Arrêt spaghetti

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 Schéma d'une balance en gris avec des spaghettis en couleur dans l'un des plateaux.
Le poids d'un spaghetti dans la Justice.

Arrêt spaghetti est le nom communément attribué à l'arrêt no F-19961014-2 (P.96.1267.F), constituant la décision de dessaisissement d'un juge d'instruction, rendu à la Cour de cassation de Belgique, le , dans le cadre de l'« affaire Dutroux ».

La disparition de six fillettes, adolescentes et jeunes filles (Julie, Mélissa, Sabine, Laëtitia, An et Eefje) entre et a mené à l'arrestation de plusieurs personnes, dont Marc Dutroux, et à l'ouverture d'une instruction par le juge chestrolais Jean-Marc Connerotte pour mener, ou non, les accusés au procès.

L'ensemble des disparitions et des appels au secours des parents, largement relayés par la presse écrite, radiophonique et télévisuelle, ont suscité un fort émoi dans la population belge dont l'intérêt pour l'affaire restera vif des décennies durant.

Lorsque disparaissent, ensemble, les deux premières enfants (Julie Lejeune et Mélissa Russo), il n'existe en Belgique aucun organisme officiel de soutien aux parents qui doivent faire face, dans l'angoisse, à l'attente qu'impose l'enquête de la police. Les familles Russo et Lejeune sont aidées dans leurs recherches personnelles d'informations par une association créée par les parents de jeunes gens précédemment disparus, l'asbl Marc et Corine qui aidera aussi les parents des autres victimes et se constituera, elle aussi, partie civile contre Marc Dutroux.

Un souper spaghetti pour Laëtitia

Pour réunir des fonds, les associations organisent fréquemment des repas festifs, proposant des mets populaires, bon marché, faciles à préparer par des bénévoles, dont le spaghetti à la sauce bolognaise simplifiée, prisé par de nombreux Belges et particulièrement par les Wallons. La Wallonie, en effet, a connu depuis le milieu du XXe siècle une forte immigration d'ouvriers italiens qui ont diffusé leur cuisine simple et savoureuse : « il y a presque un chromosome italien dans chaque Wallon, tant leur culture, leur cuisine, leur lanque sont entrées dans les nôtres. Les familles de toute la Wallonie cuisinent des spaghetti aux boulettes et sauce tomate, de l'ossobuco (…) »[1].

L'antenne bertrigeoise de l'asbl Marc et Corine organise donc le samedi une soirée au bénéfice, notamment, des frais de défense en justice de Laëtitia Delhez, la dernière victime connue (à l'époque) de Marc Dutroux ; on y sert des boissons et des spaghetti. Quelque 400 personnes y assistent, par sympathie aussi pour cette association dont les membres se sont dépensés sans compter.

Laëtitia, Sabine et leurs parents sont présents, de même que Michel Bourlet et le juge Connerotte (qui s'est marié ce jour-là), qui paient le repas et qui reçoivent un petit « « présent » (un stylo d'une valeur de… 1 080 FB) »[2] (un stylo à bille, écrit la presse[3]).

L'arrêt spaghetti

Apprenant ce fait, notamment par la presse qui en diffuse des photos, l'avocat de Marc Dutroux, Maitre Julien Pierre, dépose une requête en dessaisissement et renvoi pour cause de suspicion légitime de partialité à l'encontre du juge pour que celui-ci « soit dessaisi des « dossiers de Sabine Dardenne, Laetitia Delhez, Julie Lejeune, Mélissa Russo, An Marchal, Eefje Lambrechts, Bernard Weinstein et tous autres tel le dossier dit de trafic de voitures volées » faisant au cabinet de ce magistrat l'objet d'une instruction à charge du demandeur et que ces causes soient renvoyées à un autre juge d'instruction[4]. » Autrement dit, il demande qu'on retire le dossier à ce magistrat qui doit examiner cette affaire avec impartialité en trouvant et examinant les éléments « à charge et à décharge »[N 1], parce qu'avoir participé à la réception, avoir reçu un cadeau et avoir manifesté de la sorte sa sympathie à l'égard d'une victime pourrait le faire suspecter de partialité.

Éliane Liekendael, avocate générale à la Cour de cassation, rend le un arrêt en accord sur cette demande, dessaisissant le juge Connerotte et nommant à sa place le juge d'instruction Jacques Langlois.

L'arrêt est justifié en droit, mais la population l'accepte très mal car elle considère presque le juge Connerotte comme un héros national pour avoir « retrouvé les petites » et « instruit le dossier de ce qu’on appelle déjà « l’affaire Dutroux » »[5]. « Aux yeux de l’opinion publique, ce juge d’instruction qui avait jeté les bases de la solution de l’affaire était devenu un « chevalier blanc », condamné à faire cavalier seul non seulement contre la grande délinquance, mais encore contre la rigueur bureaucratique des services judiciaires[6]. »

Cet arrêt va rester dans les mémoires sous l'appellation d'« arrêt spaghetti »[7],[N 2] et Éliane Likendael comme « la juge intransigeante de l’arrêt spaghetti »[8].

Conséquences de l'arrêt spaghetti

Des heurts et manifestations éclatent un peu partout en Belgique et visent principalement les lieux emblématiques de la justice. Dès le lendemain du dessaisissement, à Bruxelles, les ouvriers de l'usine Volkswagen de Forest débrayent pour aller, en marchant, manifester leur indignation au palais de justice où Nabela Benaïssa, 18 ans, sœur aînée de la jeune disparue Loubna Benaïssa, munie d'un mégaphone, réussit à calmer l'émeute naissante[9] ; les pompiers liégeois protestent à leur manière en arrosant le Palais des Princes-Évêques (servant de siège aux tribunaux)[10]. Les jours suivants, cela continue : à Anvers, des manifestants brisent les vitres de l'imposant palais de la Britselei ; le palais de justice de Charleroi voit se rassembler les métallurgistes de Marchienne-au-Pont ; celui de Louvain reçoit des kilos de spaghettis déversés par la population. Et d'autres manifestations se produisent à Mons, Namur, Arlon, Gand, Malines, Hasselt[11].

Malgré une intervention du Premier ministre Jean-Luc Dehaene, la justice reste inflexible. « Le contexte émotionnel de l’époque était tel qu’on va très vite crier au complot, au point de se retrouver dans un climat presque insurrectionnel avec débrayages spontanés et manifestations un peu partout dans le pays. La méfiance des citoyens à l’égard de la justice belge et des institutions politiques du pays va conduire en au tsunami populaire que sera la célèbre Marche Blanche »[12].

Commentaire sur l'arrêt et ses conséquences

L'arrêt spaghetti et la presse

Notes et références

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