Art de la Troisième Période intermédiaire
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L'art de la Troisième Période intermédiaire égyptienne (1069 – 664) s'étend donc sur quatre siècles, sur la période qui va de la XXIe jusqu'à la XXVe dynastie : soit la XXIe dynastie, puis deux dynasties libyennes rivales, la XXIIe à Thèbes et la XXIIIe à Tanis, suivies de la courte XXIVe dynastie saïte (de Saïs), et de la XXVe dynastie dite éthiopienne (ou nubienne). Il est bien difficile de s'entendre sur des critères qui permettraient de fixer le moment de bascule entre la fin d'une époque, plus ou moins instable et le début d'une autre époque, de type « Intermédiaire », plus instable encore. Aussi, pour certains[2] la XXIe dynastie relève de la fin du Nouvel Empire, alors que pour d'autres[3] on entre dans la Troisième Période intermédiaire.
Cette période de difficultés diverses, au lendemain de la scission entre l'État et le clergé, vit au contact des monuments laissés par les Ramessides de la fin du Nouvel Empire et alors que des souvenirs du style de l'époque amarnienne persistent. Leur pouvoir visuel continuera d'impressionner commanditaires, dessinateurs et sculpteurs jusqu'au VIIIe siècle av. J.-C.
Une tombe de la XXIIe dynastie, qui a échappé aux pilleurs dans la nécropole royale de Tanis, contenait de magnifiques témoins de l'art commandité par le pouvoir qui reflète bien cette situation. Cette tombe a aussi révélé à quel point l'orfèvrerie focalisait toute l'attention. Le bronze doré y tient une place importante. On y étale bien moins de luxe qu'avec Toutânkhamon, mais chaque objet y gagne en clarté, avec des formes fermement définies. L'image du corps, surtout dans la statuaire, prolonge le style naturaliste idéalisant de l'époque ramesside, mais va plus loin. Souvent les différentes parties du corps se trouvent plus nettement caractérisées qu'auparavant. La statuaire de bronze, dans les temples, a pu être recouverte de somptueux effets de matières métalliques polychromes.
Le VIIIe siècle av. J.-C. voit cette période s'achever sous la XXVe dynastie avec un retour à des références très anciennes, en fait, à l'idéal du Moyen et de l’Ancien Empire, c'est-à-dire entre, environ, 1 000 et 1 600 ans auparavant. Ces références archaïsantes se trouvent associées, de manière hybride, à des nuances de style « kouchite », des indices physiologiques propres aux populations nubiennes, et des signes physiques de leur culture, comme le diadème kouchite.
Arts du métal
C'est particulièrement par les arts du métal que cette période se distingue, même si d'autres formes de sculpture ont aussi généré des réalisations singulières. Il faut signaler, cependant, que toute la statuaire royale de la XXIe dynastie a été usurpée de l'époque ramesside. Concernant la fin de la période, « depuis les travaux de Jean Yoyotte, on sait que les monuments des derniers rois de l’époque « libyenne » ont été marqués par l’émergence d’un style archaïsant, tant dans l’épigraphie que dans l’iconographie »[4].
À Tanis, ville fondée en capitale (« La Thèbes du Nord »), par la XXIe dynastie, dans l'est du Delta, une seule tombe de la nécropole royale a été découverte avant les pilleurs de tombes, c'est celle de Psousennès Ier. Comparé à celui de la tombe de Toutânkhamon, le matériel funéraire recueilli est, de beaucoup, moins luxueux, le sarcophage est ici recouvert d'argent, venu des mines d'Asie mineure, des Balkans et d'Espagne ; à défaut d'avoir eu accès aux mines d'or de Nubie, une époque où la Nubie retrouve son autonomie. Mais le masque funéraire en or de Psousennès atteint pourtant la perfection. Toutânkhamon vivait encore à une époque d'apogée, de luxe ; son masque funéraire en or chatoyait de mille couleurs. Le masque funéraire de Psousennès, quoique réalisé dans une feuille d'or plus mince que celle de Toutânkhamon, bénéficie de la relative « simplicité » due à l'absence d'incrustation colorée : les motifs décoratifs en nombre réduit, soulignent les volumes et renforcent leur qualité sculpturale[5]. Psousennès Ier a fait bâtir une grande partie du temple d'Amon à Tanis qui semble avoir été comparable à celui de d'Amon-Rê à Karnak.
- Masque du général et grand prêtre Wendjebauendjed, fidèle serviteur de Psousennès Ier. Or, H. 22 cm. XXIe dynastie. Musée égyptien du Caire[6]
- Psousennès Ier, Xe siècle av. J.-C. Masque funéraire. Or, lapis, verre H 48 cm. XXIe dynastie. Musée égyptien du Caire
- Sheshonq II, pharaon libyen obscur de la XXIIe dynastie. Masque funéraire. Or. Nécropole royale de Tanis. Musée égyptien du Caire
- Pendentif au nom du roi Osorkon II : la famille du dieu Osiris, : notice Louvre. Or, lapis-lazuli, verre coloré. H 9 cm. XXIIe dynastie. Louvre
- Bronze du pharaon libyen Pétoubastis Ier, XXIIIe dyn., Basse-Égypte. H. 26 cm.
Musée Calouste-Gulbenkian
L'étude des bronzes permet d'en retrouver toutes les subtilités que le temps a souvent atténuées ou effacées[8]. Avec la statue de la petite-fille du roi Osorkon Ier, la divine adoratrice, Koromama, des sculpteurs sur bronze ont atteint la parfaite maîtrise des effets colorés par les seuls métaux. Malheureusement le temps en a atténué les effets ; ce chef-d'œuvre a bénéficié d'une étude approfondie[9]. Ce très rare grand bronze (H. 59,5 cm), incrusté d'or et d'électrum, témoigne du très grand art des orfèvres de cette époque. La composition interne de la statue révèle « un assemblage de fonderie sur un noyau sableux recouvert de métal ». Le bronze de surface, la figure, a été coulé à la cire perdue, sur ce noyau[10]. Cette statue prouve surtout, à cette époque, la remarquable maîtrise des pratiques de la polychromie des métaux dans ce type d'objet de prestige[11]. Ainsi la chair était recouverte d'une feuille d'or, mais la robe plissée, ajustée près du corps, est encore décorée par un motif de plumage de vautour étonnant. Une fastueuse parure d'orfèvrerie rayonne sur le haut de ses épaules et la naissance de sa poitrine. L'examen détaillé et les analyses ont révélé une patine artistique noire appliquée sur les incrustations présentes dans les plumes qui décorent la robe, et sur les hiéroglyphes incrustés de la base. Ce procédé était en général observé comme un « fond » sur les objets égyptiens, mais il est ici signalé pour la première fois sur des incrustations. Cette étude démontre aussi que plusieurs alliages cuivre-or sont utilisés pour obtenir une coloration noirâtre sur différents alliages cuivre-or, créant des effets de couleur en partie disparus aujourd'hui. On atteignait, avec de telles subtilités, un très haut degré de sophistication dans la polychromie des métaux.
L'orfèvrerie atteint donc un apogée. Le pectoral du roi Osorkon II, en or massif et lapis-lazuli, montre également avec quel faste cette dynastie étrangère se fait alors enterrer. La dynastie Bubastide doit son nom à la ville de Bubastis (Tell Basta), dans le Delta, capitale des rois de la XXIIe dynastie, pharaons libyens qui l'élevèrent. Le pectoral place Osiris -ici enfant solaire émergeant du lotus primordial- qui prend les traits du roi, entre Horus et Isis. Cette divinité, Isis, dans l'attitude de la marche, porte une robe moulante, une couronne en trois parties, où la couronne hathorique combine un disque solaire et des cornes, avec, éventuellement, des plumes de faucon ou d'autruche. Ce bijou était suspendu par deux petits anneaux placés derrière la tête des deux figures latérales. L'art de cette période se manifeste ici par des visages ronds et le fait que les diverses parties du corps sont bien exprimées[12]. Le torse est analysé en trois parties, la poitrine, la cage thoracique et l'abdomen ; la musculature des jambes apparait plus nettement et cette étude du corps humain devait permettre de repenser la manière de procéder à plus grande échelle et dans la pierre.
Par ailleurs, Bastet, la déesse-lionne, est alors la patronne de ces rois de la XXIIe dynastie, les Bubastides - originaires de Bubastis dont ils firent leur capitale. La ville abritait un temple ancien dédié à Bastet. Son image va se multiplier avec les dynasties suivantes en raison des nombreux hommages que lui rendent les pharaons qui ont réussi à écarter la menace d'une invasion étrangère, et avec l'émergence d'un sentiment nationaliste face à ces menaces d'invasion qui pèsent sur le pays.
Architecture
- Reconstitution de l'enceinte d'Amon à Tanis
- Chapiteau hathorique. Temple de Bastet, reconstruction: règne d'Osorkon II, XXIIe dyn. British Museum
Les pharaons de la XXIIe dynastie ont fait preuve d'une énergie considérable dans leur programme architectural. Non seulement ils restaurèrent ou firent reconstruire le temple de Bastet à Bubastis, dont le grand hall aux colonnes hathoriques édifié par Osorkon II. Ils se réapproprièrent des édifices, ou tout du moins leurs éléments, remontant au Moyen Empire, mais en plus on retrouve leur intervention, le plus souvent de manière magistrale, dans les principaux temples du pays tels Karnak[13] ou Tanis dont les ruines récemment fouillées ont révélé la ville de la Troisième Période intermédiaire, son temple d'Amon aux dix obélisques et un téménos consacré à Mout. Avec le développement de la ville le projet des rois de cette période d'en faire « La Thèbes du Nord » fut presque atteint. Les recherches archéologiques se concentrent sur le téménos de Mout et sur la relecture des résultats anciens au regard des connaissances actuelles[14].
Dessin et peinture
Datée de la XXIIe dynastie, la stèle funéraire de Tachémès présente encore la défunte comme une femme aux formes généreuses, ce qui n'est pas commun auparavant. Et d'autre part, la stylisation des formes féminines héritée de la période amarnienne (XVIIIe dynastie) se poursuit : des cuisses très rondes et le nombril souligné d'un pli de chair. Durant cette époque libyenne, les stèles probablement destinées à la chambre funéraire sont, de plus en plus sont remplies de couleurs vives. L'une d'entre elles présente le défunt en harpiste (Louvre[15]). La fin de la période, comme en témoigne le bas-relief d'un des derniers pharaons libyens, Ioupout II, montre des signes d'archaïsme, épaules larges et taille relativement fine, abandon des souplesses de l'époque ramesside et antérieure. D'ailleurs le bas relief véritable, constant dans l'Ancien Empire, a longtemps été remplacé d'autres procédés, le relief en creux ayant été dominant aux XVIIIe et XIXe dynasties.
- Stèle funéraire de Tachémès en prière devant Rê-Horakhty, v. 900. Bois stuqué et peint. H. 25 cm. Louvre
- Sarcophage extérieur du fils d'Osorkon II
Pierre, haut relief et relief en creux. Nécropole royale de Tanis - XXIIe dyn. Haute-Égypte[17]
Les arts subissent le contrecoup des temps de confusions et de guerres entre Nord et Sud. Dans le Delta, Pi-Ramsès meurt, peu à peu, étouffée par les alluvions qui s'accumulent dans ce bras oriental du Nil qui n'est plus entretenu. Avec elle, l'activité commerciale et militaire de cette capitale du Nord s'effondre. deux-cents ans après Ramsès II, le cours du fleuve a changé. Psousennès Ier déplace donc la capitale à Tanis, à vingt kilomètres au Nord, le long du nouveau cours du Nil. Le temple de Pi-Ramsès et de nombreuses sculptures monumentales, réalisées à l'époque de Ramsès II, y sont ainsi déplacées. Le style précédent est incorporé aux réalisations contemporaines, dont le style reste proche[20].
Des difficultés économiques croissantes se signalent dans le domaine de la production des papyrus. Tout en reprenant des formules établies au Nouvel Empire, les compositions multiplient les vignettes dessinées, aux dépens des textes. On emploie souvent des formules graphiques simplifiées (Papyrus de Paser)[21]. À ce propos, il est aisé de comparer le papyrus aux offrandes d'onguents, (1100-950, RMO Leyde) avec le papyrus de Paser. Dans le premier, où les formules graphiques sont effectivement simplifiées, mais le texte toujours très présent, c'est l'image qui domine. Et si l'on compare avec une scène similaire, réalisée pour un scribe de la XVIIIe dynastie (Louvre), au cours du règne d'Amenhotep III - père d'Akhenaton - on mesure l'effet des troubles de cette Troisième Période intermédiaire sur la culture des scribes-dessinateurs et les moyens dont ils disposaient. Au premier regard, la palette des couleurs s'est nettement réduite, le dessin, surtout celui des figures s'est simplifié voire sommairement schématisé sur le papyrus de Paser.
- Détail du Livre des Morts du scribe Nebqed, sous le règne d'Amenhotep III, XVIIIe dynastie. Louvre
- Papyrus de Paser. XXIe dyn. Thèbes Ouest. Papyrus, H. 40 cm. Rijksmuseum van Oudheden RMO, Leiden