Cheval de Troie

épisode de la guerre de Troie From Wikipedia, the free encyclopedia

Dans la mythologie grecque, l'épisode du cheval de Troie est un événement décisif de la guerre de Troie. Il permet aux Grecs, qui assiègent sans succès la ville de Troie depuis une dizaine d'années, d'investir la cité et de la mettre à sac avant de la détruire, scellant ainsi leur victoire. Évoqué dans l’Odyssée d'Homère et dans l'art dès les alentours de 700 av. J.-C., il est maintes fois raconté et représenté, sous des versions plus ou moins différentes, jusqu'à la fin de l'Antiquité, notamment par Virgile et Quintus de Smyrne.

Détail du vase de Mykonos (675 avant J.C.), l'un des premiers objets datés qui représente le cheval de Troie (remarquez la représentation des visages des guerriers cachés sur le flanc du cheval).

Le stratagème est inspiré par la déesse Athéna, et mis en œuvre par Épéios, qui construit l'engin, et, dans les versions récentes, par Ulysse, qui prépare la stratégie. Une grande statue de bois représentant un cheval est laissée par les Grecs sur le rivage ; elle est creuse et dissimule plusieurs guerriers grecs parmi les plus meilleurs, alors que le gros des troupes grecques plie bagage pour mouiller leurs vaisseaux au large, faisant croire aux Troyens qu'ils ont levé l'ancre, renonçant donc à combattre. A partir de là, les versions diffèrent légèrement et impliquent souvent la participation du faux déserteur grec Sinon : les Troyens, après avoir discuté s'il fallait ou non détruire le trophée, s'accordent à faire rentrer la grande statue au delà des remparts de leur ville. Après en avoir fait offrande à Athéna, les Troyens célèbrent leur victoire au cours d'un grand banquet, puis s’endorment ; c'est alors que les guerriers grecs sortent de l'intérieur du cheval où ils s'étaient dissimulés, font pénétrer leurs troupes amies intra muros et commencent le sac de la ville.

Ce récit est l'un des épisodes les plus mythiques de l'épopée troyenne, largement diffusé dans l'Antiquité grecque et latine, puis à l'époque médiévale dans différents récits épiques sur la guerre de Troie. Le mythe perdure à l'époque moderne et contemporaine. Pour finir, le concept de « cheval de Troie » en informatique illustre la prégnance de ce concept, image d’une ruse qui traverse les siècles.

Attestations antiques

Littérature

La plus ancienne attestation littéraire du cheval de Troie se trouve dans l’Odyssée, attribuée à Homère, datable de la seconde moitié du VIIIe siècle av. J.-C. Il est évoqué dans trois passages[1],[2],[3] : au chant IV, 271-289, par Ménélas qui rapporte qu'Hélène a tenté de tromper les guerriers dissimulés dans le cheval en imitant la voix de leurs épouses ; au chant VIII, 492-520, le principal développement sur ce sujet, par l'aède Démodoque à la demande d'Ulysse ; au chant XI, 523-532, par Ulysse lorsqu'il est aux Enfers et parle à Achille de son fils Néoptolème, qui a participé à l'assaut[4],[5].

Les récits antiques sur le cheval de Troie sont en général intégrés à des textes plus développés sur la prise de Troie, voire la guerre de Troie dans son ensemble. Dans le cycle épique relatif au conflit troyen, deux poèmes, postérieurs à Homère, rapportaient la chute de Troie et donc l'épisode du cheval de Troie : la Petite Iliade (Ilias parva) attribuée à Leschès de Pyrrha, qui se terminait par la construction du cheval et son entrée dans Troie ; le Sac de Troie (Iliou persis) attribué à Arctinos de Milet, qui débutait par l'entrée du cheval dans Troie. Ils n'ont pas été conservés, et leur contenu est connu par des fragments issus de citations, et surtout des résumés qui en ont été donnés par Proclus au IVe siècle de notre ère[1],[6]. Leurs descriptions de l'engin et du stratagème ont probablement influencé les auteurs qui ont relaté par la suite les mêmes événements[7]. D'autre poèmes archaïques évoquaient également le cheval, notamment la Prise de Troie de Stésichore, connue par des fragments[1],[8] ; ce poète a peut-être même consacré un poème au cheval[3]. Les tragiques athéniens évoquent également le cheval de Troie dans certaines de leurs pièces (par ex. Les Troyennes d'Euripide, 10-14 et 518-541)[3]. La prise de Troie a fait l'objet de poèmes à l'époque hellénistique, mais aussi de travaux de mythographes et d'historiographes, qui devaient aborder le sujet. L’Alexandra de Lycophron, qui se présente sous la forme d'une prophétie énoncée par Cassandre, est le seul poème sur le sujet qui soit préservé pour cette période[9].

En latin, deux tragédies intitulées le cheval de Troie avaient été composées par Livius Andronicus et Naevius, mais elles ont disparu. Plaute évoque le sujet dans sa comédie Bacchides (934-944)[5],[10]. La plus ancienne version latine du mythe qui soit connue est celle donnée par l'auteur Virgile, dans son Énéide, dans un discours d’Énée à la reine carthaginoise Didon, au chant II (15-53, 150-198, 228-249), qui est aussi la plus ancienne version développée préservée[1],[5],[3].

Les mythographes de l'époque impériale ont donné des résumés de l'épisode, qui doivent reposer en bonne partie sur le cycle épique. La version de Conon n'est connue que par des fragments[11], celle de la Bibliothèque du Pseudo-Apollodore (IIe siècle), intégrée dans un récit plus large sur la guerre de Troie, est connue sous la forme d'un condensé, épitomé (V, 14-21)[1]. En latin, la fable 108 d'Hygin résume l'épisode.

Plusieurs poèmes de la fin de l'Antiquité concernent la chute de Troie et comportent des descriptions du cheval, qui s'inspirent manifestement des évocations plus anciennes. En grec, la Suite d'Homère de Quintus de Smyrne (XII, 117-150) et la Prise d'Ilion de Tryphiodore (57-105) comportent les plus longues descriptions (ekphrasis) connues du cheval (le second prenant pour modèle le premier)[6],[12]. En latin (mais à partir d'un original grec), le stratagème du cheval est raconté d'une nouvelle manière dans l’Éphéméride de la guerre de Troie attribuée à Dictys de Crète (V, 11), et c'est pas ce biais (en plus de Virgile) que l'épisode est transmis dans l'Europe occidentale médiévale.

Arts visuels

Dans l'art, la plus ancienne représentation connue du cheval de Troie se trouve sur une fibule mise au jour en Béotie, datée de la fin du VIIIe siècle av. J.-C., donc à peu près contemporaine de la composition de l'Odyssée. Elle montre un cheval avec des roues à la place des sabots, rendant l'identification évidente. Un pithos à décor estampé retrouvé à Mykonos et datant du deuxième quart du VIIe siècle av. J.-C. offre une autre représentation ancienne, mais plus élaborée, avec un cheval comportant des roues et des fenêtres[13],[14]. Le sujet reste répandu durant l'Antiquité, jusqu'au Ve siècle de notre ère, sur différents supports : vases peints, reliefs, gravures, peintures murales, etc. Elles s'inspirent sans doute des poèmes les plus en vogue sur le sujet (Odyssée, Sac de Troie, Énéide). Les représentations grecques s'intéressent plus au moment du sac de Troie, quand le cheval est dans la ville, tandis que celles du monde romain semblent préférée le moment précédant l'entrée du cheval dans Troie. La fabrication du cheval est en revanche rarement représentée[15]. Une représentation du cheval est également connue dans l'art « indo-grec » du Gandhara (IIe siècle)[16],[17]. Par le témoignage de Pausanias (dans la Description de la Grèce, IIe siècle de notre ère), on sait également que des statues en bronze représentant le cheval de Troie se trouvaient sur l'Acropole d'Athènes (I, 23, 8) et à Delphes où l'une d'elles avait été offerte par les Argiens (X, 9, 12)[2].

Le cheval de bois

Les concepteurs

Comme souvent dans les épopées grecques, la décision et la mise au point du cheval de Troie résulte de l'action conjointe et complémentaire d'une divinité et de mortels, par la collaboration d'Athéna, d'Épéios et d'Ulysse[19].

L'idée originale est généralement attribuée par la tradition grecque à la déesse Athéna (Minerve en latin), au moins dès l'Odyssée (VIII, 492-493) et la Petite Iliade[20],[2],[3]. Ce lien ressort aussi de plusieurs vases peints du Ve siècle av. J.-C. représentent la déesse en présence de ce qui semble être le cheval de Troie[21]. L'implication de la déesse s'explique pour plusieurs raisons : elle est du côté des Grecs dans le conflit (même si, en principe, c'est une déesse protectrice de Troie où elle dispose d'un grand sanctuaire) ; c'est une divinité de la guerre, et notamment de ses aspects stratégiques et aux ruses de guerre ; c'est une déesse présidant aux activités artisanales[22].

La construction du cheval est confiée à Épéios (Ép(é)ius en latin), guerrier achéen d'importance secondaire, qui n'accomplit aucun exploit guerrier rapporté par les poètes antiques[23]. Les textes antiques rappellent souvent qu'il fait cela sur ordre d'Athéna et avec son aide, manifestement parce que la déesse l'a doté de remarquables qualités d'artisan. Quintus de Smyrne ajoute même qu'elle lui apparaît en rêve pour lui dire de construire le cheval[24].

« À l'heure où les astres, scintillant de toute part, tressent une couronne au firmament radieux, où l'homme connaît l'oubli de la fatigue, Athéné, quittant le haut séjour des Bienheureux, vient vers les nefs et l'armée sous les traits d'une vierge au cœur ingénu. Épéios chéri d'Arès la voit en songe se dresser au-dessus de son front et l'inviter à fabriquer le cheval de bois ; elle promet, s'il fait diligence, de l'aider elle-même dans sa tâche, de venir habiter elle-même le cheval, sitôt qu'il l'aura terminé. À peine a-t-il entendu la déesse l'inciter au travail que, le cœur plein d'allégresse, il s'éveille en sursaut de son nonchalant sommeil. Il a reconnu l'Immortelle, l'impérissable déesse, et son cœur n'a plus d'autre pensée : son esprit ne cesse d'être hanté par l’œuvre prodigieuse et une science subtile s'infuse en lui. »

 Quintus de Smyrne (trad. F. Vian), La Suite d'Homère, 106-117[25].

L'autre mortel associé de près au stratagème est Ulysse (Odysseus en grec). Cela ne semble pas apparaître dans les versions anciennes de l'épisode, celles rapportées par le cycle épique, y compris l'Odyssée, dont il est le protagoniste, et qui ne manque ni de rappeler sa capacité à la ruse, ni sa présence dans le cheval en tant que commandant de l'expédition, et plus largement son implication dans la chute de Troie[26],[2]. C'est lui aussi un héros proche d'Athéna, en raison de son astuce et de sa propension à la tromperie[27], qui explique sans doute pourquoi avec le temps (mais on ne sait pas à partir de quand) il a été associé au stratagème du cheval, dont il est devenu l'initiateur en plus d'être chargé de l'exécution du plan, notamment chez le Pseudo-Apollodore (Bibliothèque, Épitomé V, 14-15)[11]. En revanche il n'est dit explicitement dans les textes antiques connus qu'il soit inspiré par Athéna à cette occasion, même si cela semble implicite[19].

« Plus tard, [Ulysse] imagine la fabrication du cheval de bois et il propose l'idée à Epéios, qui était architecte. Celui-ci, avec du bois coupé sur l'Ida, fabrique un cheval creux à l'intérieur, avec des ouvertures sur les flancs. Ulysse pousse cinquante preux [...] à se mettre dans le cheval ; le reste des Grecs devait brûler les baraquements, prendre la mer, s'embosser à Ténédos et revenir la nuit suivante. Les Grecs suivent son avis et font monter les preux dans le cheval, en mettant Ulysse à leur tête, après avoir gravé sur le cheval une inscription qui disait : « Pour leur retour chez eux, les Grecs ont dédié à Athéna cette offrande en signe de gratitude ». »

 Pseudo-Apollodore (trad. J.-C. Carrière et B. Massonie), Bibliothèque, Épitomé V, 14-15[28].

Aspect

Le cheval de Troie est conçu dans la tradition antique comme une grande statue en bois dont l'intérieur est creux[2]. Comme souvent, les descriptions antiques varient. Les poèmes archaïques perdus devaient en contenir, mais elles nous échappent. Virgile n'en proposant pas, les plus longues et détaillées qui soient préservées sont tardives, celles de Quintus de Smyrne et de Tryphiodore[6],[12].

Dans les traditions antiques, le cheval est conçu en bois (alors qu'il sera plutôt en bronze à l'époque médiévale). Virgile mentionne le fait que les cotes du cheval sont en poutres de sapin, mais parle aussi de panneaux de pin et de poutres d'érable (II, 112 et 258-259), tandis que Quintus de Smyrne parle seulement de sapin[29]. Tryphiodore (59-61) ajoute que le bois est obtenu en abattant des arbres situés sur le mont Ida, qui surplombe Troie[30].

La taille du cheval varie selon les auteurs. D'après les fragments et résumés, dans la Petite Iliade il s'agissait plutôt d'un engin de dimension modeste, capable de transporter treize guerriers, tandis que dans le Sac de Troie il mesure 100 pieds de long sur 50 de large[2]. D'autres traditions indiquent qu'il pourrait contenir 50 guerriers (Pseudo-Apollodore), voire 100 (Stésichore), et au minimum 12[31],[32]. Par sa capacité à embarquer des hommes, il s'approche d'un navire[33]. D'autres le comparent à un ventre qui accoucherait des guerriers[34], Virgile parlant d’uterus (II, 20, 38, 52, 243, 258)[35].

Homère précise que les guerriers entrent et sortent du cheval par une trappe actionnée par Ulysse depuis l'intérieur (XI, 523-525), alors que chez Virgile Sinon desserre les planches depuis l'extérieur pour faire sortir (II, 258-259)[36]. Dans l'iconographie, les trappes sont apparentes pour les rendre visibles, notamment sous la forme de volets[1]. Selon les cas, les guerriers sortent par une échelle (Quintus, Tryphiodore), ou bien une corde (Virgile)[36].

Sur la forme, le Sac de Troie rapportait que le cheval disposait d'une queue et de genoux qui pouvaient bouger[2]. L'art le présente parfois avec un casque, doté d'un panache voire de rubans[1].

Pour se déplacer, plusieurs versions précisent que le cheval est doté de roues, ce qui ressort également dans l'art dès les plus anciennes représentations connues. Elles sont probablement placées dès la construction (c'est rarement précisé), mais chez Virgile ce sont les Troyens qui rajoutent des rondins pour déplacer le cheval (II, 235-236)[37],[38]. L'art peut aussi figurer le cheval sur un chariot[1].

« Et déjà, exécutant les volontés de la déesse, Épéios construit, offrande fatale à Troie, un cheval gigantesque. [...] Épéios fait d’abord, en l’ajustant aux larges membrures des flancs, le ventre qu’il creuse aussi largement que l’intérieur d’une nef à double courbure qu’à l’aide du cordeau construit exactement un charpentier. Il fixe le cou sur le poitrail creux et répand sur la crinière pourpre un flot d’or blond. Cette crinière ondoie dans les airs sur le cou incurvé et au sommet se réunit, scellée par un lien en forme de panache. Les yeux qu’il place sont de pierre précieuse, deux cercles concentriques de vert béryl et d’améthyste couleur sang. Ils unissent le scintillement de leur double couleur qui fait rougir les regards du cheval dans les orbes des pierres verdâtres. Éclatantes de blancheur, les dents dressent leurs pointes sur ses mâchoires, ardentes à mordre les extrémités du frein incurvé. »

 Tryphidore (trad. B. Gerlaud), La Prise d'Ilion, 58-74[39].

« Pendant ce temps, près des vaisseaux, Épius procède à la construction d'un cheval en planches de bois conformément aux exigences d'Hélénus [un devin]. Dressé, il est d'une hauteur considérable. À la base sur laquelle il repose, on met des roues car il faut évidemment faciliter son déplacement. Aux dires de chacun, ce cheval devait être une gigantesque offrande faite à Minerve. »

 Dictys de Crète (trad. G. Fry), Éphéméride de la guerre de Troie, V, 11[40].

Le stratagème

La préparation des Grecs

L'épisode du cheval de Troie se déroule durant la dixième année de la guerre de Troie, alors que les Grecs (aussi appelés Achéens, Danaens ou Argiens dans les textes antiques) ne sont pas parvenus à investir la ville malgré leur supériorité sur le champ de bataille. Leur meilleur guerrier, Achille, a été tué, et ils ne semblent pas en mesure de prendre, par la force, la citadelle, protégée par des murailles imprenables. Ils consultent des devins (Chalcas ou Hélénos) qui leur indiquent les démarches à suivre, et finalement vont ruser pour s'emparer de la ville.

Le cheval de Troie est lié à un autre épisode décisif de la fin de la guerre de Troie, celui du vol du Palladion (Palladium en latin), statue d'Athéna ayant une fonction de talisman protégeant la cité de Troie. Une prophétie indique aux Grecs que la ville ne tombera pas tant qu'il s'y trouvera. Ulysse et Diomède se chargent donc de s'infiltrer dans celle-ci pour voler la statue et la ramener dans le camp grec. Une autre infiltration d'Ulysse dans Troie a également lieu dans certaines versions, dont la finalité reste énigmatique. Le vol du Palladion intervient avant l'entrée du cheval dans la ville, et serait même une condition au succès de l'entreprise. Dans la Petite Iliade, le cheval est déjà mis au point quand le Palladion est dérobé, en revanche chez le Pseudo-Apollodore le vol a lieu avant que le stratagème soit imaginé[41].

Chez Quintus de Smyrne et Tryphiodore, une assemblée des Grecs a lieu pour décider de recourir au stratagème du cheval, durant laquelle Ulysse convainc les autres par ses discours. On ne sait pas si c'est une invention du premier, dérivé des modèles homériques, que le second aurait développé à sa suite, ou bien si cet épisode apparaît dans des sources plus anciennes qui ne nous sont pas parvenues[42].

Les guerriers qui embarquent dans le cheval font partie des meilleurs combattants grecs[2], du moins ceux qui se portent volontaires (mais par tirage au sort chez Virgile, II, 18)[43]. Le nombre total de guerrier présents dans le cheval varie selon les sources, de 12 à 100 (le chiffre de 3 000 donné par le manuscrit de l'épitomé du Pseudo-Apollodore étant manifestement une erreur)[31],[32]. Plusieurs des récits préservés donnent un catalogue des hommes présent dans le cheval (ou du moins une partie d'entre eux) : Virgile (II, 261-264), Hygin (fable 108, qui s'appuie sur le précédent), Quintus (XII, 314-335) et Tryphiodore (152-183 et 200-203). Dans la plupart des versions sont au moins présents Ulysse, qui dirige l'expédition, Épéios qui a conçu le cheval, Ménélas, Néoptolème (le fils d'Achille) et Acamas (le fils de Thésée) ; des guerriers majeurs tels que Diomède (pourtant présent chez Homère) et Ajax le Petit ne sont pas mentionnés dans certaines versions[44]. Agamemnon reste auprès de la flotte, pour assurer son rôle de commandant[45].

La suite est commune à toutes les versions depuis l'Odyssée (VIII, 499-510) : les Grecs laissent le cheval, incendient leur camp, montent dans leur navire et vont se cacher derrière l'île de Ténédos, en embuscade dans l'attente du signal qui leur indiquera qu'ils peuvent revenir à Troie pour l'investir[46],[47],[2].

« Comme les Achéens ne parvenaient pas à prendre Troie au bout de dix ans, Epéius, sur les conseils de Minerve, construisit un cheval de bois, dans lequel s'introduisirent Ménélas, Ulysse, Diomède, Thessandre, Sténélus, Acamas, Thoas, Machaon et Néoptolème. Sur le cheval ils écrivirent : CADEAU DES DANAENS A MINERVE et transférèrent leur camp à Ténédos. »

 Hygin (trad. V. Merlier-Espenel), Fables, 108[48].

L'entrée du cheval dans la ville

Le lendemain, les Troyens découvrent le camp grec déserté et le cheval. Ils s'interrogent sur la nature de l'objet et le sort qui lui est réservé. Deux camps s'opposent dans toutes les versions : un premier souhaite détruire l'objet, les manières variant selon les versions (en le perçant, en l'incendiant, en le jetant dans un précipice) ; un second camp considère qu'il faut en faire une offrande aux dieux. Dans plusieurs versions tardives (Pseudo-Apollodore, Hygin), une inscription laissée par les Grecs indique explicitement qu'il s'agit d'une offrande à Athéna. Ces Troyens sont peut-être incités à y voir un nouveau talisman qui protégera la cité, substitut au Palladion volé par les Grecs. Dans tous les cas, c'est le second avis qui l'emporte et la ruse grecque fonctionne. Selon les versions, le cheval est déjà dans la cité au moment du débat (notamment dans l'Odyssée), ou bien on le fait rentrer après (dans les versions tardives). Dès la Petite Iliade apparaît le motif suivant lequel une brèche est faite dans les murailles afin d'y faire rentrer le gigantesque cheval, repris notamment par Virgile. Les Troyens, dont les poètes soulignent à peu près tous l'aveuglement, font alors une grande fête pour célébrer ce qu'ils pensent être la fin du conflit[49],[46],[2].

« L'affaire du Cheval leur inspirant quelque méfiance, les Troyens font cercle autour de l'objet et s'interrogent sur ce qu'on en fera. Certains sont d'avis qu'il faut le précipiter dans le gouffre, d'autres qu'il y faut mettre le feu ; les autres prétendent que c'est un objet sacré qu'il faut offrir à Athéna. Et finalement l'avis de ces derniers l'emporte. »

 Proclos (trad. A. Severyns), Chrestomathie, résumé du Sac de Troie[50].

« Sur Ilion, Ô Muse, chante-moi de nouveaux hymnes, au milieu des larmes, une ode funèbre. Oui, je veux pour Troie entonner un chant, dire comment le char à quatre pieds a causé ma perte, malheureuse ! et m'a faite la conquête de la lance argienne, quand ils ont laissé le cheval qui hennissait jusqu’au ciel, caparaçonné d’or, rempli d'hommes en armes, à nos portes, les Achéens. Une clameur s’éleva dans le peuple debout sur la roche troyenne : « Allez, c’est la fin de vos épreuves ; faites monter ici cette idole de bois consacrée à la vierge d’Ilion, à la fille de Zeus. » Qui des jeunes filles, qui des vieillards n’est pas sorti de sa maison ? Transportés de joie, au milieu des chants, ils touchaient le perfide fléau ? »

 Euripide (trad. G. Duclos), Les Troyennes, 512-516[51].

Une version alternative de la prise de Troie, connue par les Histoires incroyables de Paléphatos de Samos (16)[52] et l’Éphéméride de la guerre de Troie attribuée à Dictys de Crète (V, 9-12)[53], modifie le stratagème du cheval, celui-ci ne servant plus à contenir des soldats, mais à tromper les Troyens de manière à leur faire détruire eux-mêmes leurs propres murailles ; comme vu plus haut, d'autres récits tels que l'Énéide de Virgile mêlent cette tradition au récit courant dans lequel l'engin transporte les guerriers[54].

Une version simplifiée, connue par le Commentaire à l'Énéide de Servius (2, 15) et l’Histoire de la Destruction de Troie attribuée à Darès le Phrygien (40), réduit le cheval de Troie à un simple motif décoratif fait sur une porte de Troie qu'Anténor, Troyen trahissant sa patrie, ouvre pour permettre aux Grecs de prendre la ville[55].

Les débats des Troyens ont fortement inspiré les poètes et sont rapidement devenus un motif majeur des récits sur la prise de Troie, autour de quelques figures qui jouent un rôle clef dans cette tragédie. Un rôle décisif est attribué à Sinon, un Grec qui ne joue pas d'autre rôle significatif dans le cycle troyen. Il n'est pas évoqué chez Homère, devait l'être dans la Petite Iliade et le le Sac de Troie, et a fait l'objet d'une tragédie de Sophocle qui ne nous est pas parvenue. Son rôle dans la tradition grecque semble surtout avoir consisté à rester à Troie pour alerter les navires du moment où ils pouvaient revenir, mais avec le temps son rôle semble s'être étoffé, puisqu'il est chargé de duper les Troyens pour qu'ils fassent rentrer le cheval dans leur ville. Virgile, qui adopte le point de vue troyen, en fait l'incarnation de la fourberie et de la traîtrise grecques : il invente un mensonge disant qu'il a été chassé par les Grecs, demandant refuge chez les Troyens, et leur dit que le cheval est une offrande qu'il faut faire entrer dans la ville[56],[57]. Chez Quintus et Tryphiodore, qui lui donnent une dimension plus héroïque, il s'inflige des blessures pour rendre son mensonge plus crédible[58].

Le principal opposant à l'entrée du cheval dans Troie est Laocoon qui voit à travers la supercherie et exhorte ses compatriotes à se débarrasser du cheval. Il apparaissait au moins dans la version du Sac de Troie et faisait lui aussi l'objet d'une tragédie disparue de Sophocle, et son rôle est là encore surtout connu par le récit de Virgile. Il lui fait notamment prononcer la formule célèbre : « Quidquid id est, timeo Danaos et dona ferentes » (« De toute façon, je crains les Danaens [Grecs], même porteurs de présents ») (II, 49). Afin de démontrer qu'il y a des soldats dans le cheval, il le frappe d'une lance. Il est tué par des serpents avec ses deux fils, ce qui est interprété par les Troyens comme le signe de son impiété et de son erreur à propos du cheval[59],[60].

Le premier, en tête d'une importante foule qui l'escorte, tout excité,
Laocoon dévale du sommet de la citadelle et crie de loin :
« Malheureux concitoyens, quelle immense folie vous prend ?
Croyez-vous les ennemis partis ? Pensez-vous qu'un seul présent
des Danaens soit exempt de pièges ? Ne connaissez-vous pas Ulysse ?
Ou des Achéens sont enfermés et cachés dans ce cheval de bois,
ou cette machine a été fabriquée pour franchir nos murs,
observer nos maisons, et s'abattre de toute sa hauteur sur la ville,
ou alors elle recèle un autre piège ; Troyens, ne vous fiez pas à ce cheval.
De toute façon, je crains les Danaens, même porteurs de présents. »
Cela dit, de toutes ses forces il fait tournoyer une longue pique
vers le flanc du monstre et les poutres jointes de son ventre rebondi.
Elle s'y fiche en vibrant, les flancs du cheval en sont ébranlés,
tandis que de ses profondes cavernes résonnent des gémissements.
Et si, sans les destins des dieux, sans l'aveuglement de nos esprits,
il nous avait poussés à dévaster de nos lances les cachettes des Argiens,
Troie tu serais maintenant debout, tu subsisterais, altière citadelle de Priam !

 Virgile (trad. A.-M. Boxus et J. Poucet), Énéide, II, 39-56[61].

L'autre opposante notable à l'entrée du cheval dans Troie est Cassandre, princesse troyenne qui a le don de prophétie mais à la condition de ne jamais être crue par les autres. Elle n'est donc pas non plus en mesure de s'opposer à ce que ses concitoyens précipitent leur perte[62],[63].

La nuit et le début de l'assaut grec

Une fois la nuit venue, les guerriers grecs attendent à l'intérieur du cheval. Ce moment est celui sur lequel s'attarde Homère dans l'Odyssée. Au chant IV (271-289), Ménélas raconte qu'Hélène s'est placée sous un cheval et, imitant la voix des femmes des guerriers, les appelle. Ceux-ci sont tentés de répondre à cette voix familière, mais Ulysse réfrène leurs désirs et fait échouer la tentative d'Hélène. Cet épisode apparaît aussi chez Tryphiodore qui ajoute qu'Ulysse ferme tellement longtemps la bouche d'Anticlos que celui-ci en meurt (454-498). Au chant XI (523-532) Ulysse dit au fantôme d'Achille que son fils Néoptolème est resté courageux alors que les autres guerriers embarqués tremblaient de peur[4],[64].

« [Ménélas :]Dans le cheval de bois, je nous revois assis, nous tous, les chefs d'Argos qui portions aux Troyens le meurtre et le trépas. Mais alors tu survins, Hélène ! en cet endroit, quelque dieu t'amenait pour fournir aux Troyens une chance de gloire ; sur tes pas, Déiphobe allait, beau comme un dieu, et, par trois fois, tu fis le tour de la machine ; tu tapais sur le creux, appelant nom par nom les chefs des Danaens, imitant pour chacun la voix de son épouse. Près du fils de Tydée [Diomède] et du divin Ulysse, assis en cette foule, je t'entendais crier, et Diomède et moi n'y pouvions plus tenir ; nous nous levions déjà ; nous voulions ou sortir ou répondre au plus vite ; Ulysse nous retint et mata notre envie. »

 Homère (trad. P. Mazon), Odyssée, IV, 272-284[65].

Le signal de retour est envoyé aux navires après que la fête des Troyens se soit achevée et qu'ils soient partis dormir, de différentes manières selon les sources. Dans la Petite Iliade et le Sac de Troie, c'était probablement Sinon qui envoyait le signal, en allumant un feu[45]. Chez Virgile (VI, 518-519), qui s'appuie peut-être sur une tradition plus ancienne, ainsi que chez Tryphiodore (512-521), c'est en revanche Hélène qui le fait depuis les remparts de la ville[66]. Les guerriers embarqués dans le cheval sortent alors, pour ouvrir une porte de la ville et faire entrer leurs compagnons (ce qui n'est pas forcément nécessaire dans les versions où une brèche a été percée par les Troyens dans leurs murailles pour faire rentrer le cheval)[32]. Chez Homère, Ulysse dispose d'une trappe qu'il peut activer de l'intérieur afin de sortir, alors que chez Virgile c'est Sinon qui les fait sortir[36].

Commencent alors les combats, qui se soldent par un massacre des Troyens pris par surprise, et la chute de la ville[67].

Interprétations

Navire phénicien du type δουράτεος ἵππος (douráteos híppos, « cheval œuvré »).

Certains auteurs ont suggéré que le cadeau n'était pas un cheval cachant des guerriers dans ses flancs, mais un bateau porteur d'une ambassade de paix, offre que les Troyens trop peu méfiants ou trop heureux de faire la paix auraient imprudemment acceptée[68]. Après la fête, les Troyens découvrent la sinistre réalité.

Selon l'historien Alexandre Tourraix, « cette hypothèse consiste à établir un rapport immotivé entre un fait probable : la destruction de Troie VI par un tremblement de terre, un mythème transmis par l'épopée et les mythographes : le stratagème du cheval de bois, et les liens bien connus de Poséidon, l'Ébranleur du sol, avec le cheval[69] ».

Une interprétation moderne du cheval de Troie à Stuttgart (Allemagne), en 2001.

À l'appui de cette interprétation, on remarquera que :

  • la civilisation marine grecque assimile le bateau et le cheval, qui est l'animal de Poséidon ; Homère décrit les navires comme les « chevaux de la mer »[70] et qualifie l'offrande de Troie de δουράτεος ἵππος douráteos híppos[71] soit « cheval œuvré », désignation poétique des navires ;
  • c'est le navigateur Ulysse, expert en paroles et en ruses, l'un des hommes souvent envoyés en ambassade, qui mène la danse ;
  • le sacrifice d'une construction de bois par simple abandon sur une plage est une procédure assez originale pour un rite censé apporter la protection de Poséidon ; l'équivalent n'apparaît nulle part dans la mythologie ;
  • les termes utilisés pour placer les hommes dans le cheval sont ceux utilisés lorsque l'on décrit l'embarquement des hommes sur un navire[72].

De nombreuses interprétations sont proposées par des chercheurs : ex-voto équestre (symbole des forces souterraines) offert par les Achéens au dieu Poséidon Hippios pour le remercier d'avoir facilité la destruction de Troie par un tremblement de terre[73]. Selon une autre hypothèse, le cheval de Troie serait en fait une machine de guerre dont on a perdu la mémoire, tels les engins de siège comme le bélier souvent décrits en terme zoomorphes[74].

L'analyse du site archéologique découvert près d'Hisarlık, ne confirme pas ces hypothèses. Les remparts inclinés et l'absence de recul devant les portes ne sont pas favorables à l'idée d'un cheval contenant un bélier ou permettant aux combattants de se hisser au-dessus des remparts. Par ailleurs, des pointes de flèches achéennes ont été mises au jour dans l'enceinte fortifiée. Dans un film documentaire de 2014, une équipe de chercheurs et d'experts militaires conforte l'idée d'un cheval offrande contenant de l'ordre de 9 combattants (contre 30 selon Quintus Smyrnaeus) chargés d'ouvrir les portes de la cité au retour des troupes grecques[75].

Une autre hypothèse reprend Poséidon  en tant que dieu "qui ébranle la terre", selon la formule homérique, et  celui de dieu-cheval (Poséidon Hippios) sans se borner à voir dans le cheval de Troie un ex-voto.  La région de la Troade appartient à l'une des zones sismiques les plus actives au monde et ce serait un tremblement de terre qui aurait détruit une partie de la muraille par où les guerriers grecs se sont engouffrés dans la ville. Cela a  donc été attribué à Poséidon. Un sceau de Cnossos datant du minoen récent III, époque de domination mycénienne de la Crète et celle de la guerre de Troie, semble le représenter sous l'aspect d'un cheval et il était honoré sous cette forme dans le Péloponnèse. La légende aurait par la suite perdu la notion qu'il était représenté et désigné ainsi et a seulement gardé le fait qu'un cheval a rendu la victoire grecque possible[76].

Postérité

L’accessoire du cheval de Troie utilisé dans le film Troie (2004).
Le Cheval de Troie, plaque en émail peint sur cuivre partiellement doré, réalisée à Limoges vers 1530 par le Maître de l'Énéide, conservée au musée du Louvre.

Expressions

  • De cet épisode légendaire est née l'expression « cheval de Troie » (ou « don Troyen ») pour désigner les dons qui s'avèrent être des pièges pour ceux qui les reçoivent.
  • On a aussi conservé l'expression latine timeo danaos et dona ferentes Je crains les Grecs même s'ils apportent des cadeaux »), c'est-à-dire « attention aux Grecs porteurs de cadeaux », mis dans la bouche de Laocoon dans l'Énéide[77].

Musée

  • Un petit musée a été construit en 1955 sur le territoire de l'ancienne ville de Troie, près des Dardanelles (de nos jours en Turquie). Il présente les restes de la ville ainsi qu'un cheval de bois, construit pour symboliser celui de la légende.

Informatique

En informatique, un cheval de Troie troyen » ou trojan horse en anglais[78]) est un type de programme informatique malveillant, invasif et parfois destructeur. Il se fait passer pour un programme inoffensif. Il est souvent porté :

  • soit par un logiciel sous licence et protégé, modifié par des hackers pour en faire cadeau à la communauté numérique ;
  • soit par certains gratuiciels, particulièrement lorsque ces derniers proviennent de sites de téléchargement apparemment légitimes voire réputés (ces derniers livrant le dit gratuiciel dans leur propre programme d'installation agissant tel un cheval de Troie, ajoutant un ou des programmes parasites aux côtés du gratuiciel et à l'insu de l'utilisateur).

Stratégie militaire

Le , dans le cadre de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, le Service de sécurité d'Ukraine (SBU) a lancé l'opération militaire Toile d'araignée en utilisant des camions, des camions troyens, comme « Cheval de Troie », ciblant plusieurs bases aériennes russes[79],[80].

Notes et références

Annexes

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