Les deux anarchistes visent le député socialiste italien, Celso Ceretti(en), qui les a accusés dans son journal d'être des provocateurs et des indicateurs de la police en réponse à leurs critiques d'Amilcare Cipriani, un ancien anarchiste devenu politicien socialiste, comme lui. Cette déclaration leur ayant profondément déplu, les deux militants se déplacent en Italie depuis Paris et Londres, se rendent à Mirandola, où réside Cerreti, et le poignardent. Il survit des suites de ses blessures, Pini soutenant lors de son procès qu'il s'agirait d'un choix délibéré de leur part et qu'ils auraient refusé de l'assassiner en se rendant compte que Ceretti avait un enfant chez lui.
Ils s'enfuient ensuite et se dirigent vers Reggio d'Émilie, où se trouve le député socialiste Camillo Prampolini, qui les a aussi attaqués dans son journal. La police italienne parvient à les intercepter sur leur trajet et les illégalistes s'engagent dans une fusillade avec les policiers italiens - ils parviennent à s'enfuir, Pini rejoint Paris et Parmeggiani retourne à Londres.
Vittorio Pini est arrêté quelques mois plus tard à Paris avec d'autres membres des Intransigeants comme Placide Schouppe, Maria Saenens ou encore Élise Pelgrom. Leur procès voit celui-ci être l'un des premiers à théoriser l'illégalisme.
Contexte
Au XIXe siècle, l'anarchisme naît et se constitue en Europe avant de se propager[1]. Les anarchistes défendent la lutte contre toutes formes de domination perçues comme injustes, parmi lesquelles on trouve la domination économique, avec le développement du capitalisme[1]. Ils sont particulièrement opposés à l'État, vu comme l'institution permettant d'entériner ces dominations au travers de sa police, son armée et sa propagande[2].
Alessandro Marocco sur les conflits menant à l'attentat; il affirme que Ceretti a comparé les Intransigeants à Terzaghi, un célèbre informateur de police, Le Révolté (10 mars 1889)
Cependant, malgré l'ouverture affichée du mouvement anarchiste, il reste alors très fermé aux revendications sociales de classes comme les repris de justice, et être repris de justice peut résulter dans l'exclusion du mouvement anarchiste[3]. Ainsi, après que Pierre Martinet, un anarchiste avec des antécédents judiciaires, se rend au procès d'un de ses compagnons pour le défendre et être exclu par le procureur qui trouve «indigne» de lui laisser prendre la parole comme témoin, les groupes anarchistes se font écho de l'accusation du procureur et interdisent à Martinet de parler au nom du mouvement anarchiste[4]. Cette vision est fondée sur l'idée qu'être un repris de justice serait immoral et qu'un repris de justice anarchiste manquerait de vertu par rapport à ses compagnons qui ne le seraient pas[4].
Dans ce contexte, un certain nombre de militants, en particulier Clément Duval et Vittorio Pini, sont parmi les premiers à théoriser et mêler à la fois le combat politique anarchiste et le vol[5]. Cette tendance naissante au sein de l'anarchisme, l'illégalisme, s'appuie sur le principe de reprise individuelle, qu'ils théorisent et professent, selon lequel, puisque les capitalistes voleraient le peuple, il serait légitime de les voler en retour[5]. Pini et un autre anarchiste italien, Luigi Parmeggiani, fondent l'un des premiers groupes de cette tendance, les Intransigeants, qui est actif en Europe occidentale et basé autour de Londres et Paris[6],[7].
Ils utilisent les profits de leurs vols pour soutenir un certain nombre d'organes de presse et de propagande anarchistes, Pini est par exemple l'éditeur principal d'un journal anarchiste en langue italienne à Paris, Il Ciclone - pour lequel il fonde une presse avec les profits des vols du groupe[6],[7]. Il vit par ailleurs dans une pauvreté assez importante[6],[7].
Dans l'une des publications faites par le groupe, le Manifesto degl’ anarchici in lingua italiana al popolo d’Italia, Pini et Parmeggiani s'attaquent violemment à la position tenue par Amilcare Cipriani - un ancien anarchiste devenu député socialiste - en faveur d'un «syndicat des peuples latins» qui réunirait les Italiens et Français, entre autres, une manière pour Cipriani de lutter contre la politique anti-française de l'Italie à cette période[8]. Cette position est vue avec beaucoup de rejet par les deux anarchistes italiens, qui lui reprochent de tenir des positions nationalistes et opposent la révolution sociale à l'idée de patrie[9]. Ils suggèrent qu'au lieu de rechercher simplement un syndicat des peuples «latins», Cipriani devrait à la place rechercher une association de travailleurs «latins» et «germaniques» à la fois pour lutter ensemble contre le capitalisme[9].
Deux journaux socialistes italiens, Il sole dell’avvenire, tenu à Mirandola par le député socialiste Celso Ceretti(en) et La Giustizia, publié à Reggio par le député socialiste Camillo Prampolini répondent à ces attaques en protégeant Cipriani et en accusant Pini et Parmeggiani d'être des indicateurs de la police et des agents provocateurs[9],[7].
Attaque, fuite et fusillade
Ces accusations déplaisent fortement aux membres du groupe, qui décident de se rendre en Italie pour «régler leur compte» aux deux socialistes responsables des journaux les ayant insulté[9],[7].
Le , ils sont à Mirandola, où Ceretti et son journal se trouvent. Ils entrent chez lui et le poignardent et s'enfuient après avoir commis leur attaque; celui-ci survit[9],[7]. Trois jours plus tard, ils sont à Reggio d'Émilie, et disposés à agir contre Prampolini quand ils sont identifiés par la police italienne, qui cherche à les arrêter[9],[7]. Pini et Parmeggiani parviennent à s'enfuir après avoir engagé une fusillade avec la police[9],[7].
Retour en Europe occidentale et suites
Pini rentre en France, tandis que Parmeggiani retourne au Royaume-Uni[9],[7]. Pini est arrêté quelques mois plus tard avec d'autres membres des Intransigeants comme Placide Schouppe, Maria Saenens ou encore Élise Pelgrom[10]. Leur procès voit Pini être l'un des premiers à publiquement théoriser l'illégalisme[5].
Pendant le procès, qui concerne la vingtaine de vols commis par la bande en France Pini admet être coupable et avoir désiré «exécuter» Ceretti, mais il soutient avoir changé d'avis après avoir constaté que sa cible avait un enfant chez lui[10]. Parmeggiani aurait été plus dubitatif vis-à-vis de ce choix[10]. Pini déclare[10]:
Quand je suis entré dans la maison de cet homme que nous avions condamné à mort, mon camarade et moi, j'ai vu qu'il avait un enfant. Alors j'ai été pris de pitié et j'ai dit à Parmeggiani: Ne le tuons pas.
— Mais nous manquons à nos engagements, a répondu Parmeggiani. N'avons-nous pas juré de le tuer? La cause anarchiste réclame cette victime: nous devons la lui donner.
Ces paroles, me rappelant mon serment, me firent réfléchir. Nous délibérâmes ensuite, Parmeggiani et moi; enfin nous tombâmes d'accord de le blesser seulement. C'est pourquoi j'adaptai à la lame du poignard dont je devais me servir, à un centimètre de la pointe, une rondelle qui empêcha l'arme de s'enfoncer profondément. Ainsi le coup que je portai ne fut pas mortel.