Alexandre Galopin
ingénieur, banquier et homme d'affaires belge (1879-1944)
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Alexandre Galopin, né le à Gand et assassiné à son domicile à Etterbeek le , est un ingénieur belge et le gouverneur de la Société générale de Belgique, à partir de .Il est considéré comme une figure marquante du patronat belge de la première moitié du XXe siècle.
Biographie
Alexandre Marie Albert Galopin, né le à Gand, est le fils de Gérard Galopin, professeur à l'Université de Liège, et de Marie Céline Schindeler. Galopin est issu d’une famille intellectuelle, son père ayant exercé les fonctions de professeur de droit civil puis recteur de l’Université d’Etat de Liège. Le , il épouse à Louvain Elisabeth Verriest, fille d'un professeur à l'Université catholique de Louvain.
Alexandre Galopin fait des études d’ingénieur civil à l’Université de Liège dont il sort diplômé en 1902. Il poursuit sa formation à Berlin, Londres et Paris. Il parle ainsi l’anglais et l’allemand [1].
De retour à Liège en 1904, il est engagé par la Fabrique nationale d'Armes de Guerre à Herstal (FN), où il côtoie le monde ouvrier en exerçant, à sa demande pendant deux ans, les fonctions d’ajusteur sur machines-outils et de dessinateur industriel. Dès le début de sa carrière, Galopin se montre sensible à la condition ouvrière. Il se fait remarquer grâce à ses talents d’organisation et dote la FN d’un laboratoire de pointe. En 1913, il devient directeur général de la FN. Á la veille du déclenchement de la guerre, la FN produit non seulement des fusils de chasse, mais aussi des armes de guerre, des munitions, des vélos, des motos, des automobiles et des camions. Galopin joue un rôle central dans cette diversification industrielle [2].
Première Guerre mondiale
Lors de la Première Guerre mondiale, le territoire belge est envahi par l'armée allemande à partir du . En raison du caractère stratégique de la production, le conseil d’administration de la FN décide l’arrêt des activités et la fermeture des usines. L’occupant allemand place la FN sous séquestre et transfère ses machines-outils vers les arsenaux allemands [1].
Alexandre Galopin quitte Liège pour Anvers, où l’armée belge se regroupe et constitue un réduit national jusqu'en . Il se réfugie alors en France au Havre, où s’est installé le gouvernement belge, auprès duquel il se met à disposition.
Entretemps, le gouvernement français désigne le socialiste Albert Thomas en tant qu’organisateur de la production du matériel de guerre. Nommé sous-secrétaire d’Etat de l’artillerie et des munitions, il négocie avec le Premier ministre belge Charles de Broqueville la mise à disposition de Galopin au profit de l’effort de guerre français. En échange de la fourniture de 15.000 fusils à l’armée belge stationnée sur l’Yser, le gouvernement belge y consent [3].
Galopin se voit confier par le ministre Thomas la coordination de l’ensemble de la production d’armements légers par les usines françaises dispersées dans l’Hexagone. S’inspirant du taylorisme, méthode nord-américaine en vogue dans les années 1900, Galopin met en œuvre une standardisation rigoureuse de l’usinage des pièces de fusils entre les diverses usines, ne requérant qu’un travail final d’assemblage. La « méthode Galopin » accroît considérablement la productivité et permet la fourniture dans des délais courts de l’armement indispensable au front. Galopin est ensuite chargé, avec l’appui de Winston Churchill (ministre britannique de l’Armement en 1917-1918), d’appliquer la même méthode à la production des pièces pour mitrailleuses. Et, à partir de 1917, Galopin se voit confier la mission de standardisation de la fabrication des moteurs d’avion
Á la fin de la guerre, Galopin participe activement au « Comité consultatif » créé en à Paris par le ministre des Affaires économiques Paul Hymans, en charge de planifier la politique économique d’après-guerre de la Belgique et de préparer les négociations de paix [4].
Entre-deux-guerres (1919-1939)
Conseiller économique du gouvernement belge à la fin de la Première Guerre mondiale en , il est participe à la préparation et à la mise en œuvre de la politique de relance de l’industrie belge après 1918.
En 1919, Paul Hymans, ministre des Affaires étrangères, appelle Galopin à participer en 1919 à la délégation belge qui négocie Traité de Versailles. Il fait partie des experts belges sur les questions économiques et financières, notamment au sujet des réparations belges à réclamer à l’Allemagne vaincue[5].
En tant que régent de la Banque Nationale de Belgique (BNB), Galopin participe aux réunions de la Banque des règlements internationaux (BRI) à Bâle, qui devient dans les années 1930 un lieu de concertation entre banques centrales [6].
Dans l'entre-deux-guerres, Galopin reprend ses fonctions de directeur général et administrateur de la Fabrique nationale (FN). L’actionnariat allemand est évincé au profit d’un ancrage belge. Galopin pousse au développement de la division « moteurs », en vue de diversifier les débouchés de l’entreprise suite au déclin des ventes d’armes. Il procède à l’engagement d’une nouvelle vague d’ingénieurs et de techniciens et crée, au sein de la FN, une école de formation professionnelle dès 1921. Galopin dote la FN de nouvelles machines-outils permettant la standardisation des pièces et l’augmentation de la productivité [2] .
Depuis 1919, la Société Générale de Belgique (SGB), le principal holding du pays, est l’actionnaire majoritaire de la FN. Galopin est appelé par le gouverneur Jean Jadot à rejoindre la direction de la SGB. Il lui confie la réorganisation et la modernisation de l’industrie charbonnière belge, secteur dominé par la SGB. Pour remédier à la faible compétitivité des charbonnages du Borinage, Galopin restructure les sièges d’exploitation et crée un complexe industriel hennuyer. La valorisation du charbon est favorisée par la constitution des sociétés « Carbonisation centrale » et « Carbochimique ». Outre la rationalisation de la production, Galopin favorise la cartellisation de l’industrie charbonnière en accord avec Évence-Dieudonné Coppée III, responsable des intérêts de la « Banque de Bruxelles » dans le secteur. Galopin reste un des principaux décideurs de l’industrie charbonnière belge, et ce jusqu’à sa mort en 1944 [7].
Galopin représente la SGB dans de nombreuses entreprises industrielles, principalement dans le secteur de la métallurgie, notamment « S.A. John Cockerill » et « La Providence ». Son action s'étend dans le charbonnage, la métallurgie, la construction mécanique, etc. Il reste administrateur délégué de la FN jusqu’en 1932.
En 1932, Galopin devient vice-gouverneur de la SGB. En , il succède à Émile Francqui en tant que gouverneur de la SGB, holding contrôlant à l’époque près de 30% de l’économie belge. À ce titre, il préside à la fois le comité de direction et le conseil d’administration.
Dans la foulée des enseignements tirés du Krach de 1929 à la bourse de New York, le législateur belge scinde les activités de holding et les banques de dépôt. Galopin est amené à présider également la « Banque de la Société Générale » entre 1935 et 1939. Á ce titre, il s’implique dans les négociations avec le ministre des Finances Max-Léo Gérard relatives à la réforme monétaire. Il déjoue le projet du parti socialiste d’instaurer un contrôle des holdings [8].
En tant que membre du « comité permanent » de la Société nationale des chemins de fer belges (SNCB), entre 1926 et 1935, il initie un système d’assurances sociales interne et organise les relations paritaires avec les syndicats. Il s’implique également dans le Fonds national de la recherche scientifique (FNRS), fondé en 1928, où il promeut l’imbrication entre industries et universités. Il est en effet vice-président du Fonds national de la Recherche scientifique et président du Comité Science-Industrie [9].
De 1936 à 1940, il est président de l'Association belge des Banques.
Seconde Guerre mondiale
Sous l’impulsion de Galopin, la SGB prend des dispositions de sauvegarde de ses intérêts à l’approche du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Des capitaux importants font l’objet de transferts à l’étranger, notamment au Congo et aux États-Unis. Le gouverneur se propose de rester en Belgique occupée, tandis que des administrateurs ayant pleins pouvoirs sont désignés hors du territoire national, notamment pour assurer la direction des filiales situées au Congo belge. Galopin, ainsi que la direction de la SGB, est parfaitement informé de l’importance stratégique de l’uranium congolais en possession de l’Union minière du Haut Katanga (UMHK). Edgar Sengier, directeur de la SGB et de l’UMHK, est choisi par le conseil d’administration de la SGB et, doté de larges mandats de gestion, il part s’établir à New York. En 1938, Sengier ordonne que la moitié du stock d’uranium au Congo soit transféré dans un hangar au port de New York. Ces réserves d’uranium seront mises à disposition de l’armée américaine par ce dernier pour permettre la production des premières bombes atomiques [7].
Animateur de la politique de « présence » face à l’occupant nazi
Á la veille de son départ de Bruxelles, le gouvernement belge, représenté par les ministres Paul-Henri Spaak et Camille Gutt, convoque, le , des dirigeants du monde des affaires. Á l’occasion de cette entrevue, les banquiers Galopin (SGB), Max-Léo Gérard (Banque de Bruxelles) et Fernand Collin (Kredietbank) sont informés que le gouvernement, à la suite de l’avance allemande, désire maintenir en Belgique occupée des responsables de confiance qui suivront les événements de près et donneront des avis. A une question de Galopin, Spaak et Gutt admettent que des concessions pourront être octroyées à l’occupant dans le domaine économique, pour assurer la survie du pays. Les banquiers reçoivent du gouvernement une « mission de confiance » d’ordre général, accompagnée d’une mission spécifique consistant à assurer le paiement des salaires du personnel de l’Etat. Pour ce faire, Gutt confie un Bon du Trésor en blanc à Galopin, pour couvrir les engagements financiers des banques au nom de l’Etat belge [10].
Les protagonistes ignorent les événements ultérieurs, imprévisibles : la capitulation de la France par l'Armistice du 22 juin 1940, la volonté du roi Léopold III de rester en Belgique occupée, le départ d’une partie du gouvernement pour Londres, etc…
Les banquiers, mandatés par le gouvernement exilé, se réunissent autour du gouverneur Galopin, dans un comité informel surnommé « comité Galopin ». Au cours des premiers mois de l’Occupation, le « comité Galopin » joue un rôle primordial dans le rétablissement des transports, de la logistique (poste, télégraphe et téléphone), et des réseaux de distribution (électricité, charbon, gaz, eau), de manière à enrayer le chômage massif et relancer l’activité économique. Dès le milieu du mois de , une entreprise publique, les PTT, annonce la reprise de ses activités en matière de communications postales, télégraphiques et téléphoniques. Galopin incite au rétablissement du trafic ferroviaire par la SNCB. Les départements ministériels, dirigés par les secrétaires généraux, travaillent normalement. L’objectif est non seulement de remettre en marche l’économie belge, mais aussi d’éviter une mainmise de l’occupant allemand sur l’ensemble des réseaux stratégiques, que le gouverneur Galopin et son entourage souhaitent maintenir dans des mains belges[11].
Cependant, l’article 115 du Code pénal interdit de fournir à l’ennemi « des secours en soldats, argents, vivres, armes et munitions ». Cet article, déjà présent dans le Code pénal français de 1810, était inadapté aux défis de la Seconde Guerre mondiale, qui se caractérise par une guerre totale impliquant les populations civiles. D’éminents juristes sont consultés : Antoine Ernst de Bunswyck (secrétaire général du ministère de la Justice), Paul Struye, Paul Veldekens, Raoul Hayoit de Termicourt. Ils conclurent à un « état de nécessité » lié au nécessaire ravitaillement de sept millions de Belges. Par ailleurs, une ordonnance allemande rend obligatoire la reprise économique, la remise en marche de l’industrie, tout en interdisant les grèves et le chômage.
Après de multiples concertations auprès d’experts universitaires (parmi lesquels d’éminents économistes et juristes tels que Léon-Hugo Dupriez, Henri Velge et Charles De Visscher), de milieux patronaux représentatifs, de la haute fonction publique (notamment les secrétaires généraux en charge des ministères à Bruxelles), Galopin énonce une série de principes quant à la « politique de présence » à maintenir dans les relations avec l’occupant, surtout en matière de fournitures industrielles. Ils sont énoncés dans une note de , complétée et adaptée par celles de et . Les fournitures d’armes et de munitions sont prohibées, les investissements destinés à accroître la production sont évités, les accords avec les entreprises allemandes ne sont pas autorisés, les bénéfices exceptionnels ne sont pas permis, les licenciements doivent être évités pour empêcher les déportations de travailleurs vers l’Allemagne, etc… [12].
Dans une lettre du destinée à Félicien Cattier, vice-gouverneur de la SGB de passage à Lisbonne, le ministre Camille Gutt réitère l’accord gouvernemental envers la nécessité de travailler pour manger.
La campagne contre l’URSS (Opération Barbarossa) lancée en oblige le Reich à décréter la guerre totale, impliquant une mobilisation économique massive des pays occupés en faveur de l’effort de guerre, sous l’impulsion d’Albert Speer, nommé par Hitler en à la tête du ministère de l’Armement. La pression allemande sur la Belgique se renforce, détériorant les relations de l’occupant avec les milieux d’affaires belges.
Á partir de l’été 1942, en raison des pressions britanniques, Winston Churchill en tête, le gouvernement Pierlot ne peut plus approuver la « politique de moindre mal » personnifiée par le « Comité Galopin », et prend ses distances. Les autorités belges cherchent à rétablir leur crédibilité auprès des Alliés, largement écornées par les événements politiques belges de l’été 1940. L’industrie belge se voit fortement mise à contribution jusqu’en 1944, année au cours de laquelle le manque de charbon et la désorganisation du réseau ferroviaire handicapent la productivité et les capacités d’exportation. Ce sont donc des facteurs extérieurs, liés à la radicalisation du régime nazi et à l’intensification de son effort de guerre, qui expliquent l’ampleur des pillages et des fournitures à l’ennemi, alimenté notamment par le développement du marché noir[13].
Les fournitures belges à l’ennemi sont volontairement de qualité médiocre. Galopin, ainsi que l’ensemble du patronat « patriote », souvent de commun accord avec les organisations syndicales, cherche à saboter la production belge destinée à l’Allemagne nazie. Dans les usines, les ingénieurs et les ouvriers font traîner la production au maximum ; le niveau de productivité baisse fortement malgré l’abondance de main-d’œuvre. Le personnel d’encadrement et les ouvriers s’ingénient à fabriquer des pièces et des produits qui tombent en panne, dans un délai raisonnable après leur livraison à l’ennemi (pour éviter les représailles et les soupçons).
Dans le cadre de la « politique de présence », des instructions discrètes sont données aux entreprises belges pour réduire autant que possible la productivité. Le mot d’ordre général est de travailler lentement et mal pour les produits destinés à l’Allemagne. Les rendements dans l’industrie charbonnière, contrôlée en partie par la SGB et les holdings représentés dans le « comité Galopin », sont intentionnellement médiocres. Le rythme de production dans la sidérurgie atteint à peine 40% du niveau d’avant-guerre. De petits sabotages, erreurs de calculs, oublis de commandes, mauvais ajustages, permettent de réduire et étaler la production.
Cela étant, le gouvernement, éloigné depuis quatre ans du pays, était peu au courant des répercussions concrètes liées aux contraintes de l’occupation nazie, comme l’ont souvent signalé les organisations de Résistance dans leurs rapports destinés à Londres.
Son rôle dans le ravitaillement de la Belgique occupée
Une des préoccupations principales du comité présidé par Galopin consiste à assurer le ravitaillement alimentaire de la Belgique occupée. En effet, avant 1940, un tiers de l’alimentation de la population belge était fournie par les importations. Le souvenir de la Première Guerre mondiale reste très vif dans les mémoires. La Belgique avait été approvisionnée par la « Commission for Relief in Belgium », organisme humanitaire fondé sous l’égide des Etats-Unis et animé par Herbert Hoover.
Entre 1940 et 1944, il n’est plus question d’approvisionnement massif depuis l’étranger, car Winston Churchill, désirant maintenir un blocus continental strict à l’encontre des pays occupés par l’Allemagne nazie, s’y est totalement opposé en estimant qu’une partie de l’aide humanitaire serait déviée par les Allemands.
En matière de ravitaillement du pays, Galopin est conscient, dès l’été 1940, que la Belgique ne peut plus compter sur une répétition des conditions en vigueur durant la Première Guerre mondiale, étant donné la volonté ferme des Britanniques de maintenir le blocus continental : la Belgique ne peut plus compter sur l’aide alimentaire internationale.
Déficitaire quant à sa production agraire ne permettant pas de subvenir à sa population, le « Comité Galopin » considère les exportations destinées à l’Allemagne nazie en contrepartie de l’importation de denrées alimentaires, comme une nécessité. Le gouvernement belge exilé en France puis à Londres, en particulier le ministre C. Gutt, soutient cette politique. A la fin de la guerre, le déficit bilatéral des échanges commerciaux belgo-allemands reflète cependant l’ampleur du pillage du pays organisé par le régime nazi, en ce compris sur le marché noir.
La politique de présence a cependant évité le déclenchement d’une famine en Belgique, comme ce fut le cas dans d’autres régions occupées en Europe [14].
Le soutien financier occulte à la Résistance et aux victimes du nazisme
Le gouverneur Galopin est l’un des animateurs de la résistance passive, intelligente et efficace, contre l’occupant nazi.
Dès la seconde moitié de l’année 1940, à l’incitation de Galopin et de son entourage, des instructions discrètes et orales sont données aux dirigeants d’entreprise pour engager à tour de bras des chômeurs, même non qualifiés, évitant ainsi leur déportation en Allemagne dans le cadre du travail volontaire puis, plus tardivement, du travail obligatoire. Il s’agit d’un acte conscient de résistance passive orchestré par le patronat, destiné à contrecarrer les efforts de recrutement de l’occupant. Les ouvertures de postes sont également très nombreuses au sein des organismes publics et des parastataux.
Dès le , les banques représentées au sein du « Comité Galopin » décident la création d’une société coopérative, la Caisse d’avances et de prêts (CAP). Cet organisme, présidé par le juriste Henri Velge, accorde des aides financières notamment aux fonctionnaires, officiers, parlementaires, professeurs d’université, magistrats écartés de leur fonction par l’occupant, tout en évitant une implication directe des banques dans ce soutien. Par ce biais, des professeurs de l’Université Libre de Bruxelles (ULB), des diplomates et des hauts fonctionnaires privés de fonction, des parlementaires privés d’indemnités et des membres de la Cour des comptes, recevront des allocations. De même que des journalistes ayant cassé leur plume, des gendarmes révoqués, des familles de militaires, des coloniaux et des bateliers (dont les époux étaient internés en Allemagne ou en exil dans un pays allié). Ainsi que des membres du personnel de la SNCB, de la RTT, des communes, etc… Cependant, la subvention financière en faveur de la magistrature, couverte financièrement par le gouvernement belge à Londres, donne lieu à une intervention de l’occupant, qui dissout la CAP, par ordonnance du [7].
Au cours de la seconde moitié de la guerre, le « Comité Galopin » invente des voies plus subtiles d’aides aux membres de la fonction publique et aux personnalités victimes d’une mise à l’écart. L’aide touche également des Juifs et les réfractaires au travail obligatoire. Galopin confie au vice-gouverneur Gaston Blaise l’organisation du financement, alimenté au moyen de la vente de charbons sur le marché noir par l’intermédiaire de plusieurs filiales de la SGB. Après la Libération, les engagements financiers des banques seront couverts au moyen du fameux Bon du Trésor en blanc remis par Gutt à Galopin, le .
Au cours de l’été 1942, le gouvernement belge crée un comité politique clandestin destiné à le représenter auprès des organismes de la Résistance et réunir les renseignements politiques sensibles sur la Belgique occupée. Parallèle au « Comité Galopin », le « Comité Gilles » est présidé par le juriste Charles De Visscher. Des relations entre le Comité Galopin et le Comité Gilles sont assurées, grâce à des contacts personnels entre leurs deux présidents, Galopin et De Visscher. Les notes rédigées par le gouverneur Galopin à l’intention de Londres sont d’ailleurs connues du Comité Gilles [15].
La tentative de maintien de l’autonomie monétaire et financière de la Belgique occupée
A l’aube de l’an 40, Alexandre Galopin est manifestement imprégné de la catastrophe monétaire et financière qu’a connue la Belgique pendant la Première Guerre mondiale et ses conséquences après-guerre. Son attitude pendant la Seconde Guerre mondiale est déterminée par la volonté d’éviter absolument la même situation dramatique que celle connue par la Belgique au cours de la décennie 1910.
Sur ordre du gouvernement belge, le gouverneur de la Banque Nationale de Belgique (BNB) quitte Bruxelles à la suite de l’invasion allemande. La totalité de l’encaisse or de la banque avait été évacuée dès avant la guerre vers les pays alliés (France, Grande-Bretagne, Etats-Unis). L’occupant allemand insiste pour que la BNB reprenne ses activités, sans succès. Galopin souhaite éviter une décision de l’occupant de mise en circulation à grande échelle d’une monnaie d’occupation de l’armée allemande, le Reichskreditkassenscheine. Les autorités belges ne seraient plus, dans cette hypothèse, maîtresse de la création monétaire, avec toutes les dérives que cela pourrait induire chez l’occupant. La catastrophe monétaire et financière subie par la Belgique pendant la Grande Guerre et après celle-ci incite Galopin à se rallier à la création d’un institut d’émission parallèle à la BNB, placé sous le contrôle d’acteurs belges de la finance. Après d’âpres négociations avec les autorités allemandes, une ordonnance du permet l’institution d’une Banque d’Émission à Bruxelles, indépendante de la BNB. Dès la fin de l’année 1940, l’Allemagne nazie intègre les transactions financières de la Belgique dans un système de compensation multilatéral à l’échelle de l’Europe occupée, chapeauté par la Deutsche Verrechnungskasse (DVK) à Berlin [16].
Malgré des exportations industrielles en croissance dirigées vers l’Allemagne, les importations de vivres demeurent inférieures aux besoins de la population. Au cours de l’hiver 1940-1941, les difficultés de ravitaillement se font sentir surtout en ville et dans les milieux défavorisés. Le solde créditeur de la Banque d’Émission auprès de la DVK à Berlin s’accroît considérablement, du fait du déséquilibre des échanges au profit de l’Allemagne. La Banque d’Émission sert de plus en plus à financer les exportations destinées à l’Allemagne, ce qui n’était pas l’objectif initial de ses fondateurs. La circulation fiduciaire s’accroît en Belgique occupée du fait que la Banque d’Émission règle les créances des exportateurs belges au moyen de francs émis par la BNB, ce qui stimule l’inflation [17] .
Les relations avec le gouvernement belge en exil et la préparation de l’après-guerre
Au milieu de l’année 1941, un gouvernement belge exilé reconnu par les Alliés étant désormais installés à Londres, et la perspective d’une victoire alliée lointaine n’étant plus à écarter, le gouverneur Galopin s’intéresse de plus en plus à la préparation de l’après-guerre. Au cours de la réunion du « Comité Galopin » du , l’examen des conséquences du maintien de l’activité industrielle pour la Belgique d’après-guerre prouve que la perspective d’une victoire alliée possible est désormais prise en compte. Une nouvelle note doctrinale, rédigée par Galopin en et transmise au gouvernement belge de Londres, inscrit la politique de production dans la perspective du maintien de la paix sociale et de la position concurrentielle de la Belgique de l’après-guerre.
En , le « Comité Galopin » approuve la création et le financement du « Groupement d’études économiques » (GEE), organisme clandestin dépendant du service de renseignements « Zéro », chargé de coordonner les travaux de préparation de l’après-guerre dans le domaine économique et financier en Belgique occupée. En , dans un aide-mémoire, Galopin estime nécessaire de limiter l’essentiel des études à la période qui suivra immédiatement la libération du territoire, en vue d’assurer la stabilisation et le relèvement rapide de l’économie belge. Les travaux doivent, dans son esprit, servir de base aux négociations du volet économique d’un armistice ou de la paix future. Les rapports du GEE sont régulièrement adressés à Londres par les services de renseignement belges. Ainsi, le GEE donne des avis sur les négociations pour la formation de l’Union Benelux, le rétablissement de l’union économique et monétaire belgo-luxembourgeoise (UEBL), l’avenir de l’Allemagne, la politique des transports, la politique agraire, la politique charbonnière, etc… Galopin rédige lui-même des notes sur ces sujets, suite à des questionnaires adressés par Londres. Ses avis sont pris en compte par les autorités belges à Londres [18].
L’assassinat d’un grand patron
1944 est synonyme de règlement de comptes. Les derniers mois de l’occupation de la Belgique sont marqués par de nombreuses exactions. Des personnalités, menacées et averties souvent par la Résistance, quittent leur domicile et se réfugient à la campagne.
En Allemagne, la SS prend le pouvoir au détriment de la Wehrmacht. Himmler, mécontent de la résistance passive de l’économie belge face aux exigences de l’effort de guerre, et soucieux d’écarter l’administration militaire allemande de Bruxelles au profit d’une administration civile nazie, cherche des coupables. Le gouverneur Galopin, en tant que figure de proue de l’establishment belge, figure parmi les personnalités à éliminer.
Sur instruction de Himmler, le responsable de la SS pour la Belgique et le Nord de la France, Richard Jungclaus, donne des instructions au mouvement collaborationniste flamand « De Vlag », où le Belge flamand Robert Verbelen, membre de la SS, est chargé d’y organiser une expédition punitive à Bruxelles. Quatre membres de la milice sont choisis pour se présenter au domicile du gouverneur Galopin, le , vers 20h30. Ils tirent à bout portant sur Galopin, qui décède quelques heures plus tard à l’hôpital, exsangue [19].
Un bilan nuancé
Le gouvernement belge présidé par le Premier ministre socialiste Achille Van Acker, conscient de la nécessité de relancer l’économie, approuve une interprétation du Code pénal (sur base de l’art. 115) par un arrêté-loi du , se ralliant au positionnement pris par Galopin et ses collègues. Seules seront poursuivies pour collaboration économique les entreprises n’ayant pas respecté les règles de conduite adoptées par le Comité Galopin dès l’été 1940, adaptées et précisées jusqu’en 1942 .
En , le gouvernement présidé par le Premier ministre socialiste Paul-Henri Spaak octroie à Galopin, à titre posthume, la distinction de Grand Officier de la Couronne. Un geste destiné à promouvoir la réconciliation nationale. Pour services rendus au pays, il lui est attribué également la Croix civique de première classe 1940-1945.
Une remise en cause récurrente des orientations de la politique économique et financière menée sous l’Occupation, provient de la mouvance idéologique communiste. Le parti communiste belge est en effet exclu du gouvernement belge à la suite du déclenchement de la guerre froide en 1948. La « question royale » favorise la bipolarisation de l’opinion publique belge à la veille de 1950, année marquée par le déclenchement de la guerre de Corée. Dans ce contexte idéologique tendu, la figure du gouverneur Galopin, ainsi que celles d’autres grands patrons, est instrumentalisée par les communistes pour fustiger les élites politiques et économiques du pays. Cette mouvance est à l’origine de la terminologie « doctrine Galopin » [20].
Ces polémiques d’immédiate après-guerre expliquent pourquoi l’historiographie belge s’est longtemps focalisée sur la contribution de la Belgique à l’économie allemande dans le cadre de la « politique de production », destinée à nourrir la population, au point de ne pas suffisamment tenir compte de l’évolution des facteurs externes sur lesquels le Comité Galopin n’avait pas de prise (l’évolution du régime nazi, le positionnement du gouvernement belge de Londres envers les Alliés, etc…). La politique de sabotage industriel concomitante est peu mise en avant, de même que la contribution éminente de Galopin à la préparation de l’après-guerre, que ce soit pendant la Première et la Seconde Guerre mondiale.
Il est incontestable que le « miracle économique belge », déjà sensible en 1946 grâce à la relance rapide de l’activité industrielle et l’expansion des exportations de la Belgique, doit beaucoup à la préservation du tissu entrepreneurial voulu par le gouverneur Galopin et son entourage sous l’Occupation.
Hommages et distinctions

En 1946, la Compagnie maritime belge donne son nom à un paquebot, le Gouverneur Galopin, qui assure la liaison Anvers - Matadi (Congo belge).
À Maizeret, la « Rue Gouverneur Alexandre Galopin » et, à Etterbeek, l'« Avenue Alexandre Galopin » perpétuent sa mémoire.
Les distinctions suivantes lui ont été décernées :
Grand officier de l'ordre de la Couronne (à titre posthume) avec rubans à liserés d'or (1947).
Officier de l'ordre de Léopold (1922).- Croix Civique de première classe 1940-1945 (à titre posthume), pour services rendus au pays (1947).
