Au-delà du fleuve et sous les arbres

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AuteurErnest Hemingway
GenreRoman
Au-delà du fleuve et sous les arbres
Auteur Ernest Hemingway
Pays Drapeau des États-Unis États-Unis
Genre Roman
Version originale
Langue Anglais américain
Titre Across the River and into the Trees
Éditeur Charles Scribner's Sons
Date de parution 1950
Version française
Traducteur Paule de Beaumont
Éditeur Gallimard
Collection Du monde entier
Date de parution 1965
Nombre de pages 254

Au-delà du fleuve et sous les arbres (en anglais Across the River and into the Trees) est un roman d’Ernest Hemingway publié en 1950 dont le titre s'inspire des dernières paroles du Général Thomas Jonathan Jackson.

Juste après la Seconde Guerre mondiale, le colonel Richard Cantwell, officier de l’armée américaine en retraite, se retrouve cantonné en plein hiver à Trieste avec son chauffeur Jackson. Le cœur délabré, grièvement blessé — notamment à une main — dépressif et se sachant près de la mort, il décide de se rendre à Venise pour y rejoindre, l’espace d’une ultime journée de vie, Renata, une jeune contessa de dix-neuf ans dont il est amoureux. En la revoyant, il décide de retrouver le goût de la vie, dans son éclat comme dans son amertume. Entre l’hôtel Gritti, le Cipriani et le Harry's Bar, sur le Grand Canal ou sur les Zattere, dans une Venise hivernale au ciel de plomb et sous le regard d'un mystérieux Gran Maestro, tous deux vont repousser l’inéluctable et jouer aux jeux de la guerre et de l’amour dans le puzzle d’une ville-labyrinthe. Cantwell, tout entier plongé dans les années perdues, ne peut s’empêcher de raconter ses combats (en égratignant vivement l'armée française), de ressasser ce passé qui ne passe plus et s’accroche à Renata — ou à son image, un portrait — incarnation du futur, de l’insouciance et d’un certain danger. En étant physiquement incapable[1] il ne possédera jamais charnellement Renata, sauf, peut-être, pendant quelques minutes, dans le coffre sans lumières d’une gondole fermée où sa « mauvaise main » explore le corps de la jeune fille.

« Et pourquoi ne puis-je l'avoir toute à moi et l'aimer, et la chérir et n'être jamais grossier ni mauvais (…) Il faut croire qu'on a les cartes que l'on tire. Ça ne te dirai rien qu'il y ait maldonne et qu'on recommence, eh le donneur? (…) Il sortit donc du lit, en aidant sa jambe blessée, qui lui faisait toujours mal. Il éteignit la lampe de chevet de sa mauvaise main. Il faisait assez clair, et cela faisait près d'une heure qu'il gaspillait de l'électricité.
Il le regretta comme il regrettait toutes ses erreurs. Il passa devant le portrait, n'y jetant qu'un coup d'œil, et se regarda dans la glace. Il avait enlevé les deux-pièces de son pyjama et il s’examina d’un œil critique et impartial
- Bougre de vieille ruine, dit-il au miroir.
Portrait était du passé. La glace c’était l’actualité, le fait du jour. »

Emporté dans la valse de la mémoire et des sentiments, Cantwell se brûle alors entier au contact de ce qu’il n’aura jamais.

« Ils passèrent dans la gondole, et ce fut de nouveau le même enchantement : la coque légère et le balancement soudain quand on monte, et l'équilibre des corps dans l'intimité noire une première fois, puis une seconde, quand le gondoliere se mit à godiller, en faisant se coucher la gondole un peu sur le côté, pour mieux la tenir en mains.
- Voilà, dit la jeune fille. Nous sommes chez nous maintenant et je t'aime. Embrasse-moi et mets-y tout ton amour.
Le colonel la tint serrée et la tête rejetée en arrière, il l'embrassa jusqu'à ce que le baiser n'eût plus qu'un goût de désespoir.
- Je t'aime.
- Quoi que cela veuille dire, l'interrompit-elle.
- Je t'aime et je sais tout ce que cela veut dire. Le portrait est adorable. Mais il n'y a pas un mot pour ce que tu es.
- Folle, dit-elle. Ou sans soins ou négligée.
- Non.
- Le dernier mot, c'est un des premiers que j'aie appris de ma gouvernante. Cela veut dire qu'on ne se peigne pas assez. Négligente, c'est quand on ne donne pas cent coups de brosse avant de se coucher.
- Attends que je te passe la main dans les cheveux et que je t'ébouriffe un peu.
- Ta main blessée ?
- Oui.
(...) Le colonel écouta le clapotis des vagues et il sentit la morsure du vent et la rude familiarité de la couverture, et puis il sentit la jeune fille fraîche et tiède à la fois et adorable, et les seins dressés sur lesquels sa main gauche se posa doucement. Puis il passa son autre main, la mauvaise, dans la masse lourde des cheveux, une, deux et trois fois, et il l'embrassa, et c'était pire que du désespoir.
- Je t'en prie, dit-elle, presque cachée sous la couverture. Laisse-moi t'embrasser à mon tour.
- Non, dit-il. C'est encore à moi.
Le vent était très froid et leur cinglait le visage, mais, sous la couverture, il n'y avait plus ni vent ni rien, rien que cette main délabrée qui cherchait l'île dans la grande rivière aux berges hautes et escarpées.
- Oui, dit-elle, comme ça c'est bien.
Il l'embrassa alors, et il chercha l'île, la trouvant, la perdant, et la retrouvant enfin pour de bon. Pour le bon et pour le mal, pensa-t-il, et pour le bon et pour tout… »

Après avoir quitté Renata et Venise, Cantwell retrouve Jackson et tous deux repartent pour Trieste. Très affaibli, l’officier cite à son chauffeur les dernières paroles du général Thomas Jonathan Jackson : « Non, non, traversons le fleuve et reposons-nous à l’ombre des arbres… » puis s’écroule alors à l’arrière de la voiture, emporté par une crise cardiaque.

Réception

Dans les années 1945‑1950, Hemingway éprouva des difficultés à se remettre à la fiction, marqué par son expérience de correspondant de guerre. De retour à Cuba, il commença un livre, Le Jardin d'Éden, publié après sa mort en 1986, puis s'en détourna pour écrire Îles à la dérive, publié également à titre posthume en 1970. Lors d'un bref séjour à Venise en 1949[2], il entama la rédaction de Au-delà du fleuve et sous les arbres, influencé par ses souvenirs de la Première Guerre mondiale, à proximité de cette ville[3].

Dans une interview avec la journaliste Lillian Ross[4], Hemingway résuma sa première version : « Le livre démarre lentement ; ensuite la tension augmente jusqu'à ce que nous ne puissions plus la supporter. J'apporte de l'émotion à un niveau insoutenable, donc nous devrons niveler l'exaltation afin de ne pas être obligés de fournir des tentes à oxygène aux lecteurs. Le livre ressemble à un moteur. La détente doit être progressive. » Peu de temps auparavant, il avait signé un contrat avec le magazine Life assurant la couverture de son prochain livre.

À sa publication, Au-delà du fleuve et sous les arbres reçut une critique majoritairement négative[5]. Morton Zabel, du journal The Nation, qualifia le roman de « l'œuvre la plus pauvre jamais produite par l'auteur — pauvre de par sa faiblesse d'invention, de par sa langue morne et de par la désolante « autoparodie » de style et de thème »[6]. Alfred Kazin, pour The New Yorker, exprima « toute sa pitié et son embarras envers un grand écrivain qui vient de produire, tardivement, un livre aussi stérile »[7]. Northrop Frye, dans le Hudson Review (en), compara le roman Mort à Venise de Thomas Mann et estima qu'Hemingway en ressortait perdant en raison de « l'amateurisme de son approche »[7]. L'écrivain Elwyn Brooks White, plus connu sous le nom de E.B. White publia également dans le New Yorker une parodie intitulée Across the Street and into the Grill (Au resto-gril d'en face)[8] dans laquelle un assistant comptable emmène une réceptionniste déjeuner chez Schrafft's (en) ; très malade, il pense que ce sera peut-être son dernier repas, et ils s'installent sous une couverture en buvant des Alexander[9].

En raison de ces critiques et de la faible réception commerciale, Life confia la couverture de son prochain livre à James A. Michener, auteur de Colorado Saga et Chesapeake. Aujourd'hui, l'évaluation critique du roman est plus favorable qu'à l'époque de sa publication[10].

Autour du roman

Notes

Liens externes

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