Présidence de Franklin Pierce

période historique américaine entre 1853 et 1857 From Wikipedia, the free encyclopedia

La présidence de Franklin Pierce débuta le , date de l'investiture de Franklin Pierce en tant que 14e président des États-Unis, et prit fin le . Membre du Parti démocrate et originaire du New Hampshire, Pierce n'était pas un politicien très connu mais il était apprécié pour son attitude conciliante à l'égard des différentes factions du parti. Il parvint à se faire désigner comme candidat à l'élection présidentielle de 1852 lors de la convention nationale démocrate et battit le candidat du Parti whig Winfield Scott au scrutin général.

Résidence officielle Maison-Blanche, Washington
Système électoral Grands-électeurs
Faits en bref Type, Résidence officielle ...
Présidence de Franklin Pierce

14e président des États-Unis

Description de cette image, également commentée ci-après
Portrait officiel de Franklin Pierce par George Peter Alexander Healy, 1858, Maison-Blanche.
Type
Type Président des États-Unis
Résidence officielle Maison-Blanche, Washington
Élection
Système électoral Grands-électeurs
Mode de scrutin Suffrage universel indirect
Élection 1852
Début du mandat
Fin du mandat
Durée 4 ans
Présidence
Nom Franklin Pierce
Date de naissance
Date de décès (à 64 ans)
Appartenance politique Parti démocrate
Fermer

Durant son mandat, Pierce mit son veto au financement d'infrastructures publiques, plaida en faveur d'une réduction des droits de douane et appliqua avec fermeté le Fugitive Slave Act. Influencée par les idéaux expansionnistes du mouvement Young America, l'administration Pierce négocia l'achat Gadsden avec le Mexique et s'opposa aux intérêts britanniques en Amérique centrale, mais elle échoua en revanche à obtenir de l'Espagne la cession de Cuba. Le gouvernement américain fut sévèrement critiqué après la publication par plusieurs de ses diplomates du manifeste d'Ostende qui prévoyait d'annexer Cuba par la force si nécessaire. La popularité de Pierce dans les États abolitionnistes du Nord s'effondra après l'adoption de l'acte Kansas-Nebraska et les violences qui amenèrent un gouvernement esclavagiste au pouvoir dans le Kansas en violation du compromis de 1820.

Le passage de l'acte Kansas-Nebraska provoqua la chute du Parti whig et ébranla sérieusement le Parti démocrate. La disparition des whigs de la scène politique nationale favorisa l'émergence de deux nouvelles formations politiques, l’American Party de mouvance nativiste et le Parti républicain opposé à l'esclavage. Pierce chercha activement à obtenir la nomination de son parti pour un second mandat mais il fut battu par James Buchanan, qui remporta par la suite l'élection présidentielle de 1856. Pierce est considéré par les historiens comme l'un des pires présidents américains pour son incapacité à juguler la crise qui mena à la guerre de Sécession quelques années après sa présidence.

Élection présidentielle de 1852

Affiche sur laquelle figure deux portraits d'hommes entourés de lauriers et surmontés d'un aigle.
Affiche de campagne du ticket Pierce/King pour l'élection présidentielle de 1852.

À l'approche de l'élection présidentielle de 1852, le Parti démocrate restait profondément divisé sur la question de l'esclavage même si la plupart des antiesclavagistes qui avaient formé le Parti du sol libre en 1848 l'avaient réintégré. Parmi les prétendants à la nomination démocrate figuraient Stephen A. Douglas de l'Illinois, James Buchanan de Pennsylvanie, William L. Marcy de New York, Sam Houston du Texas, Thomas Hart Benton du Missouri et Lewis Cass du Michigan[1],[2]. Étant donné les rivalités internes au parti et l'absence d'un candidat sudiste en mesure de l'emporter, bon nombre de chefs démocrates estimaient que leur parti ferait appel à un nordiste peu connu dont les positions seraient jugées acceptables pour le Sud. Franklin Pierce, comme les autres délégués du New Hampshire, avait soutenu la candidature du juge de la Cour suprême Levi Woodbury, mais la mort de celui-ci en 1851 poussa les démocrates du New Hampshire à soutenir Pierce qui avait jadis siégé au Congrès et participé en tant que brigadier général à la guerre américano-mexicaine[3]. Malgré l'appui de son État, les chances de Pierce semblaient faibles car il n'avait pas occupé de fonctions exécutives depuis plus d'une décennie et n'avait pas la notoriété nationale de ses rivaux[4],[5]. Il autorisa néanmoins ses partisans à faire campagne pour lui et, afin d'élargir sa base dans le Sud, il écrivit des lettres dans lesquelles il réaffirmait son soutien au compromis de 1850 y compris au controversé Fugitive Slave Act contraignant les fonctionnaires, notamment nordistes, à arrêter les esclaves en fuite[4],[5].

La convention démocrate débuta le à Baltimore dans le Maryland et, comme prévu, aucun candidat ne parvint rapidement à s'imposer. Lors du premier vote des 288 délégués, Cass rassembla 116 voix contre 93 pour Buchanan ; le reste des suffrages se répartit entre les autres prétendants mais Pierce n'en reçut aucun. Les 34 tours suivants ne firent pas évoluer les lignes et les soutiens de Buchanan décidèrent de faire voter leurs délégués pour des candidats mineurs comme Pierce pour démontrer que personne d'autre que Buchanan ne pouvait s'imposer. Cette tactique échoua complètement car les délégations de Virginie, du New Hampshire et du Maine rallièrent Pierce, considéré comme un candidat de compromis, et le soutien pour Buchanan se délita. Après le 48e tour, le représentant James C. Dobbin (en) de Caroline du Nord donna un discours dans lequel il se rangeait avec enthousiasme derrière Pierce, ce qui entraîna une vague de soutien pour l'outsider. Au tour suivant, 282 délégués se prononcèrent en sa faveur, lui offrant ainsi l'investiture démocrate pour la présidence. La convention désigna ensuite le sénateur William R. King de l'Alabama, un partisan de Buchanan, pour être son colistier et adopta un programme qui rejetait toute nouvelle « agitation » au sujet de l'esclavage et affichait son soutien au compromis de 1850[6],[7].

Résultats électoraux de l'élection présidentielle américaine de 1852.

De son côté, le Parti whig choisit de ne pas reconduire le président en fonction Millard Fillmore pour un nouveau mandat et désigna le général Winfield Scott, sous les ordres duquel Pierce avait servi au Mexique, pour briguer la présidence. La convention whig ne parvint cependant pas à unifier toutes les factions du parti et le programme adopté était quasiment identique à celui des démocrates, y compris sur le soutien au compromis de 1850. Cela poussa l'aile abolitionniste à présenter à nouveau la candidature du sénateur John P. Hale sous l'étiquette du Parti du sol libre. En l'absence de différences politiques, la campagne se transforma en un âpre affrontement de personnalités qui contribua à ce que la participation soit la plus faible depuis 1836 ; pour le biographe de Pierce, Peter A. Wallner, cela fut « l'une des campagnes les moins enthousiasmantes de l'histoire présidentielle »[8],[9]. Scott souffrait de ses médiocres talents d'orateurs et de la profonde division de son parti sur la question de l'esclavage ; l'éditeur du New-York Tribune, Horace Greeley, résuma l'opinion de nombreux abolitionnistes nordistes quand il dit du programme whig : « nous le rejetons, le détestons et crachons dessus »[10],[9]. Les whigs du Sud n'étaient pas non plus ravis de la candidature de Scott qu'ils jugeaient trop influencé par les abolitionnistes du Nord tels que William Seward[11]. De son côté, Pierce ne fit pas de déclarations durant la campagne pour ne pas fragiliser l'unité du parti et il laissa ses soutiens faire campagne pour lui dans une « campagne de perron » typique de l'époque[12],[13],[14]. Les adversaires de Pierce le présentèrent comme un pleutre et un alcoolique (« le héros de nombreuses bouteilles durement combattues »)[15],[13].

Le jour de l'élection, Scott ne remporta que 42 voix au sein du collège électoral contre 254 pour Pierce. Le vote populaire était plus serré mais Pierce arriva confortablement en tête avec 50,9 % des voix contre 44,1 % pour Scott et 4,9 % pour Hale[16],[17]. En plus de leur succès présidentiel, les démocrates obtinrent de larges majorités dans les deux chambres du Congrès[18].

Tragédie personnelle du président-élu et investiture

Investiture de Franklin Pierce le 4 mars 1853 (gravure contemporaine).

Le début du mandat de Pierce fut marqué par une tragédie personnelle. Le , le président élu et sa famille quittèrent Boston par train mais leur wagon dérailla et dévala un terre-plein près d'Andover. Franklin et Jane survécurent mais leur fils Benjamin, âgé de 11 ans, fut retrouvé écrasé sous la carcasse de la rame. Les deux époux développèrent une grave dépression et cela a sans doute affecté les actions du nouveau président[19],[20]. Jane évita par la suite les obligations sociales dévolues à sa fonction de Première dame durant les deux premières années de son séjour à la Maison-Blanche et ne fit sa première apparition publique dans ce rôle qu'à l'occasion de la cérémonie organisée dans la résidentielle présidentielle pour la nouvelle année 1855[21].

À la suite de l'accident, Jane resta dans le New Hampshire et n'assista pas à l'investiture de son époux. À 48 ans, Pierce était alors le plus jeune président de l'histoire américaine et il choisit de prêter serment sur un livre de loi plutôt que sur une Bible, comme avaient fait tous ses prédécesseurs à l'exception de John Quincy Adams[22]. Il fut également le premier président à réciter son discours inaugural de mémoire[23]. Dans son allocution, il célébra une ère de paix et de prospérité et défendit une politique étrangère ambitieuse incluant l'acquisition « éminemment importante » de nouveaux territoires. Évitant le mot d'esclavage, il souligna sa volonté de résoudre l'« important sujet » et de maintenir la paix dans l'Union. Faisant référence à la mort de son fils, il déclara à la foule : « Vous m'avez convoqué dans ma faiblesse, vous devez me soutenir avec votre force »[22].

Composition du gouvernement

La formation du cabinet fut l'occasion pour Pierce d'accorder des postes à toutes les tendances du Parti démocrate, même celles qui n'avaient pas soutenu le compromis de 1850[24]. Symboles de cette volonté d'équilibre furent les nominations de Caleb Cushing, un nordiste partisan du compromis, en tant que procureur général et de Jefferson Davis, un sudiste qui avait tenté d'empêcher la ratification du compromis par le Sénat, en qualité de secrétaire à la Guerre. Pour le poste crucial de secrétaire d'État, Pierce désigna le New-Yorkais William L. Marcy qui avait dirigé le département de la Guerre sous la présidence de James K. Polk. Il s'efforça également d'apaiser les soutiens de Cass et de Buchanan en nommant Robert McClelland du Michigan au département de l'Intérieur et James Campbell (en) de Pennsylvanie au ministère des Postes. Le secrétaire à la Marine James C. Dobbin, représentant la Caroline du Nord, et le secrétaire au Trésor James Guthrie, un natif du Kentucky, complétèrent cette équipe aux origines géographiques très diverses. Tous les ministres initialement nommés par Pierce restèrent en place pendant toute la durée de sa présidence[25]. En dépit des efforts de Pierce, le cabinet présidentiel était cependant dépourvu d'une personnalité sudiste favorable à l'Union telle que Howell Cobb et ne comptait aucun représentant de la faction démocrate de Stephen Douglas[26].

Après avoir formé son cabinet, Pierce consacra les premières semaines de son mandat à désigner des centaines de hauts fonctionnaires. Cela fut une corvée car il voulait que toutes les factions fussent représentées. Ce faisant, aucune d'elle ne fut complètement satisfaite et cela alimenta les tensions et les rivalités au sein du parti. Les journaux du Nord accusèrent rapidement Pierce d'avoir privilégié des sécessionnistes esclavagistes tandis que ceux du Sud le traitèrent d'abolitionniste[27]. Par la suite, l'hostilité entre les démocrates qui soutenaient l'administration et ceux qui lui étaient opposés ne fit qu'empirer, en particulier au sein de la cellule new-yorkaise du parti où les démocrates conservateurs (surnommés les hards) étaient en butte à leurs homologues plus modérés, les softs, qui appuyaient l'action du gouvernement et en particulier celle du secrétaire à la Guerre Marcy[28].

Buchanan avait pressé Pierce de consulter le vice-président-élu pour la formation du cabinet mais le président n'en fit rien ; les deux hommes n'avaient d'ailleurs jamais échangé depuis la désignation du ticket en . Au début de l'année 1853, King, qui souffrait de la tuberculose, se rendit à Cuba pour récupérer. Son état empira et le Congrès adopta une loi spéciale pour lui permettre de prêter le serment de la vice-présidence le avec le consul américain à La Havane et non avec le juge en chef des États-Unis comme cela était habituellement le cas. Voulant mourir chez lui, King rentra dans sa plantation en Alabama le et mourut le lendemain. La Constitution des États-Unis ne prévoyant rien pour désigner un nouveau vice-président, Pierce n'en eut aucun jusqu'à la fin de son mandat ; le président pro tempore du Sénat David Atchison fut donc le second dans l'ordre de succession[29].

Le président Franklin Pierce, photographié entre 1855 et 1865 par Matthew Brady.
Cabinet Pierce
FonctionNomDates
PrésidentFranklin Pierce1853-1857
Vice-présidentWilliam R. King1853
Aucun1853-1857
Secrétaire d'ÉtatWilliam L. Marcy1853-1857
Secrétaire au TrésorJames Guthrie1853-1857
Secrétaire à la GuerreJefferson Davis1853-1857
Procureur généralCaleb Cushing1853-1857
Postmaster GeneralJames Campbell (en)1853-1857
Secrétaire à la MarineJames C. Dobbin (en)1853-1857
Secrétaire à l'IntérieurRobert McClelland1853-1857

Nominations judiciaires

Pierce ne nomma qu'un seul juge à la Cour suprême à la suite du décès en de John McKinley (en). Le président Fillmore avait proposé plusieurs candidats pour le remplacer mais le Sénat n'en accepta aucun avant son départ de la Maison-Blanche. Une fois entré en fonction, Pierce proposa le poste au sénateur Judah P. Benjamin de Louisiane qui avait déjà refusé l'offre de son prédécesseur. Ce dernier déclina à nouveau et le choix se porta sur John Archibald Campbell (en), un partisan du droit des États[30],[31]. Pierce nomma également trois juges à des cours de circuit et douze juges à des cours de district.

Politique intérieure

Esclavage

Acte Kansas-Nebraska

Carte des États-Unis après le compromis de 1850. Les États sont en rose et les territoires en marron.
Carte de 1855 montrant les territoires du Kansas (en rose) et du Nebraska (en jaune) organisés par l'acte Kansas-Nebraska.

Dans son discours d'investiture, Pierce avait formulé l'espoir que le compromis de 1850 règlerait une bonne fois pour toutes la question de l'esclavage dans les territoires. En vertu de ce compromis, les territoires de l'Utah et du Nouveau-Mexique, acquis par les États-Unis à la suite de la guerre américano-mexicaine, furent autorisés à pratiquer l'esclavage ; le compromis du Missouri, qui interdisait cette pratique dans les territoires situés au nord du 36°30' parallèle, continua cependant de s'appliquer dans les territoires américains annexés lors de l'achat de la Louisiane, parmi lesquels une vaste parcelle de terre souvent désignée sous le nom de « Nebraska ». À mesure que les colons affluaient dans cette région et que des raisons tant commerciales que politiques poussaient à la construction d'une ligne de chemin de fer transcontinentale, de nombreuses voix s'élevèrent pour réclamer l'organisation de la partie orientale du territoire en question[32]. Il s'agissait là d'une condition nécessaire à la colonisation car aucune vente de terrain ou étude topographique ne pouvait être menée avant la création d'un gouvernement territorial[33],[34],[35].

Pierce avait voulu organiser le territoire du Kansas sans résoudre explicitement la question de l'esclavage mais Douglas n'était pas parvenu à faire accepter cela aux sudistes qui voulaient qu'il y soit immédiatement autorisé[36]. Les limites occidentales à l'extension de l'esclavage avaient toujours mécontenté les dirigeants pro-esclavagistes du Sud qui souhaitaient l'étendre dans les territoires mais beaucoup de responsables nordistes étaient farouchement hostiles à une telle expansion. Dans ce contexte, Douglas et ses alliés proposèrent de laisser les colons répondre à cette question, ce qui remettait en cause le 36°30' parallèle nord défini par le compromis de 1820 comme la limite nord de l'esclavage. La solution défendue par Douglas prévoyait également la création de deux nouveaux territoires : celui du Kansas, situé directement à l'ouest du Missouri, et celui du Nebraska, au nord du territoire du Kansas, dont il était probable que le premier autoriserait l'esclavage tandis que le second le refuserait[37],[34],[35].

Le président avait des doutes sur le texte car il savait qu'il ferait face à une forte opposition du Nord mais Douglas, Davis et un groupe d'influents sénateurs sudistes surnommé le F Street Mess le convainquirent néanmoins de le défendre[38]. L'opinion publique nordiste, haranguée par les sénateurs Salmon P. Chase de l'Ohio et Charles Sumner du Massachusetts, fut effectivement très hostile à la loi. Pour cette dernière, suspicieuse de la politique étrangère expansionniste de Pierce et inquiète de l'influence des propriétaires d'esclaves au sein du cabinet tels que Davis, l'acte Kansas-Nebraska était vu comme une agression sudiste. L'administration exerça d'importantes pressions sur le Parti démocrate pour qu'il soutienne la loi tandis que le Parti whig explosa sur cette question et disparut dans les années qui suivirent. L'acte Kansas-Nebraska fut approuvé assez facilement par le Sénat mais Douglas et Pierce durent à nouveau faire pression sur la Chambre pour permettre à la loi, fortement soutenue par les whigs sudistes, d'être adoptée en [37],[34],[35]. Le texte, tant à la Chambre qu'au Sénat, ne récolta pas une seule voix chez les whigs du Nord tout en étant voté par un peu moins de la moitié des démocrates nordistes et par l'écrasante majorité des élus sudistes des deux principaux partis[39].

Bleeding Kansas

Alors même que le texte était débattu, des colons abolitionnistes et esclavagistes s'installèrent dans le nouveau territoire pour sécuriser la victoire de leur camp lors du vote sur la constitution. L'adoption de l'Acte et les préparatifs électoraux provoquèrent de graves violences entre les deux camps qui firent une cinquantaine de morts et donnèrent le surnom de Bleeding Kansas Kansas saignant ») au territoire. Des milliers de résidents esclavagistes du Missouri appelés Border Ruffians voyous de la frontière »), profitant de leur supériorité numérique sur les colons abolitionnistes, participèrent au suffrage même s'ils ne résidaient pas dans le Kansas et leur participation donna la victoire à leur camp. Malgré ces irrégularités, Pierce accepta le résultat du vote et reconnut la législature esclavagiste de l'État. Cette dernière ne tarda pas à adopter des lois qui érigeaient en crime la lecture d'écrits émanant du Parti du sol libre, privaient de leurs droits civiques ceux qui refusaient d'appliquer la loi sur les esclaves fugitifs et interdisaient aux individus ne possédant pas d'esclave d'occuper des fonctions publiques. Lorsque les partisans d'un État abolitionniste formèrent leur propre gouvernement et rédigèrent une constitution interdisant l'esclavage, Pierce considéra qu'il s'agissait d'un acte de sédition et envoya l'armée pour disperser un de leurs rassemblements à Topeka[40],[41].

Caricature nordiste représentant un abolitionniste immobilisé par Pierce (tenant la barbe), Buchanan et Cass tandis que Douglas lui enfonce l'« esclavage » (représenté par un Noir) dans la gorge.

La législature pro-esclavagiste du Kansas, dominée par les démocrates, fit l'objet d'une investigation d'un comité du Congrès qui jugea son élection illégitime, ce qui ne l'empêcha pas de continuer à bénéficier de la reconnaissance du président. En réponse aux agissements de Pierce, des législatures nordistes votèrent des résolutions de soutien aux militants abolitionnistes du Kansas. Une loi de compromis visant à admettre ce territoire sous forme d'État au sein de l'Union, élaborée par Robert Toombs, fut adoptée par le Sénat mais les opposants de Pierce à la Chambre firent échouer le texte. L'année 1856 vit une escalade des violences au Kansas avec le saccage de Lawrence par les forces pro-esclavagistes et le massacre de Pottawatomie au cours duquel un groupe d'abolitionnistes conduit par John Brown assassina plusieurs partisans de l'esclavage[40],[42]. La situation s'apaisa quelque peu après la nomination par Pierce de John W. Geary, réputé pour son impartialité, au poste de gouverneur, mais les tensions restèrent fortes jusqu'à la fin de la présidence de Pierce[43].

L'adoption de l'acte Kansas-Nebraska coïncida avec l'arrestation à Boston de l'esclave en fuite Anthony Burns. L'opinion nordiste prit fait et cause pour ce dernier mais Pierce était déterminé à faire appliquer fermement le Fugitive Slave Act et il envoya des troupes fédérales pour assurer son transfert jusqu'en Virginie malgré les manifestations[44],[45]. L'abrogation simultanée du compromis de 1820 et l'application du Fugitive Slave Act offusquèrent nombre de nordistes, y compris ceux qui avaient auparavant soutenu cette dernière loi en guise de compromis pour apaiser les tensions[46]. Le magnat du textile Amos Adams Lawrence, décrivant la réaction de nombreux whigs du Nord à l'application du Fugitive Slave Act par l'administration Pierce, écrivit : « nous nous couchâmes un soir comme whigs conservateurs, traditionalistes et partisans du compromis, pour n'être plus à notre réveil que des abolitionnistes farouches »[47]. Plusieurs États du Nord adoptèrent dans la foulée des lois sur la liberté individuelle afin d'empêcher l'enlèvement de Noirs libres et de compliquer l'application de la loi sur les esclaves fugitifs[46]. Les controverses relatives aux esclaves en fuite, en particulier Margaret Garner, continuèrent de susciter la polémique tout au long de la présidence de Pierce[48].

En , en réponse à un discours antiesclavagiste prononcé par le sénateur Charles Sumner, le représentant de Caroline du Sud Preston Brooks agressa ce dernier à coups de canne dans l'enceinte même du Sénat ; grièvement blessé, Sumner ne revint siéger à la chambre haute qu'en 1859. La Chambre des représentants adopta une motion de blâme à l'encontre de Brooks, qui démissionna de son mandat pour être réélu au même poste quelque temps plus tard. Si le geste de Brooks fut assez largement salué dans le Sud, à l'instar du Richmond Inquirer qui écrivit à propos de « ces vulgaires abolitionnistes » qu'ils faisaient preuve d'« une vanité excessive » et devaient être « remis à leur place », nombre de nordistes furent horrifiés par le climat de violence qui s'instaurait dans le débat politique[49].

Recomposition politique

Le compromis de 1850 avait divisé les deux principaux partis selon des lignes géographiques. Dans plusieurs États du Nord, les démocrates hostiles au compromis avaient rallié le Parti du sol libre afin de s'emparer des gouvernements étatiques ; la situation était similaire dans le Sud où de nombreux partis locaux s'étaient désagrégés sur la question du compromis[50]. Même si les nordistes n'étaient pas, dans leur grande majorité, partisans de l'abolitionnisme, ils s'opposaient à l'introduction de l'esclavage dans les territoires de l'Ouest de peur que cela ne débouche sur une exclusion des colons en provenance des États libres. Les sympathisants du mouvement du « sol libre », qui ne se limitait pas au parti du même nom, souhaitaient pour leur part restreindre l'esclavage aux États où il était déjà en vigueur. Quant aux sudistes, ils s'indignaient de toute forme d'ingérence dans leurs institutions et considéraient que la perpétuation de l'esclavage nécessitait d'étendre cette pratique aux territoires[51].

Estampe nationaliste de 1854 représentant l'idéal-type du citoyen américain conforme aux aspirations du mouvement Know Nothing.

Soucieux de maintenir l'unité de son parti, Pierce nomma aussi bien des partisans que des adversaires du compromis de 1850, sudistes ou nordistes, au sein de son administration ; cette politique ne fit toutefois qu'ulcérer davantage les représentants des deux camps, particulièrement dans le Sud[50]. Alors que le président exhortait tous les démocrates à soutenir l'acte Kansas-Nebraska, dans l'espoir que les débats suscités par la loi et l'organisation des territoires de l'Ouest raviveraient les tensions partisanes tout en escamotant les divisions intestines, le texte accentua au contraire la polarisation régionale des législateurs : le vote des whigs du Sud fut ainsi déterminant pour emporter la décision à la Chambre face aux démocrates du Nord dont une courte majorité se prononça contre la loi[52]. Si le déclin des whigs se poursuivait à l'échelle nationale, le Parti du sol libre séduisit de nombreux militants pour la tempérance tandis que le mouvement Know Nothing capitalisa sur l'essor du nativisme hostile à l'immigration catholique[53]. Le discours nativiste fut alimenté par une augmentation du nombre d'immigrants dans les années 1850 ainsi que par une hausse de la criminalité et des dépenses allouées aux plus pauvres dont beaucoup d'électeurs rendirent responsable le phénomène migratoire[54]. Certains whigs du Nord, parmi lesquels William Henry Seward, tentèrent de convaincre les partisans du sol libre et les démocrates qui s'étaient opposés à la loi Kansas-Nebraska de rejoindre le Parti whig, mais ces derniers préférèrent fonder un nouveau parti dédié à « l'établissement de la liberté et au renversement du Slave Power » ; ce nouveau parti antiesclavagiste, créé en lors d'un rassemblement à Ripon dans le Wisconsin, prit le nom de Parti républicain[55]. Ses chefs de file, à l'exemple d'Abraham Lincoln, ne réclamaient pas l'abolition de l'esclavage mais l'interdiction par le Congrès d'étendre cette pratique dans les territoires[56].

Les élections législatives de 1854 furent un désastre pour les démocrates, lesquels furent désavoués par les électeurs au profit d'une multitude de nouveaux partis hostiles à l'administration en place et à la loi Kansas-Nebraska[57]. Ces opposants se désignaient eux-mêmes, dans plusieurs États, comme étant « l'Opposition » ; bon nombre de candidats démocrates et whigs furent également défaits par des représentants du mouvement Know Nothing dans le Sud et le Nord-Est[52]. La plupart des Know Nothing du Nord réprouvaient l'acte Kansas-Nebraska et des alliances se formèrent dans divers États entre ce mouvement et des groupes abolitionnistes dont les dirigeants étaient pourtant loin d'adhérer aux thèses nativistes[58]. Dans le New Hampshire, État natal de Pierce et jusqu'alors un bastion démocrate, les Know Nothing remportèrent les trois sièges de représentants et le poste de gouverneur tandis que John P. Hale redevint sénateur[59],[60]. À l'ouverture du 34e Congrès, la Chambre des représentants était ainsi composée d'environ 105 républicains, 80 démocrates et 50 membres du Parti américain, ce dernier étant rattaché au mouvement Know Nothing[61]. Nathaniel P. Banks, affilié à la fois aux Know Nothing et au Parti du sol libre, fut élu président de la Chambre des représentants à l'issue d'âpres discussions[62].

Dès 1855, les whigs avaient été remplacés comme principale force d'opposition aux démocrates par les républicains dans la moitié des États environ et par les Know Nothing dans l'autre moitié. Si des démocrates rejoignirent parfois le Parti américain, comme dans le Maryland, les effectifs de ce dernier dans les États du Sud étaient composés presque exclusivement d'anciens whigs[63]. Les Know Nothing se disloquèrent rapidement et de manière sectionnelle à propos d'un projet de rétablissement du compromis du Missouri ; de fait, et alors que la controverse relative au Kansas était toujours latente, de plus en plus de Know Nothing, de whigs et même de démocrates furent tentés de rallier le Parti républicain. Pierce critiqua fortement ce qu'il percevait comme l'hostilité de ce parti envers le Sud mais les accusations de partialité pro-sudiste dont sa politique au Kansas faisait elle-même l'objet ne firent rien pour apaiser la colère du Nord[64].

Politiques économique et de travaux publics

Pierce mit fréquemment son veto à des projets d'infrastructures publiques financés par le gouvernement, tels que des routes ou des canaux. La première loi qu'il rejeta de la sorte prévoyait d'allouer des fonds aux asiles psychiatriques dont la réformatrice Dorothea Dix était une fervente partisane. Pierce justifia son veto en déclarant : « je ne vois rien dans la Constitution qui autorise le gouvernement fédéral à s'ériger en grand dispensateur de la charité publique de part et d'autre des États-Unis »[65]. Si plusieurs projets de travaux publics se heurtèrent ainsi au veto présidentiel, d'autres furent ponctuellement approuvés par Pierce mais ce dernier fut accusé par ses détracteurs du Nord de soutenir, parmi ces initiatives, celles qui bénéficiaient avant tout au Sud[66]. Pierce s'exprima également en faveur d'une réduction du tarif Walker à la suite duquel les droits de douane avaient déjà atteint leur plus bas niveau historique[65]. Il ratifia enfin, à la toute fin de sa présidence, le tarif de 1857 qui vit une nouvelle diminution du tarif douanier[67].

Bien que souvent hostile à l'utilisation de fonds fédéraux pour le développement des infrastructures, Pierce soutint l'octroi d'une aide gouvernementale pour la construction d'un chemin de fer transcontinental[68]. À la demande du président, le secrétaire à la Guerre Jefferson Davis chargea le Corps des ingénieurs topographes d'étudier le tracé d'éventuelles voies ferrées transcontinentales. Le Parti démocrate s'était longtemps opposé à de telles dépenses fédérales pour des travaux publics mais Davis estimait qu'un tel projet relevait de la sécurité nationale. Le secrétaire déploya en outre le Corps du génie de l'armée pour superviser les projets de constructions à Washington tels que l'agrandissement du Capitole et l'érection du Washington Monument[69]. Des quatre itinéraires envisagés par le Corps du génie, Davis privilégiait celui situé le plus au sud, entre La Nouvelle-Orléans et San Diego ; son opposition à des tracés plus septentrionaux fit que la construction d'un chemin de fer transcontinental n'était toujours pas commencée lorsque Pierce quitta ses fonctions[70].

Réformes administratives

Pierce chercha à mettre en place une administration plus efficace et moins corrompue que celle de ses prédécesseurs[71]. Les membres de son cabinet mirent en place un système de concours pour intégrer la fonction publique préfigurant le Pendleton Civil Service Reform Act adopté trois décennies plus tard[72]. Le département de l'Intérieur fut réformé par le secrétaire Robert McClelland qui formalisa ses activités et accrut la lutte contre la fraude[73]. Une autre réforme fut l'élargissement du rôle du procureur général qui pouvait maintenant nommer les juges et les avocats fédéraux, une étape importante dans le processus de création de ce qui devint le département de la Justice[71]. Pierce chargea également le secrétaire James Guthrie de réformer le Trésor mal géré et incapable d'obtenir le paiement de ses débiteurs. Malgré les lois imposant que les fonds soient conservés par le Trésor, d'importants dépôts restaient dans des banques privées. Guthrie réclama ces sommes et chercha à poursuivre en justice des fonctionnaires corrompus, avec des résultats mitigés. L'afflux d'or en provenance de Californie lui permit cependant de rembourser une part importante de la dette nationale[74].

Politique étrangère et militaire

L'administration Pierce, représentée par son secrétaire d'État William L. Marcy, épousa les revendications du mouvement expansionniste Young America. Soucieux de présenter au monde une image distinctement républicaine des États-Unis, Marcy émit une circulaire pour recommander à ses diplomates le port d'une « simple tenue de citoyen américain », à rebours des uniformes élaborés en vogue dans les chancelleries européennes, et de n'embaucher que des citoyens américains pour travailler dans les consulats[75],[76]. Marcy fut internationalement salué pour sa lettre de 73 pages écrite en soutien à Martin Koszta, un réfugié autrichien qui avait été enlevé à l'étranger par son gouvernement en 1853 en dépit de son intention de réclamer la nationalité américaine[77],[78].

Achat Gadsden

Carte des territoires cédés par le Mexique à l'issue du traité de Guadalupe Hidalgo de 1848 (en rouge) et lors de l'achat Gadsden de 1853 (en orange).

Le secrétaire à la Guerre Davis, partisan d'un chemin de fer transcontinental dans le Sud du pays, persuada Pierce d'envoyer le magnat du rail James Gadsden au Mexique pour acquérir des terres permettant de réaliser cette voie ferrée. Ce dernier fut également chargé de renégocier les termes du traité de Guadalupe Hidalgo qui obligeait les États-Unis à empêcher les raids transfrontaliers des Amérindiens du territoire du Nouveau-Mexique. Pierce autorisa Gadsden à négocier un traité pour l'achat de vastes portions du nord du Mexique, y compris la Basse-Californie, pour la somme de 50 millions de dollars[79]. En , Gadsden et le président mexicain Antonio López de Santa Anna convinrent en définitive d'un traité moins ambitieux qui déboucha sur la vente par le Mexique d'une partie de l'État de Sonora, même si les négociations faillirent échouer à la suite de l'expédition de William Walker dans la péninsule de Basse-Californie ; une clause fut alors ajoutée en vertu de laquelle les États-Unis s'engageaient à empêcher toute initiative de ce genre à l'avenir. Parmi les autres dispositions du traité figuraient le traitement par Washington de toutes les réclamations formulées par des citoyens américains à l'encontre des autorités mexicaines et l'autorisation pour les marchandises américaines de transiter par l'isthme de Tehuantepec. Pierce fut cependant déçu par le traité et Gadsden affirma par la suite que, sans l'expédition de Walker, le Mexique aurait probablement cédé toute la péninsule de Basse-Californie et une plus grande partie de l'État de Sonora[80],[81].

Le traité fut très mal accueilli par les parlementaires nordistes dont beaucoup considéraient qu'il profiterait au Slave Power. Le Congrès réduisit en conséquence l'achat Gadsden à un territoire d'environ 80 000 km2 dans l'actuel Sud de l'Arizona et du Nouveau-Mexique (le traité original avait donné le contrôle aux États-Unis d'un port situé sur le golfe de Californie), ne consentit à verser au Mexique que dix millions de dollars sur les quinze initialement prévus et ajouta une clause destinée à protéger un simple citoyen, Albert G. Sloo, dont les intérêts étaient menacés par l'achat Gadsden. Pierce était cependant hostile à toute intervention du gouvernement fédéral en faveur de l'industrie privée et exprima sa désapprobation de la version finale du traité, lequel fut ratifié malgré tout[82],[81]. Cette acquisition fut la dernière des États-Unis contigus dont les frontières n'évoluèrent plus hormis quelques ajustements mineurs[83].

Relations avec le Royaume-Uni

Sous la présidence de Pierce, les relations entre les États-Unis et le Royaume-Uni furent tendues en raison de discordes liées à la question des droits de pêche américains au Canada et aux ambitions britanniques en Amérique centrale[84]. Marcy négocia un accord commercial avec l'ambassadeur britannique à Washington, John Crampton, afin de modérer les patrouilles de la Royal Navy dans les eaux canadiennes. Un traité de réciprocité fut finalement ratifié en , un accord que Pierce considérait être la première étape d'une éventuelle annexion du Canada[85],[86]. Alors que l'administration négociait avec le Royaume-Uni sur le tracé de la frontière avec le Canada, les intérêts américains en Amérique centrale furent menacés par l'influence croissante du Royaume-Uni que le traité Clayton–Bulwer de 1850 n'avait pas permis de juguler. Prendre l'ascendant sur la Grande-Bretagne dans cette région était un élément capital de la politique expansionniste de Pierce[87],[88].

Au déclenchement de la guerre de Crimée en 1854, les représentants britanniques aux États-Unis cherchèrent à recruter des citoyens américains en violation des lois sur la neutralité américaine, et Pierce expulsa Crampton et trois consuls. Dans son discours devant le Congrès en , il déclara que les Britanniques avaient violé le traité Clayton–Bulwer. Ces derniers furent, selon l'ambassadeur américain à Londres James Buchanan, impressionnés et entreprirent de repenser leur stratégie[89]. Soucieux d'améliorer ses relations avec les États-Unis dans le cadre du conflit en Crimée, le Royaume-Uni était prêt à renoncer à la plupart de ses possessions territoriales en Amérique centrale lorsque le meurtre d'un employé d'une société américaine dans le port nicaraguayen de Greytown, sous protection britannique, raviva les tensions entre Londres et Washington. À la suite de cet incident, Pierce dépêcha sur place un sloop de guerre, l'USS Cyane, qui bombarda et détruisit le port. En dépit de ces représailles et de la présence de flibustiers américains en Amérique centrale, les marchands britanniques s'opposèrent à toute escalade militaire avec les États-Unis et évitèrent le déclenchement d'une guerre entre les deux pays. Le successeur de Buchanan à l'ambassade américaine à Londres, George M. Dallas, négocia avec les Britanniques un traité dans lequel ces derniers acceptaient de se retirer de Greytown et de la plupart de leurs autres possessions d'Amérique centrale en échange de la reconnaissance par les États-Unis des intérêts britanniques au Belize, mais l'accord ne fut pas ratifié par le Sénat[90].

Politique à l'égard de Cuba et manifeste d'Ostende

Comme beaucoup de ses prédécesseurs, Pierce était désireux d'annexer l'île espagnole de Cuba, laquelle possédait de riches plantations de sucre, occupait une position stratégique en mer des Caraïbes et était susceptible de rejoindre l'Union en tant que nouvel État esclavagiste. Pierce désigna Pierre Soulé, un partisan du mouvement Young America, pour le représenter en Espagne mais ce dernier ulcéra rapidement le gouvernement de Madrid[91]. Après l'arraisonnement par les autorités espagnoles de La Havane d'un navire marchand américain, le Black Warrior, l'administration Pierce songea un temps à envahir Cuba ou à soutenir une opération de flibuste en ce sens avant de se résoudre à formuler une offre d'achat pour Cuba à l'Espagne[92].

En 1854, les ambassadeurs Soulé, Buchanan et John Y. Mason rédigèrent pour le président une proposition d'achat de Cuba à l'Espagne pour une valeur de 120 millions de dollars et justifiaient sa prise de contrôle par la force si l'Espagne refusait[93],[94]. Ce document, qui ne se voulait au départ qu'un énoncé de principe interne à l'administration Pierce et n'avait pas vocation à basculer dans la sphère publique, était en tout point conforme à la position traditionnelle des États-Unis envers Cuba et l'Espagne[95]. La publication de ce manifeste d'Ostende provoqua néanmoins la colère des nordistes qui y voyaient une tentative d'annexer un territoire esclavagiste pour renforcer les intérêts sudistes. Le document contribua à discréditer la destinée manifeste que le Parti démocrate avait souvent soutenue[93],[94].

Autres initiatives

Pierce défendait une expansion et une réorganisation profonde des forces armées. Le secrétaire à la Guerre Davis et le secrétaire à la Marine James C. Dobbin jugèrent que l'Armée et la Marine souffraient d'un manque d'effectifs, d'une gestion défaillante et d'une incapacité à adopter les nouvelles technologies[96]. Sous la présidence de Pierce, le Congrès augmenta la part du budget fédéral alloué au département de la Guerre de 20 % à 28 % et Davis utilisa cet argent pour financer entre autres un accroissement des effectifs de l'armée et le perfectionnement de l'académie militaire de West Point[97]. Quant à Dobbin, il était partisan de diverses réformes telles que la conversion de la marine américaine à la propulsion à vapeur et obtint du Congrès la construction de plusieurs nouveaux navires[98].

En 1852, le président Fillmore avait envoyé en Asie le commodore Matthew Perry à la tête d'une flotte de quatre navires afin de développer le commerce avec cette région. S'étant vu déconseiller le recours à la force par Pierce et Dobbin, Perry signa un modeste traité commercial avec le shogunat Tokugawa qui fut ratifié et mit fin à deux siècles d'isolement du Japon. Le premier consul américain nommé par Marcy au Japon, Townsend Harris, contribua à renforcer les échanges commerciaux entre l'archipel japonais et les États-Unis. Perry défendit dans le même temps la colonisation américaine de Taïwan, d'Okinawa et des îles Bonin mais l'administration Pierce ne donna pas de suite à ces propositions[99],[100].

Pierce tenta d'acheter la baie de Samaná à la République dominicaine dont il craignait que l'instabilité ne l'incitât à contracter une alliance avec la France ou l'Espagne. L'insistance des Dominicains à protéger les droits des citoyens dominicains aux États-Unis, « sans distinction de race ou de couleur », empêcha néanmoins la signature d'un traité entre les deux pays[101]. L'administration Pierce étudia également la possibilité d'annexer le royaume d'Hawaï mais l'intransigeance du roi Kamehameha III sur l'octroi de la citoyenneté pleine et entière pour tous les Hawaïens sans discrimination de race bloqua là encore tout projet d'annexion[102].

En 1856, Pierce reconnut la dictature établie au Nicaragua par William Walker, un flibustier américain qui avait conquis le pays et commencé à y introduire l'esclavage. Walker espérait faire entrer le Nicaragua dans l'Union en tant qu'État esclavagiste. L'autorité de Walker irrita toutefois rapidement l'entrepreneur ferroviaire Cornelius Vanderbilt, qui avait l'intention de construire des voies ferrées et un canal dans ce pays. Vanderbilt fit pression sur Pierce pour qu'il utilise la marine américaine dans le but de forcer Walker à « rendre » le Nicaragua. Ce dernier emmena ensuite ses forces au Honduras, où il fut capturé par la marine britannique et fusillé par un peloton d'exécution hondurien[103].

Toujours en 1856, le Congrès vota le Guano Islands Act qui autorisait tout citoyen américain à prendre possession d'une île non revendiquée contenant des gisements de guano. Cette matière, formée de l'accumulation d'excréments des oiseaux marins, était alors très utilisé comme engrais dans l'agriculture. Bien après la fin de la présidence de Pierce, les États-Unis se servirent de cette loi en tant que base juridique pour revendiquer la souveraineté de plusieurs territoires tels que les îles Midway[104].

Élection présidentielle de 1856

Caricature de 1856 moquant le soutien du Parti démocrate à la perpétuation de l'esclavage.

Président sortant, Pierce s'attendait à obtenir facilement la nomination démocrate pour briguer un second mandat. En réalité, ses chances de succès lors de la convention puis durant l'élection étaient plus qu'incertaines. Son administration était unanimement rejetée au Nord en raison de sa position sur l'acte Kansas-Nebraska et les dirigeants démocrates étaient pleinement conscients de l'impopularité du président. Malgré cela, Pierce conservait toujours l'appui de son cabinet et de bon nombre de membres du parti, en particulier dans le Sud. Buchanan, dont le mandat d'ambassadeur au Royaume-Uni l'avait protégé de la controverse sur le Kansas, était quant à lui populaire chez les démocrates du Nord. Lorsque la convention démocrate s'ouvrit le à Cincinnati, dans l'Ohio, Pierce s'attendait à arriver en tête voire à être désigné dès le premier tour. Ce fut cependant Buchanan qui obtint la majorité relative avec 135 voix sur 296 contre 122, essentiellement issues de délégués sudistes, pour le président et 38 pour Cass et Douglas. Aucun candidat ne parvint à prendre l'ascendant sur les autres et, voyant ses soutiens diminuer de vote en vote, Pierce retira sa candidature au bout du quatorzième tour et demanda à ses partisans de soutenir Douglas pour empêcher la victoire de Buchanan. Douglas, qui n'avait alors que 43 ans, estima qu'il obtiendrait la nomination en 1860 s'il laissait gagner Buchanan qui en avait 65 et les partisans de ce dernier lui laissèrent entendre que ce serait le cas. Après deux nouveaux tours, Douglas se retira de la course. Pour apaiser la colère de Pierce, la convention publia une résolution d'« approbation sans équivoque » de son administration et désigna son allié, le représentant John C. Breckinridge du Kentucky, pour briguer la vice-présidence[105],[106],[107]. Ce fut la seule et unique fois dans l'histoire américaine qu'un président élu et candidat actif à sa réélection échoua à obtenir l'investiture de son propre parti pour un second mandat[108].

Pierce soutint Buchanan même si les deux hommes restèrent distants ; il espéra résoudre la question du Kansas avant l'élection de novembre pour améliorer les chances des démocrates[109]. Même si le gouverneur Geary était parvenu à ramener l'ordre dans le territoire, le mal était néanmoins fait et les républicains utilisèrent durant leur campagne les slogans de Bleeding Kansas Kansas sanguinolent ») et de Bleeding Sumner en référence à l'agression à coups de canne du sénateur Charles Sumner par Preston Brooks (en) dans l'enceinte du Sénat[110]. Le programme adopté par le Parti démocrate et le soutien de Buchanan aux politiques de l'administration Pierce incitèrent de nombreux démocrates nordistes à quitter le parti[111]. De son côté, la convention nationale républicaine de 1856 désigna comme candidat le général John Charles Frémont dont la réputation militaire constituait un atout précieux pour les républicains bien que ses opinions politiques fussent assez obscures[112]. La convention organisée simultanément par les Know Nothing suscita quant à elle le courroux de ses partisans dans le Nord en jetant son dévolu sur l'ancien président Millard Fillmore tout en refusant de condamner officiellement la loi Kansas-Nebraska ; Fillmore fut également investi comme candidat à l'élection présidentielle par le Parti whig dont la convention ne rassembla toutefois que peu de participants[64]. Reléguant la question du nativisme au second plan, Fillmore fit campagne sur la nécessité de préserver l'Union et de la résurgence du Parti whig[113].

Résultats de l'élection présidentielle américaine de 1856.

Les démocrates remportèrent finalement l'élection mais n'obtinrent que 41,4 % des voix au nord contre 49,8 % en 1852 ; ce faisant, ils n'arrivèrent en tête que dans cinq des seize États abolitionnistes alors que Pierce en avait gagné quatorze quatre ans plus tôt. Frémont, le candidat républicain, fut proclamé vainqueur dans les onze autres États libres tandis que Fillmore remporta le Maryland tout en empêchant probablement la Pennsylvanie de basculer dans l'escarcelle républicaine. La bonne performance des républicains lors de ce scrutin permit à ces derniers de s'affirmer, devant les Know Nothing, comme la principale force d'opposition au Parti démocrate[114].

Pierce ne modéra pas sa position après avoir échoué à obtenir la nomination démocrate et, dans son dernier discours devant le Congrès en , il attaqua violemment les républicains et les abolitionnistes et défendit ses résultats économiques ainsi que le maintien de relations pacifiques à l'international[115],[116]. Dans les derniers jours de son mandat, le Congrès adopta des lois pour accroître la solde des officiers et pour construire de nouveaux navires de guerre ; il vota également une réduction des droits de douane, une mesure longtemps défendue par le président[67]. Durant la période de transition, Pierce s'abstint de critiquer Buchanan en dépit de son animosité personnelle à son égard mais fut ulcéré par la décision de ce dernier de remplacer la totalité de ses ministres[117]. Pierce et son cabinet quittèrent leurs fonctions le  ; ce fut la seule fois de l'histoire américaine que tous les membres originels du cabinet restèrent à leur poste durant les quatre années du mandat présidentiel[118].

Postérité

Statue en bronze d'un homme portant un long pardessus.
Statue de Franklin Pierce devant le capitole de l'État du New Hampshire à Concord.

Après son décès, Pierce disparut de la mémoire collective américaine et est aujourd'hui surtout connu comme appartenant à la série des présidents dont les mandats désastreux menèrent à la guerre de Sécession[119]. Sa présidence est généralement considérée comme un échec et il est souvent présenté comme l'un des pires présidents américains[120],[121],[122]. L'historien Eric Foner écrit ainsi que « son administration fut l'une des plus catastrophiques de l'histoire américaine » et « vit l'effondrement du système partisan hérité de l'ère Jackson »[123]. Une des causes de son échec fut d'avoir laissé le Congrès prendre l'initiative, notamment avec l'acte Kansas-Nebraska, et il en paya le prix politique[124]. Son incapacité à obtenir un compromis contribua à mettre fin à la période de domination du Parti démocrate qui avait commencé avec Andrew Jackson et qui laissa le Parti républicain dominer les politiques nationales pendant plus de 70 ans[125].

Malgré une réputation de politique compétent et sympathique, Pierce ne fut pendant sa présidence qu'un médiateur entre les factions de plus en plus opposées qui menaient le pays vers la guerre civile[126]. Pour Pierce, qui voyait l'esclavage comme une question de propriété et non de morale[125], l'Union était sacrée et il estimait que les actions des abolitionnistes créaient des divisions et étaient une menace pour les droits des sudistes garantis par la Constitution[127]. Alors qu'il critiqua ceux qui demandaient la limitation ou l'abolition de l'esclavage, il s'opposa rarement aux hommes politiques sudistes les plus radicaux[128]. Selon Georges Ayache, Pierce se montra ainsi « incapable d'apaiser la question de l'esclavage — en ne l'abordant que par la lorgnette étroite du droit et en occultant complètement sa dimension morale — qu'il avait imprudemment laissé resurgir » alors même que « les équilibres du pays étaient devenus tellement précaires que Pierce ne pouvait ignorer qu'une telle passivité de l'exécutif était vouée à déboucher sur la guerre civile »[129].

L'historien David Potter conclut que le manifeste d'Ostende et l'acte Kansas-Nebraska furent « les deux grandes calamités de l'administration de Franklin Pierce… Les deux lui valurent une avalanche de critiques »[130]. Il ajoute qu'ils discréditèrent complètement les idées de destinée manifeste et de souveraineté populaire[130]. En 2010, l'historien Kenneth Nivison présenta une vision positive de la politique étrangère de Pierce en notant que sa nature expansionniste préfigurait celles de William McKinley et de Theodore Roosevelt qui présidèrent à une époque où l'Amérique avait la puissance militaire pour imposer sa volonté : « la politique étrangère et commerciale qui se développa dans les années 1890 et supplanta le colonialisme européen au milieu du XXe siècle doit beaucoup au paternalisme de la démocratie jacksonienne cultivée dans l'arène internationale sous la présidence de Franklin Pierce »[131].

L'historien Larry Gara, qui rédigea un ouvrage sur la présidence de Pierce, écrivit dans son article de l'American National Biography :

« Il fut président à une époque qui demandait des talents quasiment surhumains mais il manquait de telles qualités et n'arriva jamais au niveau de la fonction à laquelle il avait été élu. Sa vision de la Constitution et de l'Union appartenait au passé jacksonien. Il ne comprit jamais complètement la nature et l'ampleur des sentiments abolitionnistes au nord. Il parvint à négocier un traité de réciprocité avec le Canada, à commencer l'ouverture du Japon au commerce occidental, à ajouter des terres dans le Sud-Ouest et à signer des législations ouvrant la voie à un empire outremer [Guano Islands Act]. Ses politiques concernant Cuba et le Kansas ne firent qu'accroître les tensions. Son soutien à l'acte Kansas-Nebraska et sa détermination à appliquer le Fugitive Slave Act aggravèrent les divisions. Pierce était travailleur et son administration largement exempte de toute corruption mais l'héritage de ces quatre années turbulentes contribua à la tragédie de la sécession et à la guerre civile[132]. »

Bibliographie

  • (en) Larry Gara, The Presidency of Franklin Pierce, Lawrence (Kansas), University Press of Kansas, , 218 p. (ISBN 0-7006-0494-4).
  • (en) Michael F. Holt, Franklin Pierce, Henry Holt and Company, LLC, coll. « The American Presidents », (ISBN 978-0-8050-8719-2).
  • (en) James M. McPherson, Battle Cry of Freedom : The Civil War Era, Oxford University Press, (ISBN 9780199743902).
  • (en) Peter A. Wallner, Franklin Pierce : New Hampshire's Favorite Son, Plaidswede, , 322 p. (ISBN 0-9755216-1-6).
  • (en) Peter A. Wallner, Franklin Pierce : Martyr for the Union, Plaidswede, (ISBN 978-0-9790784-2-2).

Notes et références

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