en Libye et participent aux combats contre les Italiens dans le Fezzan. Leur insurrection est écrasée en 1927, et une partie de la tribu trouve refuge au Tchad et en Égypte[4].