Affaire des piqueurs de fesses
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| Affaire des piqueurs de fesses | |
Les Piqueurs (lithographie de Charles Motte, 1819). | |
| Fait reproché | Agressions de plusieurs femmes sur la voie publique |
|---|---|
| Chefs d'accusation | Coups et blessures volontaires |
| Pays | France |
| Ville | Paris (rumeurs en province) |
| Nature de l'arme | poinçon ou objet pointu |
| Date | août à décembre 1819 |
| Nombre de victimes | 38 déclarées et 4 retenues par la justice (≃ 400 par la presse) |
| Jugement | |
| Statut | Prison |
| Tribunal | Cour d'assises de la Seine |
| Date du jugement | février 1820 |
| Recours | Cour de justice royale (qui confirme la sentence) |
| modifier |
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L'affaire des piqueurs de fesses est une série d'agressions physiques commise par une ou plusieurs personnes contre des femmes durant le second semestre de 1819 en France.
Un garçon tailleur dénommé Auguste-Marie Bizeul fut accusé d'avoir commis plusieurs agressions de ce type à Paris. Malgré son refus de reconnaître les faits, Bizeul fut condamné à cinq ans de prison, ce qui n'arrêta pas la vague d'agressions les années suivantes ni la peur collective qu'elle suscita, entretenue par la presse et qui impliqua Eugène-François Vidocq, le célèbre bagnard, devenu chef de la brigade de sureté, à Paris, fonction qu'il gardera jusqu'en 1827.
Entre juillet et , un grand nombre de victimes, en très grande majorité des femmes, déclarèrent avoir été violemment piquées par un individu alors qu’elles se promenaient dans les rues de Paris. Ces agressions se sont, pour la plupart, déroulées aux alentours du Palais-Royal, un lieu très prisé du Tout-Paris. D'autres femmes témoignent avoir également été agressées près du Pont-Neuf ou du Louvre, des lieux qui sont également très fréquentés.

En , la préfecture de police, face au nombre d'agressions, prend la décision de publier les faits dans le journal Le Moniteur universel afin de prévenir la population et de retrouver le coupable[1] :
« Un particulier dont on n’a pu se procurer le signalement que d’une manière imparfaite, se fait depuis quelque temps un plaisir cruel de piquer par derrière, soit avec un poinçon, soit avec une longue aiguille fixée au bout d’une canne ou d’un parapluie, les jeunes personnes de quinze à vingt ans que le hasard lui fait rencontrer dans les rues, sur les places ou dans les promenades publiques. […] Son Excellence le ministre d’État préfet de police a donné les ordres les plus sévères pour l’arrestation de cet individu qui, jusqu’à ce moment, a échappé à toutes les recherches. Comme il importe de découvrir l’auteur d’un pareil attentat, on croit devoir signaler à l’attention publique et engager tous les citoyens à s’unir à l’autorité pour qu’il ne reste pas impuni. »
— Le Moniteur universel, édition du
Cette publication entraîne un phénomène de panique en raison d'une recrudescence d'attaques, toutes évoquées par la presse. Une psychose collective ou comportement obsessionnel collectif s'installe parmi la population parisienne, poussant les autorités à agir au plus vite pour arrêter un coupable et calmer ainsi la population[2], mais les victimes ne parviennent jamais à identifier leur agresseur de façon très précise. Au début de cette affaire, une trentaine d’attaques sont attestées par le Journal de Paris ; quelques mois plus tard, plus de 400 victimes de piqûres auraient été signalées sans qu'on puisse démêler la réalité de la rumeur[3].
De nombreux journaux, outre ceux déjà cités, firent référence aux nombreuses attaques ; La Gazette de France, Le Censeur, Le Fanal, L'Indépendant et même le Journal des débats tinrent ainsi leurs abonnés en haleine durant plusieurs mois. Une chanson fut même écrite et répétée dans divers cabarets[4].
Enquête et procès
Un unique coupable

Selon certaines sources, la police générale (dont la brigade de Sureté, dirigée par Eugène-François Vidocq) aurait fait appel à des prostituées comme appâts et arrête en flagrant délit (bien que d'autres sources affirment le contraire) un dénommé Auguste-Marie Bizeul. Celui-ci est condamné en , mais les agressions continuent jusqu'en 1821[5],[6].
Procès d'Auguste-Marie Bizeul
Le procès se déroule les 1er et devant les assises de la Seine. Le chef d'inculpation se base sur l'agression physique de quatre personnes, Mlle DeSaint-Laurent (14 ans 1/2), Mlle Victorine Pommier, Mlle Colombier et Mlle Dorival. L'article du Moniteur universel précise que les jeunes femmes n’avaient pas déposé plainte immédiatement. La police dénombra officiellement 38 plaintes et seules ces quatre personnes attestèrent avoir reconnu le mis en cause. Durant sa plaidoirie, le procureur reconnait explicitement que d'autres piqueurs sévissent (présentés comme des « vagabonds ») mais que seul Bizeul fut arrêté. L'avocat d'Auguste-Marie Bizeul est Me Claveau, et sa défense se base sur le fait que certaines plaignantes ont reconnu ou cru reconnaître l'accusé plus de quatre mois après leurs agressions, ce qui peut entraîner un certain doute. Après une assez longue délibération, le tribunal condamne Auguste-Marie Bizeul à cinq années de prison et 500 francs d'amende en vertu de l'article 311 du code pénal[7]. La peine fut confirmée en appel[8].
La justice accusa également Bizeul d’être une personne atteinte de dépravation morale et un lecteur du marquis de Sade, alors que le garçon tailleur, âgé de 35 ans, est illettré[5],[9].
Le rôle de Vidocq
Dans le chapitre II et les chapitres suivants du supplément aux Mémoires de Vidocq intitulé Les Piqûres, le journaliste Louis-François L'Héritier, qui assista l'ancien bagnard dans l'écriture de ses mémoires, accuse le ministère de l'Intérieur (dirigé par Élie Louis Decazes, chef du gouvernement de Louis XVIII) d'avoir lancé de toutes pièces cette histoire de piqueurs sévissant dans les beaux quartiers de la capitale pour des raisons politiques, créant ainsi artificiellement la terreur dans les milieux bourgeois parisiens.
Toujours, selon cet ouvrage, plusieurs piqueurs furent arrêtés, puis relâchés ; le préfet de police, aux ordres du ministère, demanda ensuite à ses agents provocateurs de cesser toute action, laissant ainsi à la brigade de sûreté mener son enquête (avec une prime de 500 francs pour celui « qui arrêtera[it] le misérable »). Un signalement fut donné et Vidocq prit la décision d'accuser Auguste-Marie Bizeul, manipulant un homme, ancien mouchard lié à sa brigade, au « cerveau assez faible », ainsi que les témoins des agressions. Un agent de Vidocq conseilla même à Bizeul de prendre la fuite, ce qui, pour la presse et le magistrat instructeur accentua l'impression de culpabilité. C'est l'agent Coco Latour, un agent proche de Vidocq, qui procéda à l'arrestation de Bizeul dans un atelier de couture de la rue Vivienne[10].
Analyse
En 1955, l'historien Eugène-Humbert Guitard, spécialiste de l'histoire de la pharmacie et des hôpitaux, publie dans la Revue d'Histoire de la Pharmacie un texte dans lequel il relate la mésaventure d'un pharmacien dénommé Liber qui aurait fabriqué un « spécifique (remède) » pour soigner les piqures liées à ces agressions brutales. L'affaire tourna cependant au désavantage du pharmacien qui fut convoqué par le préfet de police de Paris, les attaques cessant alors très rapidement ou du moins les allusions et rapports de la presse concernant ces fameuses attaques. Selon Guitard, ce curieux épilogue soulignerait l'implication de Jules Anglès dit Comte d'Anglès, préfet à la préfecture de police de Paris, lequel serait à l'origine de cette affaire et de la surmédiatisation de ces attaques[11].
En 2013, dans la Revue d'histoire moderne et contemporaine, l'historien Emmanuel Fureix explique que cette affaire catalyse une intense peur collective, rapidement diffusée en province où des gestes de même nature pourront être observés. Un phénomène de panique urbaine qui entretient la rumeur et amplifie les faits attestés[style à revoir] tout en poussant à politiser des gestes fantasmés. L'historien note que cette affaire, liée à une atteinte aux corps de femmes, dévoile une politisation intense des gestes commis dans l’espace public à un moment où la France de la Restauration (Napoléon Ier est encore vivant, retenu à Sainte-Hélène). L'assassinat du duc de Berry en 1820 puis, l'année suivante, la mort de l'ancien empereur permettront à la population parisienne ainsi qu’aux médias de passer à d'autres centres d'intérêt[12].