Édouard Delruelle

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Edouard Delruelle
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Édouard Delruelle, né le à Liège, est un philosophe belge.

Il est professeur de philosophie à l'Université de Liège où il enseigne la philosophie morale, politique et du droit. Ancien directeur adjoint du Centre pour l'égalité des chances et la lutte contre le racisme, et chroniqueur à la radio, il s'exprime régulièrement sur des sujets de société comme la religion et la laïcité, l'antisémitisme et le racisme, le multiculturalisme.

En particulier, ses travaux se concentrent autour d'une conception de l'Etat-nation comme garant des droits politiques et sociaux issus de l'histoire des luttes politiques révolutionnaire et ouvrière, contre la tentation de réduire celui-ci à un Etat policier, sécuritaire et identitaire.

Né le (63 ans) à Liège, il est issu d'une famille bourgeoise et libérale liégeoise, son père Gérard Delruelle, a été député du Parti de la liberté et du progrès (PLP) et son grand-père, Jules-Emile Delruelle, a été résistant pendant la Seconde Guerre mondiale puis ministre dans le gouvernement de la libération[1].

Titulaire d'un doctorat en philosophie obtenu en 1991 à l'Université de Liège, il est d'abord aspirant, puis chargé de recherche et enfin chercheur qualifié au Fonds National Belge de la Recherche Scientifique (FNRS) de 1987 à 1996. Il est professeur de philosophie politique à l’Université de Liège, chargé de cours de 1996 à 2002, puis professeur ordinaire depuis 2002[2]. De 2005 à 2007, il est membre du Conseil d’administration de l’Université de Liège.

De 2007 à , il exerce la fonction de Directeur adjoint du Centre pour l'égalité des chances et la lutte contre le racisme[3] (institution publique belge de lutte contre les discriminations). Il occupe différents autres mandats[4] comme conseiller à "l’image institutionnelle, l’éthique et la culture" auprès du recteur de l'Université de Liège depuis 2007, membre du Conseil de déontologie journalistique (CDJ) depuis 2010, administrateur à la Fondation Emile Bernheim depuis 2008, administrateur suppléant à l'Agence des droits fondamentaux de l'Union européenne (Fundamental Rights Agency) de 2007 à 2009, membre non-magistrat du Conseil supérieur de la justice de 2005 à 2008.

Travaux

Après avoir consacré son travail de fin d’études sur Lévi-Strauss publié en 1989 sous le titre Lévi-Strauss et la philosophie, il entame en tant que chercheur au FNRS, une thèse de doctorat sur le consensus chez Habermas et Arendt publiée en 1993 sous le titre Le consensus impossible. Le différend entre éthique et politique chez Habermas et Arendt.

Son enseignement à l'Université de Liège porte sur la philosophie politique et morale et la philosophie du droit. Il dirige le Service de philosophie morale et politique[5] et édite une revue scientifique en ligne, significativement intitulée Dissensus, dont il inaugure le premier numéro en avec un article sur la mondialisation et le cosmopolitisme[6].

Sa recherche porte sur la philosophie politique, en particulier l'éthique politique et l'humanisme. Outre son travail de fin d'études et sa thèse de doctorat, il publie en effet trois livres, L’Humanisme, inutile et incertain ? Une critique des droits de l’homme en 1999, L'impatience de la liberté. Autonomie et démocratie en 2004 et Métamorphoses du sujet. L'éthique philosophique de Socrate à Foucault en 2006.

Engagement politique et prises de position

Euthanasie

Dans les années 1990, Édouard Delruelle se prononce en faveur du droit de mourir dans la dignité[7] et en tant que membre du Comité consultatif de bioéthique, il participe à la rédaction du rapport du comité sur l’euthanasie[8] et au débat[9] qui mène à l'adoption de la loi belge sur la dépénalisation de l’euthanasie en 1999.

Dialogue interculturel et la diversité

En 2004, Édouard Delruelle participe aux travaux de la Commission du dialogue interculturel mise en place par le gouvernement fédéral avec pour objectif de faire le point sur les questions liées à la société multiculturelle telle qu'elle se développe en Belgique. Il est co-rapporteur de cette commission qui soumet au gouvernement fédéral un rapport final avec une proposition d'avant-projet de charte pour la citoyenneté belge[réf. nécessaire]. Contre le racisme, il oppose la citoyenneté et se prononce pour un contrat d'intégration des étrangers en Belgique[10],[11]. Il est en faveur de l'interdiction de tous les signes religieux dans les services publics[12] mais s'oppose à l'interdiction systématique du port du voile dans les écoles[13].

Racisme, antisémitisme et liberté d'expression

En 2012, Édouard Delruelle estime que le racisme a changé de visage et se dit très inquiet que les questions d’appartenance, de culture et de civilisation soient en train de piéger le combat antiraciste. Delruelle condamne l'orientation multiculturaliste du Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie (MRAX) qui selon lui « a pris l’option de défendre les revendications faites au nom de la culture et de considérer comme du racisme toute forme de refus, d’agressivité ou même de critique à l’égard des cultures dites minoritaires ». Il considère donc que c'est une erreur « d’installer l’opposition majorité/minorité culturelle comme l’axe central de la question du racisme et donc de l’antiracisme »[14].

En 2013, à la suite de ce qu'il constate comme la résurgence de l'antisémitisme en Belgique, à travers des faits récents et à d'autres non médiatisés, Édouard Delruelle, appelle « les deux principaux partis francophones à faire cesser certains discours qui n'incitent qu'à la haine dans la perspective des élections de 2014 » et en particulier le Parti socialiste (PS) à sortir de son mutisme et faire passer un message fort[15]. Il évoque notamment un tweet d'un conseiller communal PS à Molenbeek, Jamal Ikazban qui traite d'« ordure sioniste », Claude Moniquet, un expert en question de renseignement[15].

En se basant sur l'expérience des discours racistes, il prend position en faveur de la correctionnalisation des délits de presse et souhaite l'extension aux propos de haine qui relèvent d'autres motifs, comme les propos homophobes et les incitations à la haine contre des groupes religieux ou des communautés religieuses, car selon lui, « , c’est une question d’ordre public et de paix sociale »[réf. nécessaire]

Edouard Delruelle est franc-maçon[16], comme révélé dans un entretien accordé au Soir le 28 septembre 2015. Il réagissait alors au discours de Denis Rousseau[17], qui déclare l'islamophobie comme attitude cohérente avec les valeurs de la franc-maçonnerie. Delrouelle déclare que Rousseau dans « les stéréotypes et les passions tristes », faisant le jeu de l'extrême-droite, ennemie véritable, selon le philosophe belge, de la franc-maçonnerie. Dans cet entretien, il juge l'idée d'un traitement de faveur envers l'islam, par souci de correction politique, contre le christianisme auquel, « on ne passe rien », en contradiction patente avec le fait, à ses yeux indéniable, d'une banalisation de l'islamophobie dans le champ médiatique et politique. La sortie de Denis Rousseau est symptomatique, pour Delruelle, d'une islamophobie décomplexée au sein des milieux laïques[16].

Position sur le rôle de l'Etat: un concept fondamental

Pour Delruelle, l'Etat joue un rôle fondamental dans la protection des droits sociaux et politiques des individus. En particulier, il permet d'instaurer un ordre laïc radical, distinct des formes de laïcité excluant toute appartenance confessionnelle, au point d'aliéner les communautés religieuses, notamment musulmanes, comme des formes de celle-ci incluant sans critère normatif toutes les communautés, y compris celles utilisant la sacralité de leurs valeurs pour maintenir des rapports de forces inégaux, notamment patriarcaux. De plus, l'Etat, dans la vision de Delruelle, permet de protéger les acquis sociaux menacés par la globalisation capitaliste néolibérale. Certains passages de ses interventions publiques laissent entendre qu'il espère voir s'instaurer une démocratie participative, notamment en Belgique.

Position sur la constitution belge. Démocratie participative, laïcité et patriotisme constitutionnel.

En mars 2016, il participe à la Commision de Révision de la Constitution et de la Réforme des institutions[18], proposant un Préambule constitutionnel, fixant des "normes" pour l'Etat belge, dans l'optique de renouveler le contrat social face au "dérèglement" du monde (crises financière, économique, sociale, géopolitique et climatique), contre la tentation sécuritaire et identitaire d'une mise à l'écart idéologique de l'Islam de la part de la société civile belge. Delruelle propose de répondre à deux questions:

  1. "Quel est le caractère de l'Etat?" Delruelle rappelle la primauté de l'Etat sur l'Eglise dans la question de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Puis affirme la primauté de la loi positive sur les prescriptions religieuses et philosophiques. Le rôle de l'Etat est de prescrire à la religion son lieu et son heure, de s'assurer que les pratiques religieuses ne deviennent pas des "vecteurs de violence, d'intolérance et d'obscurantisme", donc soient conforme à la démocratie. Le rôle de l'Etat est d'offrir l'espace aux croyants (et non-croyants) pour s'épanouir spirituellement en toute liberté, et en conformité avec ses valeurs. Delruelle voit dans le Traité Théologico-Politique de Spinoza le germe de sa vision de la laïcité. L'état doit exercer son autorité sur la religion, et les croyants doivent avoir un rapport critique aux dogmes religieux. L'inscription de la laïcité, comme primat du juridique étatique sur le religieux, au-delà de la simple neutralité, déjà constitutionnelle en Belgique, serait un bon départ à cet égard.
  2. "Quelles sont les valeurs fondamentales de la société, ainsi que les droits et libertés à consacrer?" Delruelle préfère le concept juridique de norme à celui, moral, de valeurs. L'Etat est moralement neutre, ne peut pas prescrire, pour le philosophe belge, de valeurs. Par contre, les normes, juridiques, positives, sont non-négociables pour les sujets. De plus, le concept de norme rappelle que "nous ne possédons de droits et libertés qu'à travers les devoirs et les obligations réciproques qu'il nous revient d'assumer en tant que citoyens responsables." Ces normes, associant droits fondamentaux et droits sociaux et culturels, font de l'émancipation citoyenne, "de l'homme (en tant qu'il est aussi un citoyen)" le but de la démocratie. Selon Delruelle, ce principe d'émancipation, comme de la primauté de l'Etat sur la Religion, est implicite dans les articles de la constitution belge: elle n'est pas à réviser sur ce point-là. Par contre, la rédaction d'une charte pédagogique sur ces points-là, permettant de clôre le débat sur les valeurs fondamentales de l'Etat belge (et, pour Delruelle, de tourner court à l'argumentaire anti-migratoire appelant les ressortissants étrangers à intégrer les valeurs belges, elles-mêmes implicites et confuses). Cette chartre permettrait un patriotisme constitutionnel (au sens de Jürgen Habermas), et offrirait un outil pédagogique pour la transmission publique des valeurs de l'Etat belge. Delruelle espère également voir une telle charte devenir le point de départ d'expérimentations dans le sens de la démocratie participative.

Pour Delruelle, enfin, la clarté du principe constitutionnel permettrait de renouer la confiance entre les citoyens et l'Etat, cause réelle, selon lui, de la crise démocratique.

Cosmopolitisme et mondialisation: le problème du rapport au monde post-1980

Dans un article pour la revue dissensus, disponible en ligne, Delruelle interroge le sens du "nous", de la communauté, dans le contexte de la globalisation, mobilisant Kant, Lyotard, Rancière et Honneth. Pour Delruelle, suivant la lecture (qu'il reconnaît lui-même comme controversée) du jugement de goût (esthétique comme politique), la recherche d'un sens commun est sa propre finalité, n'a pas de fin autre que l'exploration d'un rapport au monde, et la constitution de celui-ci en compagnie d'autrui.[19]

Pour le philosophe belge, il faut distinguer trois ordres de rapport au monde, qui ce sont succédé dans l'histoire de la philosophie occidentale :

  1. le cosmos antique (grec): le monde est un tout organisé, fini et éternel. L'être humain s'y retrouve en-deçà de la pure contemplation intellectuelle, dans le monde éthique et politique, à cheval entre le sensible et l'intellect. L'être humain est en dette envers le monde, dont il doit imiter l'ordre éternel et comprendre la structure intelligible ;
  2. le mundus chrétien: ce monde-là est créé par Dieu. L'être humain vit alors en attente du salut et du rétablissement du Royaume de Dieu sur Terre - il doit vivre comme s'il n'était pas de ce monde-là. Ce monde est celui du péché et de l'attente envers Dieu, envers qui l'être humain est débiteur de son existence ;
  3. la mondialisation contemporaine: ce monde-là n'a pas de fin autre que la recherche d'un sens commun, de la "production des hommes" en interaction sociale. Ce monde-là, selon Delruelle, mobilisant Weber, est désenchanté, sans aura. C'est le monde du dissensus communis, où, dépourvu de finalité externe, l'être humain peut s'affirmer lui-même et transformer le monde qui l'entoure. Pour Delruelle, ce sentiment de mondialisaiton déréglant le monde est le propre de la conscience historique des modernes.

Pour Delruelle, citant Kant commenté par Arendt, la condition humaine à l'époque moderne, où l'autorité religieuse ne va plus de soi, ramène le politique à la pluralité des points de vue. Ainsi, plus il y a de points de vue sur une chose, plus une chose gagne en réalité - et la démocratie se présente, selon le belge, comme l'expression naturelle de cette irréductible pluralité perspectiviste. Suivant encore Kant, Delruelle affirme que l'idée d'humanité est une idée de la raison, irreprésentable en soi, donc sublime en tant qu'elle est nécessairement pensée mais impossible à restituer pleinement. Le dissensus communis est ce mixte de peine à se représenter et de plaisir face à l'enthousiasme (en particulier dans le cadre de la perception de la Révolution Française en Europe) qu'inspire l'idée d'Humanité. Cette idée cause une scission, un rapport particulier à soi où le sujet peut se penser comme lui-même, dans sa singularité, ou comme tout autre, dans son universalité. Et le droit kantien d'hospitalité (qui est pleinement juridique et non simplement charitable) est la conséquence de cet écartèlement cosmopolitique du sujet moderne.

Selon Delruelle, l'Etat, "Janus bifrons", a pour fonction de réguler ce dissensus communis et d'organiser l'hospitalité cosmopolitique kantienne. La qualité bifrons de l'Etat vient de ses deux pôles propres - que Delruelle reprend à Rancière:

  1. Pôle policier, de police: l'Etat garantit la place de chaque sujet, sa qualité de citoyen actif ou passif, son genre, âge, statut, profession, appartenance ethnique/raciale, etc.
  2. Pôle politique: l'Etat permettait également de rompre la continuité de l'ordre identitaire, de laisser émerger et se codifier de nouveaux discours, de nouvelles manières d'êtres, etc. Le moment politique est celui de l'effraction des sans-voix et des marginaux, déconsidérés dans leur singularité propre, dans l'espace public qui, jusqu'alors, ne leur reconnaissait aucune existence institutionnelle propre. Delruelle parle aussi de mouvements de subjectivation. Selon lui, l'Europe en aurait connu deux: la subjectivation politique post-1789; la subjectivation sociale des suites du mouvement ouvrier. Chaque vague de subjectivation entraîne l'octroi de droits institutionnels nouveaux, de nouveaux collectifs dérivant de ces droits, et de nouvelles institutions les appliquant.

Chaque vague de subjectivation, chaque refonte de l'ordre institutionnel entraîne alors un mouvement à la fois aliénant (par perte des repères et du soutien concret de l'ordre ancien et intégration dans l'ordre bureaucratique de l'Etat) et émancipateur (par la conquête de nouvelles formes de garanties juridiques, et de leurs répercussions sociales) des individus. De fait, la subjectivation, comme conquête de droits juridiques nouveaux et constitution d'une citoyenneté renouvelée, est désidentifiante (Delruelle suivant encore ici Rancière), car elle impose de briser le sens commun sécrété par l'ordre normatif précédent, par le dissensus. Ainsi, les ouvriers sortent de l'usine et conquièrent des droits syndicaux; les femmes sortent de leur rôle de ménagères et conquièrent un statut de citoyennes de plein droit, etc.

Reprenant les thèses de Zygmunt Bauman, Delruelle pense que la société est passée, au tournant des années 1980, d'une société solide, où les garanties institutionnelles et leurs corollaires identitaires maintenus par l'Etat cessent d'être aussi prégnant qu'autrefois, et le rôle de celui-ci change. Il doit donc garantir deux choses:

  1. La flexibilité de la force de travail, dans un contexte où le marché international est concurrentiel, où les états-nations sont compétiteurs entre eux.
  2. Le désir sécuritaire de la population, qui, perturbée par les incertitudes de la mondialisation, demande à être rassérénée par une culpabilisation, sinon un blâme et une pénalisation systématique des individus marginaux.

Ainsi, dans la société liquide, l'état se réduit, selon Delruelle, et ce tendanciellement, à son rôle purement policier. Cela, regrette le philosophe, engendre une destruction de "l'espace symbolique commun", une stratification de l'espace social en classes de plus en plus étanches. La crise n'est pas, selon le belge, identitaire ou nationale, mais subjective et étatique: la production de soi par soi, la réflexion personnelle sur son implication propre dans l'histoire, etc. sont en crise, et non la production d'identités oppositionnelles et ségrégatives, qui, au contraire, bat son plein.

Comme issue au globalisme, apologète de la concurrence économique sans frein, Delruelle propose le cosmopolitisme. Selon lui, la position cosmopolitique n'attaque pas la souveraineté étatique, mais le repli sur l'identité nationale, conçue comme ethnique/raciale, donc essentielle, et le refus de construction de pouvoirs supra-étatiques. Pour lui, une telle position permet de garantir les acquis de l'Etat national: les droits citoyens politiques et les protections salariales sociales. Et ces acquis, pour le philosophe, sont essentiels pour affronter deux questions:

  1. La question migratoire: la focale doit être triple: d'abord, les intérêts du pays d'accueil (quel impact d'un accueil migratoire sur les populations déjà fragilisées du pays d'accueil?); ensuite, celui du pays d'origine (Delruelle prend l'exemple d'un brain drain, ou fuite des cerveaux, des populations éduquées); enfin, celui des migrants, ainsi que de leurs droits humains.
  2. La question interculturelle: plutôt que de se fixer sur la défense d'une identité ethno-nationale mise en danger par l'arrivée de migrants, il faut se focaliser sur les subjectivités en devenir de ces derniers, à la façon dont l'espace public sera modifié par leur arrivée. Les divers plaidoyers pour des assouplissements raisonnables sur les jours fériés, les tenues vestimentaires, la valorisation des langues, etc. ont pour objectif de brouiller les lignes identitaires entre le "nous" d'accueil et l' "eux" migratoire.

Enfin, cette réinvention cosmopolitique de l'Etat demande la prise en compte de deux points de vue distincts sur les questions territoriales:

  1. Cosmopolitique: celui des défis globaux: climat, finance, alimentation mondiale, lutte contre le crime international.
  2. Métropolitain: celui de la ville: il reste à inventer un niveau de juridiction proprement urbain pour ce qui touche la vie quotidienne des citoyen/ne/s cosmopolitiques: travail, infrastructure, loisirs, culture et, peut-être, démocratie participative.

Delruelle espère ainsi offrir une solution politique à la reconquête de l'état face à la condition contemporaine, c'est-à-dire planétaire, de l'humanité.

Retour du religieux et laïcité radicale

Dans un article, disponible en ligne sur le site de l'Uliège, Delruelle réaffirme la primauté de l'Etat sur l'Eglise, dans une constitution laïque, du primat du droit positif sur les valeurs communautaires. La sécularisation, rappelle-t-il, concerne spécifiquement le poids sociologique du pouvoir religieux dans la société civile.[20]

Le retour du religieux masque une pluralité de phénomènes sociaux: la popularité du spiritualisme (ne concernant que l'individu et sa quête de sens), celui du charismatisme, et le danger fondamentaliste. S'il y a un retour du spirituel, il se fait dans le cadre d'un État laïc et d'une société sécularisée, où les convictions des communautés religieuses doivent s'intégrer, plutôt que l'inverse. La fixation sur l'Islam, réputé vigoureux et monolithique, contre un monde judéo-chrétien laxiste ne dérive, du point de vue du philosophe, que de la préoccupation envers le terrorisme islamiste, qui a des correspondants dans les mondes chrétiens, israélites et bouddhistes, par ailleurs.

Pour penser le rapport laïcité-religion sur un mode autre que celui des "vases communicants", Delruelle propose une double hypothèse:

  1. La laïcité enveloppe, en elle-même, une certaine dimension religieuse latente. Le sacré persiste ainsi dans les institutions rendant la laïcité possible.
  2. Ainsi, la prétention de la laïcité à la radicalité sape le fondement religieux sur lequel le monde sécularisé se construit. La question de la souhaitabilité et de la possibilité d'une telle sape se pose donc.

Reprenant Blumenberg, Delruelle se déclare affirmatif et sur la persistance du religieux dans le séculier, et pour la rupture avec cet atavisme.

Ici, Delruelle se réclame de Claude Lefort, suivant lequel, après la rupture qu'a été la Révolution Française, il n'y a plus, comme l'affirmait Kantorowicz, d'incorporation de l'ordre immortel de l'Etat (le Royaume) dans le corps du Souverain (le roi). La démocratie fait du pouvoir un lieu vide. Et puisqu'il n'y a plus de synthèse du corps social en un corps réel, la société n'est plus un corps solidaire, mais une société ouverte, historique, travaillée par des conflits sans fin. Elle n'est pas auto-déterminée par un principe royal ou divin, mais indéterminée. La démocratie s'avère l'antithèse du totalitarisme qui, faisant l'apologie du Peuple uni, homogène, entouré d'ennemis voulant le détruire, conjure l'indétermination et l'ouverture de la société que garantit le non-ordre démocratique. Delruelle rappelle, cependant, que le totalitarisme sourd dans le monde démocratique, dans toute résurgence « de populisme, de racisme, d'extrémisme. » La faiblesse de Lefort, selon Delruelle, est cependant d'avoir sous-estimé le potentiel totalisant du maître-signe qu'est le Capital.

Pour Delruelle, reprenant ainsi André Tosel, le Capital, le capitalisme, est un tiers symbolique, c'est-à-dire une instance discursive ou culturelle qui attribue à tout individu du corps social une place - rôle que jouait auparavant le Roi divin dans le paradigme des deux corps. Mais le Capital, selon Delruelle, reprenant alors Marx et l'analyse du fétichisme de la marchandise, s'étaie lui-même sur d'autres Tiers symboliques (l'Etat, la Nation, l'Humanité), ce qui, malgré son caractère fétichiste, n'en fait pas un phénomène religieux, aux yeux du philosophe et politicien belge.

La particularité du Capital est qu'il sape les fondations propres qui le rendent possible: il détruit la protection sociale de l'Etat, dérègle le climat, etc. Il est intrinsèquement contradictoire, et deux issues à cette contradiction s'imposent:

  1. Le « retour du religieux », au sens tragique du terme: face à la destruction des symboles donateurs de sens, les collectivités refont du lien de type ethno-nationaliste, avec des polarités de type eux/nous, etc.
  2. La reconduite du capitalisme vers une plus grande justice sociale, contre la pulsion d'accumulation qui le caractérise - et cela en renforçant le rôle de l'Etat, protecteur et émancipateur, selon Delruelle.

Delruelle reconnaît s'opposer ici au messianisme révolutionnaire de Marx ou d'Alain Badiou. Contre la crypto-théologie révolutionnaire, Delruelle propose de relire le lieu vide de Claude Lefort à la lumière des acquis du structuralisme. Le lieu vide devient lieu de confrontation des conatus spinozistes, c'est-à-dire lieu des confrontations entre différentes individualités, entre différents ordres symboliques et visions du monde, empêchant la domination d'un Tiers donné sur un autre. La laïcité radicale s'actualiserait dans un tel lieu où la Raison s'autoproduirait.

Ici, Delruelle reprend les analyses de Catherine Kintzler sur le sens de la laïcité, elles-mêmes critiques de la tolérance lockéenne, qui tolère toutes les croyances, sauf l'incroyance. Pour la philosophe - et pour Delruelle -, contre Locke, la laïcité a son fondement dans la possibilité de ne pas appartenir à une communauté de valeurs quelconque. Un état laïc ne peut pas se fonder sur un acte de foi quelconque. Durkheim, et à travers lui, Rousseau sont également dénoncés comme gardant l'adhésion à un Tiers symbolique comme fondation du social. Le vide fondateur de la laïcité s'oppose à ces deux conceptions qui fondent toujours la loi sur une foi quelconque.

Contre les reproches d'abstractions faits à Kintzler, Delruelle souligne que le vide de croyance est expérimental, fondé sur l'expérience de la contingence de toute foi. L'incrédulité fondatrice de la laïcité est un acte performatif. Il y a suspension de l'attachement, rapport critique aux racines, et non déracinement de la conscience.

Alors, Kintzler se fondant sur Kant, Delruelle reprend ses propres développements sur le cosmopolitisme de Kant et le dissensus communis pour les appliquer à la laïcité: la réflexion sans terme qu'est le jugement de goût entraîne une suspension des croyances a priori qui égalise toutes les sensiblités humaines et invite à une pensée pluraliste, démultipliant les points de vues possibles pris en compte.

Pour Delruelle, cette reconception de la laïcité permet de dépasser le clivage entre multiculturalisme (acceptation anomique de toutes les confessions, y compris celles contraires à l'état de droit) et laïcité républicaine (rejet de toutes les confessions hors du corps social, même quand celles-ci s'avèrent être cruciales pour le bien être de certaines communautés). La liberté de conscience doit se comprendre comme non-domination de l'individu par un ordre symbolique.

L'état laïc doit donc à la fois apporter une aide sociale, contre les inégalités matérielles rendant séduisantes les identités ethno-nationalistes, et une aide culturelle, permettant d'extraire les individus d'indentités culturelles justifiant divers rapports de pouvoirs inégalitaires.[21]

Chroniques radiophoniques

Depuis , Édouard Delruelle tient une chronique régulière sur les ondes de « La Première » (radio belge francophone de service public) où il commente l'actualité politique et sociale.

Controverses

Bibliographie

Notes et références

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