Guerre de Troie
conflit de la mythologie grecque
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La guerre de Troie est un conflit légendaire de la mythologie grecque, opposant guerriers Grecs (Achéens) et Troyens.

Sarcophage néo-attique du Musée archéologique de Thessalonique, deuxième quart du IIIe siècle apr. J.-C.
Les récits sur ce conflit et ses suites forment le sujet d'un vaste cycle épique, le « Cycle troyen », ensemble de poèmes créés à l'époque archaïque (v. 750-500 av. J.-C.), dont les œuvres sont aujourd'hui perdues à l'exception de l’Iliade et l’Odyssée d'Homère, qui en raison de leur statut d'œuvres de référence ont assuré en bonne partie la popularité du conflit légendaire. Des résumés, des représentations artistiques ainsi que de nouvelles œuvres (poèmes, pièces de théâtre, mythographie, etc.) permettent de reconstituer le déroulement général de la guerre, en sachant que les épisodes peuvent prendre un déroulement plus ou moins différents selon les auteurs, en l'absence de récit fixe.
C'est le prince troyen Pâris qui la déclenche en enlevant Hélène, épouse du roi de Sparte, Ménélas. En rétorsion, Ménélas, l'époux bafoué, lève avec son frère Agamemnon une expédition rassemblant la plupart des rois achéens, parmi lesquels se trouvent plusieurs héros majeurs de la tradition grecque: Achille, Ulysse, Ajax, Diomède, Nestor, Palamède, etc. Cette coalition assiège Troie pendant dix ans, durant lesquels les rangs troyens aussi bien qu'achéens sont décimés. Malgré les exploits accomplis en particulier par Achille, qui finit par succomber à son tour, les Achéens ne parviennent pas à remporter la victoire. Grâce au stratagème du cheval de Troie, les Achéens parviennent à prendre Troie, qui est brutalement mise à sac et détruite. Les guerriers achéens prennent le chemin du retour, qui donne lieu à de nouvelles péripéties concluant le cycle troyen, dont l’Odyssée d'Ulysse. Ce conflit était censé conclure l'âge héroïque de la mythologie grecque.
Les récits sur la guerre de Troie ont un rôle fondateur et fondamental pour la culture grecque, et conservent leur importance dans la culture romaine, puis dans les cultures occidentales postérieures. Ils sont à de nombreuses reprise reformulés et repensés, pour donner une nouvelle coloration à cette tradition: les Grecs en viennent à l'interpréter comme un premier affrontement entre Grecs et Barbares (notamment les Perses), puis les Romains revalorisant le rôle des Troyens, et à leur suite plusieurs communautés de l'Europe médiévale et moderne se revendiquent des origines troyennes. Le récit de cette guerre élevée au rang d'archétype est à nouveau réinterprété à l'époque contemporaine sous différentes formes, y compris dans la culture populaire.
La redécouverte du site archéologique de Troie en Turquie occidentale et une meilleure connaissance du passé grec antique apportent d'importants renouvellements à la perception de cette tradition. L'historicité de cette guerre est débattue : aucune trace d'un tel conflit n'a été identifiée, mais il est possible qu'un événement non documenté par des sources connue ait inspiré les récits archaïques, quand bien même ils l'auraient considérablement magnifié.
Le cycle troyen
Dans l'Antiquité, le mythe de la guerre de Troie circule avant tout sous la forme de poèmes épiques qui forment ce qu'on a désigné comme un « cycle troyen », dont les principales œuvres sont l’Iliade et l’Odyssée, attribuées au poète Homère. Ce cycle est lui-même inscrit dans un plus large « cycle épique » qui va des mythes des origines divines jusqu'à la mort d'Ulysse, événement qui marque la fin de l'âge héroïque. Ce cycle comprend notamment les récits des origines tels que la Théogonie d'Hésiode, ainsi que ceux du « cycle thébain » qui concernent Œdipe et les conflits liés à sa succession. Ces récits, composés durant l'époque archaïque (vers 750-480 av. J.-C.) et attribués à des auteurs dont l'historicité est discutée, puisent probablement dans des traditions orales antérieures, puisqu'ils circulaient en étant chantés par des aèdes. Le rôle qu'a joué l'écriture dans leur développement est discuté, cette période voyant l'élaboration et l'expansion de l'alphabet grec. Les épisodes qu'ils relatent se retrouvent aussi dans les arts visuels de l'époque, notamment les céramiques peintes. Bien qu'ils aient été considérés aux époques hellénistique et romaine comme un ensemble cohérent d'histoires (voire un « grand récit ») ayant pour fil directeur la place de la Grèce dans l'univers, ce n'était pas forcément le cas lors de leur élaboration. Il y a néanmoins des points communs entre les épopées (comme la manière de représenter les divinités et les héros), qui ont manifestement été composées en relation les unes avec les autres, facilitant les associations entre elles, ce qui a permis de les considérer par la suite comme un ensemble relativement cohérent[1],[2].
Les origines du récit troyen sont impossibles à approcher faute de littérature antérieure aux épopées homériques (plus précisément l’Iliade) et de démonstration qu'un événement historique en serait à l'origine, ou qu'un récit originel ait existé[3]. Pour autant qu'on puisse en juger à partir des seuls exemples des épopées homériques, les poètes ne décrivent pas une période précise, que ce soit la leur ou une antérieure, mais plutôt un passé imaginaire et idéalisé. Celui-ci repose certes en partie sur la société de leur temps (l'âge du fer), au moins sur le plan matériel, mais il est repoussé dans un « âge héroïque » lointain, révolu et donc pensé comme différent du présent, tout en gardant une valeur exemplaire pour celui-ci[4],[5].
Les mythes grecs, comme ceux des autres cultures pré-modernes, ont pour caractéristique de ne pas circuler sous une version fixe, mais d'être au contraire fluides et susceptibles de varier et d'être altérés par de nouveaux auteurs. « La tradition mythologique grecque était telle qu'elle permettait non seulement des modifications et des élaborations, mais même des contradictions[6]. » Les formes orales sont particulièrement variables, mais les écrits sont également concernés. Ces sont par bien des aspects des œuvres collectives, élaborées sur plusieurs générations. Après l'époque archaïque, de nouveaux poètes ont proposé de nouvelles approches d'épisodes mythiques, que ce soit dans la poésie ou la tragédie, influencées par leur propre époque, enrichissant donc les traditions sur la guerre de Troie. L'impression de stabilité qui ressort des présentations modernes dérive en fait des résumés des mythographes des époques hellénistique et romaine, qui ont réorganisé les différents mythes dans un ordre chronologique (une « pseudo-histoire »), mais n'ont jamais établi de version standardisée et évoquent à plusieurs reprises l'existence de différentes variantes d'un même mythe[7].
Les épopées homériques
Les principales épopées relatives à la geste troyenne sont l’Iliade et l’Odyssée, attribuées à Homère[8],[9],[10]. L'historicité de ce personnage, rapidement devenu une figure de légende, n'est pas démontrée et reste discutée depuis l'Antiquité, de même que l'attribution de ces deux poèmes (et d'autres) à un seul et même auteur, ainsi que la question de savoir s'ils ont été composés d'un seul trait ou bien par l'assemblage de plusieurs parties originellement indépendantes (la « question homérique »)[11]. Ces deux poèmes puisent leur inspiration dans des récits circulant sous forme orale, tout en évitant chacun d'aborder un événement traité par l'autre pour proposer leur propre vision de l'héroïsme autour de deux manifestations différentes de celui-ci : Achille et Ulysse. En l'état actuel de la recherche, on situe l'élaboration de ces poèmes dans les années 750-700 av. J.-C. ou peu après, ce qui en fait les plus anciennes œuvres de la littérature grecque. Ils ont été composés par un ou plusieurs auteurs, qui ont probablement réalisé l'essentiel des épopées actuelles (même s'il y a manifestement eu des ajouts et remaniements postérieurs). Ils ont été composés pour être déclamés oralement, mais ils ont sans doute été mis par écrit rapidement (peut-être dès l'époque de leur composition). Ils ont circulé sous différentes variantes, avec notamment des versions athéniennes des années 550-530 av. J.-C. qui ont été influentes (récitées lors des Grandes Panathénées), jusqu'à l'élaboration de versions stabilisées aux IIIe et IIe siècles av. J.-C., à la bibliothèque d'Alexandrie. Devenues des références incontournables dans la culture grecque antique, elles ont été intégralement préservées et ont conservé leur statut de référence[12],[13].
L’Iliade est centrée sur le héros Achille et sa colère, durant une cinquantaine de jours (mais surtout quatre) de la dixième année du conflit entre Achéens et Troyens, avec en arrière-plan les machinations des dieux pour influencer le conflit. Achille refusant de combattre en raison de la querelle l'opposant à Agamemnon, son ami Patrocle va combattre à sa place mais, après avoir remporté des victoires, il trouve la mort sous les coups d'Hector. Achille se venge en tuant ce dernier, puis restitue son cadavre à son père Priam, après avoir refusé dans un premier temps. Le récit ne ce contente cependant pas de relater cette période, puisqu'il contient différentes évocations des événements passés, ainsi que des annonces d'événements à venir[14]. Plus ancien récit connu sur la guerre de Troie, il pourrait déjà s'agir d'une réinterprétation du mythe, proposant une nouvelle vision de l'héroïsme, incarné par sa figure centrale, Achille[15].
Cette colère d'Achille fils de Pélée, chante-là !
Je la maudis. Aux Achéens, elle imposa mille douleurs,
elle jeta dans l'Invisible tant d'âmes solides
de héros, et d'eux fit le butin des chiens
et le repas des oiseaux. La décision de Zeus s'accomplissait.
— Homère (trad. P. Judet de La Combe), Iliade, I, 1 à 5[16].

L’Odyssée concerne le retour d'un des héros achéens, Ulysse (Odysseus), dans sa patrie, l'île d'Ithaque, après dix années d'errances. Elle se déroule donc après la précédente et la fin de la guerre de Troie. L'intrigue se concentre sur une quarantaine de jours durant lesquels Ulysse quitte l'île où il est retenu par la nymphe Calypso, se rend au pays des Phéaciens, d'où il peut revenir dans son pays. Là, son épouse Pénélope a repoussé les avances de prétendants qui profitaient de la disparition de son époux. Ulysse parvient à les vaincre et à reprendre sa place à Ithaque. Le récit évoque aussi les pérégrinations de son fils Télémaque parti à sa recherche, et comprend plusieurs chants durant lesquels Ulysse évoque aux Phéaciens ses mésaventures depuis son départ de Troie, qui l'ont confronté à divers êtres surnaturels (le cyclope Polyphème, le dieu Éole, la magicienne Circé, les monstres Charybde et Scylla), rencontrer aux Enfers les âmes de ses anciens compagnons de combat décédés (Achille, Agamemnon, Ajax) et l'ont vu perdre ses compagnons. Bien que relatant des faits postérieurs à la guerre de Troie, l’Odyssée est hantée par son souvenir : des épisodes du conflit sont évoqués à plusieurs reprises, comme le cheval de Troie, la gloire qu'Ulysse en a tiré, ainsi que les destinées des autres héros après la guerre. Ce récit se distingue du précédent, qui a manifestement été composé avant lui, par plusieurs aspects, notamment son protagoniste Ulysse dont les aspects humains sont particulièrement prononcés[17],[18].
Les récits homériques s'arrêtent souvent sur les tractations et machinations qui ont lieu dans la société divine (réunie dans des assemblées divines répliquant celles des hommes) pour influencer le sort des armes. Les dieux se divisent entre ceux qui sont favorables aux Achéens (Athéna, Héra, Poséidon, Thétis) et ceux qui soutiennent les Troyens (Apollon, Aphrodite, Arès, Artémis), alors que Zeus se doit de rester neutre et de contenir les ardeurs des autres. Ils interviennent souvent sur le cours de choses en assistant ou influençant les différents personnages, en leur transmettant des messages et parfois en apparaissant directement, y compris au milieu des batailles. Les questionnements relatifs au destin, à la fatalité et à la responsabilité sont récurrents[19],[20],[21].
Les épopées perdues
Les autres épopées du cycle troyen sont perdues, et sont connues par des fragments et surtout le résumé qu'en a donné Proclus dans sa Chrestomathie (Ve siècle ap. J.-C.). Leurs dates de composition et l'identité de leurs auteurs ne sont pas déterminées avec certitude : on date leurs compositions des VIIe et VIe siècles av. J.-C. Les Chants cypriens rapportaient les origines du conflit, jusqu'aux événements de l’Iliade. L’Éthiopide concerne d'autres combats d'Achille jusqu'à sa mort, la Petite Iliade la querelle sur le partage de ses armes jusqu'à l'entrée du cheval dans Troie, et le Le Sac de Troie relatait la chute de la cité. Le cycle se poursuivait par les Retours, qui décrivait parallèlement à l’Odyssée les retours des guerriers achéens dans leurs patries respectives. La Télégonie clôturait le cycle en relatant l'histoire d'Ulysse jusqu'à sa mort[22],[23],[24].
Les liens entre ces épopées et celles d'Homère sont difficiles à établir. Elles puisent sans doute dans la même tradition orale, mais elles semblent postérieures et pourraient avoir été écrites suivant leur modèle, ce qui donnerait alors aux épopées homériques un rôle formateur pour le cycle troyen. Mais contrairement à celles-ci, les épopées perdues semblent se dérouler sur des périodes plus longues et suivre un développement chronologique. Il n'est pas assuré qu'elles se succèdent précisément comme le suggère le résumé de Proclus, car elles ont pu se recouper et rapporter de mêmes événements. Leur constitution en un cycle continu pourrait également être due aux savants de la bibliothèque d'Alexandrie. Quoi qu'il en soit, elles ont rapidement été considérées comme de piètre qualité littéraire par rapport aux épopées homériques, ce qui explique qu'elles aient été beaucoup moins copiées et finalement perdues[1].
Récits postérieurs
Les connaissances sur les épisodes du cycle troyen sont complétées par divers écrits postérieurs aux épopées archaïques, prolongeant et repensant la tradition troyenne (voir plus bas sur le contexte). Les différentes œuvres prenant pour cadre la légende troyenne ne se contentent pas de suivre les épopées du cycle troyen : ce sont des créations proposant de nouvelles approches, si besoin en réécrivant les épisodes déjà contés ou bien en en ajoutant de nouveaux, quitte à donner une impression de confusion et d'inconstance. De fait, « la cohérence et la logique ne sont pas les qualités les plus marquantes de la tradition mythologique grecque ; en revanche, sa flexibilité permet un renouvellement créatif et une réinterprétation constants, infiniment riches et inspirants[25]. »
Les poètes lyriques et élégiaques font référence à plusieurs reprises aux épisodes de la guerre de Troie, par exemple Alcée, Sappho, Stésichore et Pindare. Sauf pour ce dernier, ces œuvres sont principalement connues par des fragments[26].
Les auteurs des tragédies athéniennes du Ve siècle av. J.-C., Eschyle, Euripide et Sophocle, puisent souvent leur inspiration dans des épisodes du conflit et proposent une nouvelle approche des héros et héroïnes. Une bonne partie de ces œuvres sont perdues, mais certaines ont été préservées comme Ajax de Sophocle et Iphigénie à Aulis d'Euripide[27],[28].
Les travaux des mythographes, qui proposent à partir de l'époque hellénistique (IVe – Ier siècle av. J.-C.) des recueils de mythes et aussi des commentaires (scholies), sont également de première importance[29]. La Bibliothèque d'Apollodore (ou Pseudo-Apollodore), peut-être datée du IIe siècle de notre ère, est la plus importante, même si la guerre de Troie était relatée dans le quatrième livre, qui est perdu et connu par un résumé (épitomé). De l'époque hellénistique date également l’Alexandra de Lycophron, long poème qui se présente sous la forme d'une prophétie de Cassandre rapportée à Priam par un messager, annonçant le destin funeste de Troie.
En latin, les épopées homériques sont adaptées par Livius Andronicus (Odusia IIIe siècle av. J.-C., perdue) et Bæbius Italicus (Iliade latine, Ier siècle). Les auteurs latins Hygin et Ovide, actifs au tournant de l'ère chrétienne, ont également repris des histoires du cycle troyen, et c'est souvent par leur biais qu'elles se sont transmises par la suite. D'autres auteurs latins de l'Antiquité ont composé à leur tour des œuvres puisant dans la tradition troyenne, notamment des auteurs de théâtre (Naevius, Lucius Accius, Sénèque) ainsi que Virgile et son Énéide qui a acquis une influence considérable dans les pays de tradition latine, similaire à celle d'Homère dans les pays grecs.
D'autres œuvres poursuivent ces réécritures dans l'Antiquité tardive : la Suite d'Homère de Quintus de Smyrne, l’Éphéméride de la guerre de Troie attribuée à Dictys de Crète et l’Histoire de la destruction de Troie attribuée à Darès le Phrygien. Elles font le lien entre le cycle troyen antique et la « matière de Troie » de l'époque médiévale (voir plus bas)[30].
Les images

Les arts visuels s'emparent rapidement du thème de la guerre de Troie, dès les alentours de 700 av. J.-C., et sous différentes formes[31],[32]. Ils contribuent ainsi pleinement à la diffusion et à la présence des mythes troyens dans les sociétés antiques sous la forme d'images. Certaines réalisations permettent d'approcher des épisodes mal connus par les textes, mais les relations entre les images et les écrits sont complexes et débattues. Bien qu'ils s'inspirent souvent des épopées, notamment celles d'Homère, les artistes de l'époque archaïque peuvent aussi avoir puisé dans les traditions orales, indépendamment de la matière épique, ce qui explique que les images ne correspondent pas toujours à la description homérique. Ils peuvent du reste s'éloigner volontairement des textes pour faire preuve d'inventivité, élargissant ainsi par l'image les traditions sur le cycle troyen[33],[34]. La guerre de Troie était ainsi un sujet classique de la céramique grecque antique. Les plus anciennes représentations identifiées représentent le cheval de Troie et le jugement de Pâris. Plusieurs scènes du vase François (vers 570 av. J.-C.) montrent aussi des épisodes de la guerre de Troie. Le peintre Exékias (actif vers 550-525) réalise une scène dans laquelle Achille et Ajax jouent aux dés, qui n'apparaît dans aucun écrit, et qui pourrait être une invention de l'artiste. Le sujet est en tout cas repris par d'autres après lui. Plus tard, la chute de Troie inspire au grec Polygnote du Ve siècle av. J.-C. des peintures disposées dans la Lesché des Cnidiens, un bâtiment à Delphes. Celles-ci ont disparu, mais le géographe Pausanias (X, 25 à 31) nous livre une description des différents tableaux nous permettant aujourd'hui d'en avoir une assez bonne vue d'ensemble et même de reconstituer le récit de ce passage donné par la Petite Iliade. Parmi d'autres œuvres disparues, le tyran syracusain Hiéron II aurait commandité pour son bateau d'apparat des mosaïques de sol représentant des scènes de l’Iliade. Les images de la guerre de Troie se retrouvent dans les cités étrusques. L'époque romaine poursuit ces représentations, souvent en suivant des modèles grecs, mais pas toujours. La table iliaque figure plusieurs scènes du cycle troyen et renvoie à la popularité de celui-ci à l'époque augustéenne. Virgile s'inspire peut-être d'une des plus fameuses sculptures grecques liées au cycle troyen, le groupe du Laocoon, pour raconter cette scène dans l’Énéide. Il devient lui-même une source d'inspiration pour les artistes souhaitant représenter la geste des héros de Troie, notamment pour le décor du forum d'Auguste et pour les représentations postérieures du cheval de Troie. Des épisodes de la guerre de Troie sont également représentés dans les décors des résidences de l'élite, notamment à Pompéi. Des sarcophages sculptés de l'époque impériale figurent aussi des scènes de la geste troyenne.
Mythe
L'âge héroïque

Les personnages principaux des épopées concernant le cycle de Troie sont les héros et héroïnes, catégorie spécifique à la Grèce antique (il s'agit aussi d'êtres faisant l'objet de cultes). Ils peuvent être définis comme « des humains d'un passé lointain, hommes ou femmes, dotés de pouvoirs surhumains et descendants des dieux immortels eux-mêmes » (G. Nagy)[35]. Ils vivent dans un âge révolu, désigné comme « héroïque » par les spécialistes actuels. Selon les anciens Grecs, c'était une période durant laquelle les divinités et les humains étaient plus proches que durant la leur, ce qui se traduit notamment par des interventions directes des divinités dans les affaires humaines (par leur manifestation physique) et en particulier des unions entre immortels et mortels, donnant naissance aux « demi-dieux » (hemitheoi) qui constituent la majorité des personnages héroïques. Il peut s'agir de personnages dont un des parents est une divinité (Hélène fille de Zeus, Achille fils de Thétis, Énée fils d'Aphrodite, etc.), ou alors qui ont des parents humains mais comptent des divinités parmi leurs ancêtres éloignés (Ulysse, les familles royales de Troie et d'Argos/Mycènes, etc.). En raison de cette ascendance divine, ce sont des êtres aux capacités supérieures à celles des mortels du présent, notamment une force surhumaine qui leur permet de combattre des monstres (ceux-ci étant néanmoins peu présents dans le cycle troyen). Mais leurs capacités n'égalent pas celles des divinités, et surtout ils sont mortels, l'immortalité ne s'héritant pas de manière « génétique ». Les héros épiques sont principalement des hommes, des guerriers accomplissant des faits remarquables qui en assurent la « renommée »/« gloire » (kleos), et les rendent digne d'être immortalisés par les poètes qui composent les épopées dont ils sont les protagonistes. La période de la guerre de Troie appartient à une phase tardive et plutôt déclinante de l'âge héroïque. Elle intervient une génération après les exploits d'Héraclès et des Argonautes, et après la fin du cycle thébain, puisque certains des guerriers qui y on mis fin (les épigones) y participent (Diomède, Sthénélos). Elle est d'ailleurs souvent vue comme la série d'événements qui marque la fin de l'ère des héros[36].
Causes du conflit
Une machination divine
Au moins à partir des Chants cypriens, l'origine de la guerre de Troie a pour cause principale l'enlèvement de la reine de Sparte Hélène mais un peu de la volonté de Zeus de provoquer une guerre qui entraînera la mort de nombreuses personnes. L'épopée expliquait cela par le fait que la Terre (incarnée par la déesse Gê/Gaia) ployait sous le poids des humains devenus trop nombreux. Une tradition postérieure rapportée par une scholie à l’Iliade ajoute que Zeus aurait d'abord envisagé de tuer les humains par la foudre ou un déluge, mais que le dieu Momos, personnification de la raillerie, lui aurait conseillé d'échafauder un plan plus complexe (qui bénéficie aussi de l'avis de Thémis), impliquant le mariage de Pélée et de Thétis et la naissance d'Hélène, afin d'entraîner une guerre[37],[38].
C'était au temps où, par milliers, les tribus humaines erraient sans cesse sur terre
et écrasaient de leur poids la surface de la terre au sein profond.
À cette vue, Zeus prit pitié et, en son esprit avisé,
il décida d'alléger du poids des humains la terre qui nourrit tous les êtres,
en attisant la grande querelle de la guerre de Troie,
afin de réduire, par la mort, cette charge pesante. Et les héros à Troie
étaient massacrés, le dessein de Zeus s'accomplissait.
— Stasinos(?) (trad. C. Hunzinger), Chants cypriens, fr. 1[39].
Cette explication du conflit rejoint une autre tradition, évoquée notamment dans un passage fragmentaire du Catalogue des femmes d'Hésiode, qui rapporte que le roi des dieux souhaitait également entraîner la mort d'une grande partie de l'humanité[40]. Peut-être s'agissait-il plus précisément de mettre un terme à la race des héros, et d'ainsi séparer plus strictement les divinités des humains : la guerre de Troie devait donc être la fin de l'âge héroïque[41].
Le Jugement de Pâris

Que cela fasse partie du plan de Zeus ou non, la cause directe de la guerre de Troie est l'enlèvement de la princesse spartiate Hélène par le prince troyen Pâris (aussi appelé Alexandre), qui avait pourtant été écarté de sa famille durant sa jeunesse car il avait été prédit qu'il causerait sa perte. La première étape se produit lors du mariage de Thétis et de Pélée, lors duquel la déesse de la discorde, Éris, jette une pomme sur laquelle sont inscrits les mots « à la plus belle ». Héra, Athéna et Aphrodite revendiquent ce statut, et personne ne sait résoudre leur querelle. Zeus donne alors à Hermès l'ordre de conduire les trois déesses sur le mont Ida, auprès de Pâris qui y fait paître son troupeau, afin qu'il rende son jugement[38].
Le jugement de Pâris est un des événements les plus fameux de la mythologie grecque, souvent représenté dans l'art. Il était décrit longuement dans les Chants cypriens, mais n'est évoqué qu'une fois dans l’Iliade. Il est repris dans des œuvres postérieures. Chacune des trois déesses soumises au jugement fait en sorte de paraître sous son plus beau jour, mais ce sont ce qu'elles promettent à Pâris s'il les choisit qui va vraiment déterminer son choix. Suivant leurs compétences respectives, Héra promet le pouvoir royal, Athéna le succès à la guerre, et Aphrodite l'amour de la plus belle femme du monde, Hélène. C'est cette dernière qui est choisie, ce qui suscite la haine des deux déesses éconduites contre Pâris (et par ricochet contre tous les Troyens), et pose les bases du déclenchement de la guerre de Troie[42],[43].
L'enlèvement d'Hélène

La naissance d'Hélène, princesse de Sparte, fille de Zeus et de Léda ou Némésis, plus belle femme du monde, est comme vu plus haut parfois présentée comme un des actes déclencheurs de la guerre de Troie, si on envisage que Zeus ait fait de sa fille un rouage de sa machination, comme il l'a fait pour Pâris. En tout cas, son mariage est un moment périlleux pour les Grecs, puisque la plupart des princes non mariés souhaitent l'épouser. Elle revient finalement à Ménélas, non sans que les prétendants aient prêté serment, à l'instigation d'Ulysse, promettant de venir en aide à l'époux pour la récupérer si quelqu'un venait à l'enlever[44].
Pâris, qui avait reçu d'Aphrodite la promesse qu'Hélène l'aimerait, fait voile vers Sparte pour l'emmener avec lui. Accueilli par les Dioscures, frères d'Hélène, ainsi que par Ménélas, il profite du départ de ce dernier quelques jours plus tard pour séduire son épouse, qui accepte de partir avec lui. Pâris commet ainsi plusieurs outrages, puisqu'il séduit et enlève une femme mariée dans la maison de son mari, alors qu'il était l'invité de ce dernier qui l'avait reçu suivant les principes de l'hospitalité. Selon les Chants cypriens, ils consomment leur union à Sparte même, tandis que l’Iliade situe cet acte sur l'île de Cranae. Dans les Chants cypriens, Héra provoque une tempête qui les détourne sur la cité phénicienne de Tyr. Mais ils en repartent et rejoignent Sparte, où ils célèbrent leurs noces[45].
La question de la culpabilité d'Hélène dans son propre enlèvement a fait l'objet de développements dans les mythes. Le fait qu'elle soit influencée par Aphrodite a atténué sa faute aux yeux de certains, même si aucune source ne dit qu'elle a été enlevée contre sa volonté[46]. En revanche, une tradition concurrente l'exonère de toute responsabilité, en prétendant que c'est son « fantôme » (eidôlon) qui a été emporté à Troie par Pâris, et non elle-même. La vraie Hélène serait alors restée à Sparte ou, pour plus de cohérence avec le déclenchement de la guerre, elle aurait été transportée en Égypte par une divinité. Dans cette variante, la cause de la guerre de Troie repose donc sur une tromperie[47].
La préparation de la guerre
La mobilisation des guerriers achéens

Ménélas est prévenu par la déesse Iris, messagère de Zeus, de l'enlèvement de son épouse. Il se rend auprès de son frère Agamemnon, le roi de Mycènes (ou, selon le choix des auteurs antiques, d'Argos), et le plus puissant des rois grecs. Il est alors décidé de monter une expédition contre Troie[48].
Selon les Chants cypriens, afin de lever l'armée, Ménélas doit parcourir la Grèce pour mobiliser les autres combattants (dans la Bibliothèque d'Apollodore, Agamemnon se contente de dépêcher des hérauts chez les autres rois). Il se rend d'abord auprès de Nestor de Pylos, qui en raison de son âge avancé et de son expérience est une figure respectée. Il va l'accompagner dans son tour de Grèce où il convainc sans grande difficulté la plupart des combattants, qui se réunissent à Aulis en Béotie dans le but de faire voile vers Troie[48].
L'exception est Ulysse, qui feint la folie afin d'éviter de partir au combat. La version la plus développée de cet épisode apparaît dans les fables d'Hygin. Pour paraître fou, Ulysse se vêt comme en paysan, et laboure un champ avec un âne et un bœuf attelés à la même charrue, en lançant du sel par-dessus son épaule. Palamède, qui accompagne Ménélas, place alors le jeune Télémaque, fils d'Ulysse, devant l'attelage en marche. Ulysse tire vivement sur les rênes, montrant ainsi qu'il est sain d'esprit[49],[50].
« C'est pourquoi, comme il savait qu'on viendrait pour le convaincre de partir, (Ulysse) fit semblant d'être fou, mit un bonnet sur sa tête et attela un cheval et un bœuf à une charrue. Quand Palamède le vit, il comprit qu'Ulysse faisait semblant. Il prit alors son fils Télémaque de son berceau, le plaça devant la charrue et dit : « Arrête de faire semblant, et viens rejoindre notre groupe ! » Alors Ulysse promit qu'il viendrait. De là vient sa haine pour Palamède. »
— Hygin, Fables, 95[51].

La mobilisation d'Achille ne semble pas avoir posé de difficulté d'après les versions anciennes (Iliade XI, 765-790). Mais avec le temps s'est développé une histoire, rapportée notamment par Apollodore, puis Hygin et Ovide. Sa mère Thétis, apprenant qu'il va être mobilisé pour Troie, et connaissant la prophétie qui annonce sa mort au combat, le confie au roi Lycomède de Scyros, qui le fait vivre dans son gynécée, avec des habits de femmes. Ulysse se rend alors sur place et élabore un stratagème pour révéler sa véritable identité, qui consiste à offrir des présents aux femmes du gynécée, en plaçant parmi eux des armes qu'Achille s'empresse de saisir, révélant sa nature de guerrier[52],[53].
L’Iliade propose un long développement décrivant les forces en présence du côté grec, le « Catalogue des vaisseaux » (Iliade II, 494-759)[54]. Ils sont principalement situés en Grèce centrale et dans le Péloponnèse, mais aussi dans certaines îles égéennes (Crète, Dodécanèse). Ce même texte désigne généralement les coalisés grecs par le terme « Achéens » (Akhaioi), mais aussi « Danéens » (Danaoi) ou « Argiens » (Argeioi)[55].
L’Iliade évoque également un oracle reçu à Aulis avant le départ pour Troie (II, 303-335), qu'évoquaient également les Chants cypriens. Durant un sacrifice pour les dieux, apparut un serpent terrifiant au dos de la même couleur que le sang, qui dévora huit petits oiseaux ainsi que leur mère, avant d'être changé en pierre par Zeus. Le devin Calchas interpréta selon comme un oracle annonçant que les Grecs devraient combattre neuf années devant Troie, et qu'ils la prendraient la dixième[54].
L'échec d'une première expédition
La première escale de la flotte grecque est l'île de Délos, non évoquée par le résumé des Chants cypriens mais figurant dans les versions postérieures, notamment chez Apollodore. Sur cette terre sacrée vouée à Apollon, ils rencontrent le prêtre (et fils) du dieu, Anios. Celui-ci tente de les dissuader de partir pour Troie immédiatement, mais de plutôt passer sur Délos les neuf premières années de la prédiction donnée auparavant, où les trois filles du prêtre, les Œnotropes, ont la capacité de leur apporter la nourriture dont ils ont besoin. Les Achéens refusent et repartent. D'autres récits font intervenir les Œnotropes lors de la guerre, pour fournir des vivres aux Achéens alors qu'ils en manquent[56].
Les Chants cypriens décrivaient une première expédition tournant à l'échec, car elle aborde en Mysie, à Teuthranie, donc à l'ouest de la Troade. Selon le pseudo-Apollodore, cela s'explique par le fait que la flotte des Grecs ne connait pas la route de Troie. Mais ils se croient bien devant Troie et donc l'attaquent. Télèphe, roi de Mysie et fils d'Héraclès, rassemble et arme des troupes. Sa contre-attaque est efficace, puisqu'il tue de nombreux guerriers dont Thersandre, chef du contingent béotien, mais il est mis en échec par Achille qui le blesse[57].
« Mais comme ils ignoraient la route de Troie, ils abordèrent en Mysie et se mirent à ravager le pays, en le prenant pour la Troade. Télèphe, fils d'Héraclès, était roi des Mysiens et, en voyant le pays mis au pillage, il arma les Mysiens, chassa les Grecs en foule jusqu'à leurs navires et en tua beaucoup, dont Thersandros, fils de Polynice, qui avait résisté. Mais lorsqu'Achille s'élança contre lui, il ne soutint pas le choc et fut poursuivi. Dans la poursuite, il s'empêtre dans une tige de vigne et il est blessé à la cuisse d'un coup de javelot. »
— Pseudo-Apollodore (trad. J.-C. Carrière et B. Massonie), Bibliothèque, Épitomé 3, 17[58].
Ensuite la flotte grecque quitte la Mysie, mais est dispersée par une tempête[57].
Selon les Chants cypriens, qui ne parlaient manifestement pas de la tentative d'Achille d'échapper à la mobilisation en allant à Scyros, le héros se rend à ce moment sur cette île, où il épouse la fille de Lycomède, Déidamie, qui est la mère de son fils Néoptolème (même s'il est plus cohérent qu'il soit né avant, car il intervient à la fin de la guerre de Troie)[57].
Les Grecs se remobilisent et se retrouvent à nouveau à Aulis. Selon Apollodore, cela leur prend huit ans. Mais ils ne connaissent toujours pas la route vers Troie. Télèphe de Mysie, n'ayant pas guéri de la blessure infligée par Achille, demande à Apollon comment il peut y parvenir. Le dieu lui indique que seul l'auteur de la blessure peut l'apaiser. Il se rend donc à Aulis où Achille le guérit, à la condition qu'il indique aux Achéens la route pour Troie. Cet épisode a inspiré les poètes tragiques, mais aucune des pièces le concernant n'a survécu[59].
D'autres histoires concernent le héros Palamède (absent des épopées homériques), caractérisé par sa grande intelligence et son inventivité, qui avait déjà agi pour prendre en défaut Ulysse alors qu'il avait tenté de se soustraire à la mobilisation (ce qui lui valut son animosité et causerait plus tard sa perte). Alors que les Achéens étaient immobilisés à Aulis, Palamède leur aurait enseigné l'écriture afin de faciliter la distribution des vivres. Il aurait également développé les mesures et l'arithmétique, et inventé le jeu de dé pour qu'ils puissent tromper leur ennui[60],[50].
Le sacrifice d'Iphigénie

Le départ n'est cependant toujours pas possible, en raison d'un outrage commis par le chef de l'expédition, Agamemnon. Alors que les troupes sont retenues à Aulis, il participe à une chasse durant laquelle il abat une biche. Devant l'excellence du coup qu'il a porté, il se prétend plus capable qu'Artémis. La déesse en prend ombrage, et suscite des tempêtes qui retiennent les vaisseaux grecs dans le port. Des versions postérieures de cette histoire modifient la nature de l'offense faite à la déesse, mais la conséquence reste la même. Le devin Calchas identifie l'origine du problème et sa solution : Agamemnon doit sacrifier une de ses filles, Iphigénie, à la déesse, afin de l'apaiser. Le roi envoie alors des hommes (Ulysse et Talthybios selon Apollodore) à Mycènes auprès de son épouse Clytemnestre, lui demandant qu'elle envoie leur fille à Aulis, en lui disant qu'il souhaite la marier à Achille. Le sort de la jeune fille varie selon les versions de l'histoire : soit elle est effectivement mise à mort, soit elle est enlevée par Artémis qui la remplace par une biche et la transporte au pays des Taures, où elle devient immortelle, ou bien sert de prêtresse à la déesse. Quoi qu'il en soit, cet épisode a connu une grande popularité dans l'Antiquité, inspirant de nombreux artistes, notamment Euripide dans son Iphigénie à Aulis et le peintre Timanthe[61].
« Eh quoi ! des milliers d'hommes couverts de boucliers, des milliers d'autres, la rame en main, aspirent à venger la patrie, à tenter quelque glorieuse entreprise contre l'ennemi, à mourir pour la Grèce : et ma vie, la vie d'une seule femme serait leur obstacle ? Que répondre justement à ces raisons ? En voici une autre. Il ne faut pas que cet homme (Achille, qui souhaite défendre Iphigénie) entre en lutte avec tous les Grecs à cause d'une femme, ni qu'il meure : la vie d'un seul homme est plus précieuse que celle de mille femmes. Et, si Artémis demande mon sang, ferai-je obstacle, moi simple mortelle, à la volonté d'une déesse ? Non, c'est impossible. Je donne ma vie à la Grèce. Immolez-moi, renversez Troie ! Voilà ce qui rappellera mon nom à jamais, voilà mes enfants, mon hymen, et ma gloire. Il est juste que les Grecs commandent aux Barbares, mais non pas, ma mère, les Barbares aux Grecs : car c'est une race d'esclaves ; eux sont des hommes libres. »
— Euripide (trad. G. Hinstin), Iphigénie à Aulis[62].
Le voyage vers Troie
Une fois Artémis apaisée, les vents se calment et l'expédition peut faire voile vers Troie, dont l'emplacement est désormais connu. Ils font escale sur l'île de Ténédos. Selon ce que relate Apollodore, le roi de l'île, Ténès, y avait été exilé (avec sa sœur Hémithéa) par son père Cycnos après avoir été faussement accusé par la nouvelle épouse de ce dernier d'avoir tenté de la séduire (alors qu'en réalité c'était elle qui lui avait fait des avances, qu'il avait repoussées). À la vue des navires achéens, Ténès leur jette des pierres afin de les empêcher d'accoster. Achille l'affronte et le tue. Cela lui attire l'animosité d'Apollon, qui était le protecteur (et selon une tradition le véritable père) de Ténès, et annonce le fait qu'il devait être tué par ce dieu[63].

Un autre épisode survenant sur Ténédos, déjà évoqué dans les Chants cypriens, concerne Philoctète, le plus habile des archers achéens, qui possédait l'arc d'Héraclès. Dans la version des Chants cypriens, il se fait mordre par un serpent lors d'un festin, et la blessure s'infecte au point de dégager une odeur écœurante, et ses compagnons de voyage indisposés l'abandonnent sur l'île de Lemnos. Des auteurs postérieurs ont développé les circonstances dans lesquelles le héros se fait mordre par le serpent, proposant plusieurs variantes. Quoi qu'il en soit il reste isolé pour plusieurs années sur Lemnos, présentée comme une île inhabitée, chassant des oiseaux avec son arc[64].
« Je suis le fils de Péas, ce Philoctète que les deux chefs de notre armée (Agememnon et Ménélas), ainsi que le roi des Céphaloniens (Ulysse), ont jeté ici ignominieusement, abandonné de tous, alors qu'il se mourait de ce mal féroce qu'avait férocement imprimé dans sa chair une vipère tueuse d'hommes. C'est en compagnie de ce mal, mon fils, qu'ils m'ont, en partant, laissé là, à l'abandon. J'avais touché ici au moment où ma nef revenait d'une expédition à Chrysé-en-mer. Ils furent trop heureux alors de me voir, sortant d'une grosse mer, m'endormir sur la rive à l'abri d'un rocher, et, sans me laisser rien que de pauvres hardes et quelque nourriture, ils partirent en m'abandonnant. Pour un malheureux, c'était un piètre secours. Puissent-ils un jour en avoir tout juste autant ! »
— Sophocle (trad. Paul Mazon), Philoctète[65].
Le déroulement de la guerre
Les pratiques guerrières selon les épopées
La guerre de Troie telle qu'elle est décrite dans les épopées est donc à l'origine un litige d'ordre privé pour défendre l'honneur d'un roi offensé par le prince d'une autre cité. Mais il n'exerce pas sa vengeance seul : toute sa communauté, les Achéens, se joint à lui, avec pour but final d'annihiler l'ennemi, en tuant les hommes (y compris les garçons) et en asservissant les femmes et les filles (avec le but d'en faire des concubines, des viols). La généralisation du conflit aurait certes pu être évitée par différents moyens, qui échouent tous : les épopées présentent les dissensions des Troyens sur le fait d'accueillir Pâris et Hélène malgré leur faute, les tractations entre Achéens et Troyens avant les combats pour éviter les effusions de sang, et un simple duel entre Ménélas et Pâris aurait pu régler l'affaire privée sans impliquer les autres. Le conflit, qui prend l'aspect d'une guerre de siège avec des batailles rangées entre les murailles troyennes et le campement grec, s'accompagne de nombreuses exactions, notamment des razzias de bétail et le sac des villes alliées à Troie avec la capture d'esclaves. Tout cela correspond manifestement aux usages guerriers des temps d'Homère et de l'époque archaïque, même s'il y a aussi des excès. Quant au déroulement des combats à proprement parler, tel qu'il ressort de l’Iliade et de ses émules, ne présente pas forcément une image cohérente des affrontements militaires. Cela pourrait effectivement correspondre aux codes guerriers et aux habitudes de la fin des âges obscurs et des débuts de l'époque archaïque (avant l'apparition des hoplites et de la phalange). Mais le récit, qui décrit des personnages hors du commun pour plaire à une audience aristocratique qui les prend pour modèle, s'attarde surtout sur les combats singuliers, les aristies des héros achéens et leurs frénésies destructrices et meurtrières (lussa, similaire au berserk des légendes nordiques)[66].
Troie/Ilion et les Troyens

La cité de Troie, aussi appelée Ilios/Ilion, objectif de l'expédition, est localisée dans le nord-ouest de l'Asie mineure, à proximité de l'Hellespont (le détroit des Dardanelles). Du point de vue topographique, la ville de Troie telle qu'elle est décrite dans l’Iliade est proche de la côte, située au milieu d'une plaine arrosée par deux fleuves, le Scamandre et le Simoïs. Elle est défendue par de puissantes murailles, érigées par Poséidon et Apollon, ce qui la rend imprenable. Son accès est gardé par les Portes Scées. La ville dispose d'une acropole, et ses principaux monuments sont le palais royal de Priam, le temple d'Apollon et celui d'Athéna[67].
Dans la mythologie grecque, c'est une cité prospère au passé ancien, fondée par Ilos, un descendant de Zeus. Lui succèdent Laomédon puis Priam, le roi de Troie au moment du conflit. Priam dispose d'une grande famille, puisqu'il a eu de très nombreux enfants (50 fils et 12 filles selon l’Iliade), notamment avec son épouse Hécube, dont Hector, le meilleur combattant troyen et chef de l'armée, et Pâris, qui a causé la guerre en amenant Hélène à Troie. Il faut y ajouter des membres de la famille étendue et proches alliés, notamment les Dardaniens dirigés par Anchise et son fils Énée. Alors que les Achéens sont des guerriers partis en expédition, donc des hommes adultes pour l'essentiel (avec des captives), les Troyens qui sont attaqués sur leur lieu de vie comprennent des femmes, des enfants, des vieillards. Dans l’Iliade, ils ne sont pas décrits comme fondamentalement différents des Grecs, puisqu'ils peuvent se parler sans interprète et vénèrent les mêmes dieux, certains d'entre eux étant des figures respectables (Priam, Hector et Andromaque son épouse) et bénéficiant des faveurs de certains dieux (principalement Apollon et Aphrodite, aussi Arès et Artémis). En revanche ils sont présentés dans l'ensemble comme de moins bons guerriers. Dans les traditions postérieures, ils en viennent de plus en plus à être identifiés comme des Barbares, opposés aux Grecs. Ils sont alliés à d'autres peuples qui rejoignent leurs rangs durant le conflit et leur apportent un soutien indispensable, comme le lycien Sarpédon, fils de Zeus. Ils sont majoritairement implantés en Asie mineure comme eux (Mysie, Phrygie, Lycie, Carie, etc.), ou dans des régions proches situées au-delà de l'Hellespont comme la Thrace. Un « catalogue des Troyens », succédant au Catalogue des vaisseaux dans l’Iliade (II, 816-877) donne une liste des alliés[68].
Mise en place du siège
Quand la flotte grecque arrive devant Troie, les résidents de la cité, informés de leur arrivée, cherchent à les empêcher d'accoster. Le premier Grec à perdre la vie est Protésilas, sous le coup d'Hector. Des légendes sont nées à propos de l'épouse de Protésilas, Laodamie, qui souhaite revoir son époux ne serait-ce qu'un jour, puisqu'il était parti à la guerre aussitôt après leur mariage[69].
Apollodore rapporte que Thétis avait informé Achille que le premier Grec qui poserait le pied en terre troyenne perdrait la vie, aussi il avait évité de se jeter en premier dans la bataille. Une fois Protésilas tué, il intervient avec ses guerriers, les Myrmidons, et fait face à Cycnos, fils de Poséidon, qui passait pour être invulnérable car aucune arme ne pouvait le transpercer. Achille parvient néanmoins à le vaincre, soit en lui jetant une pierre à la tête (selon Apollodore) ou en l'étranglant avec la jugulaire de son casque (selon Ovide). Cet exploit effraye les guerriers troyens, qui prennent la fuite pour se réfugier derrière leurs murailles, nombre d'entre eux étant tués avant de parvenir à rejoindre la ville[70].
Les Grecs dépêchent une ambassade pour réclamer Hélène, qui a lui après leur débarquement selon les Chants cypriens, mais avant d'après Apollodore. Conduite par Ménélas et Ulysse, elle échoue et les envoyés sont même menacés de mort, mais ils sont sauvés par Anténor, aristocrate troyen que l’Iliade présente comme un des plus ouverts aux tractations avec les Achéens et partisan de la paix (et de la restitution d'Hélène). À l'inverse d'autres sont de farouches soutiens de la guerre (et de Pâris), comme Antimaque[71].
Les neuf premières années
Les Chants cypriens indique qu'après avoir échoué à négocier les Grecs établissent le siège de Troie, puis ravagent l'arrière-pays troyen. Les Troyens ayant constaté leur infériorité sur le champ de bataille, ils évitent au maximum de se confronter aux Achéens et se retranchent derrière leurs murailles, dans l'espoir qu'ils s'épuisent et n'aient plus de vivres. Toujours selon le même texte, cela est sur le point de survenir à un moment, mais Achille persuade les autres de rester. Les affrontements se déroulent donc hors de Troie, y compris jusque dans les pays voisins qui sont ses alliés[72].

De fait, Achille, rapidement devenu indispensable aux Achéens, est le principal acteur des épisodes des premières années du conflit. Les Chants cypriens rapportent qu'il souhaite rencontrer Hélène pour la contempler, et qu'Aphrodite et Thétis arrangent l'entrevue, sans en dire plus à ce sujet[72]. Autrement, il se distingue par ses exploits guerriers, rapportés aussi bien par cette épopée que par Apollodore. Il pille le bétail appartenant à Énée et à Priam, tuant au passage un des fils de ce dernier, Mestor. Il prend plusieurs cités d'Asie mineure et les dévaste, faisant de nombreux morts et un important butin. Lors de la répartition des prises de guerre, et notamment des femmes faites prisonnières, Achille reçoit Briséis, capturée à Lyrnessos, et Agamemnon reçoit Chryséis, capturée à Chrysé, qu'ils font leurs concubines. L'épisode le plus célèbre de ces premières années concerne le moment où il tue un autre prince troyen, Troïlos, en l'attaquant par surprise. Plusieurs versions coexistent dans la tradition antique, dont une dans laquelle Achille, épris du jeune homme, le poursuit de ses assiduités, le poussant à se réfugier dans un temple d'Apollon, où il finit par le tuer de rage. Il capture un troisième prince troyen, Lycaon, mais le laisse vivant et ordonne à Patrocle de le vendre comme esclave sur l'île de Lemnos[73].
Un autre épisode important est la mort de Palamède, qui vient par ses alliés Achéens. Ulysse, qui avait gardé en mémoire son subterfuge pour démontrer qu'il n'était pas atteint de folie et le fait qu'il avait utilisé Télémaque pour cela, et qui jalousait peut-être sa popularité et son inventivité, fomente sa mort. Selon une version, il sollicite l'aide de Diomède et les deux noient Palamède alors qu'il pêchait. Dans une autre, il écrit une fausse lettre dans laquelle Priam promet de l'or à Palamède en échange de sa trahison, puis cache de l'or dans la tente de ce dernier. Il s'arrange pour que la lettre se retrouve entre les mains d'Agamemnon, et Palamède est mis à mort[74].
L’Iliade : la colère d'Achille

Le récit de l’Iliade commence dans la dixième année de la guerre, alors que le camp achéen est frappé par les dissensions et le désarroi, en raison de la colère de son meilleur guerrier, Achille, qui refuse de retourner au combat.
Une peste frappe le camp grec et le devin Calchas, encouragé par Achille, révèle qu'Apollon a puni Agamemnon car celui-ci avait refusé de rendre la captive Chryséis à son père Chrysès, prêtre d'Apollon dans une ville de Troade. Contraint de céder, Agamemnon furieux réclame une autre part d'honneur. Achille se récrie et Agamemnon, pour l'humilier, décide de prendre Briséis, sa captive. En colère, Achille décide de se retirer sous sa tente et jure sur le sceptre d'Agamemnon, don de Zeus, de ne pas retourner au combat. Zeus, sur sa demande, donne l'avantage aux Troyens, tant qu'il sera absent du champ de bataille[75].
Le livre III de l’Iliade relate le duel opposant Ménélas et Pâris, avec pour prix Hélène, qui est une occasion de finir les hostilités. Néanmoins, alors que Ménélas a le dessus, Aphrodite intervient pour le sauver[76].
Privés de l'appui d'Achille et des dieux, les Grecs remportent quelques succès, notamment quand Ulysse et Diomède tuent le roi thrace Rhésos et ses troupes, venus au secours des Troyens, en attaquant leur campement de nuit[77]. Mais ils essuient plusieurs défaites et doivent se retrancher sur la plage. Alors qu'ils sont acculés et que les Troyens menacent de brûler leurs nefs, le vieux sage Nestor, Phénix et Ulysse viennent en ambassade plaider la cause achéenne. Achille reste ferme mais Patrocle, le compagnon de ce dernier, ému par les malheurs de ses compatriotes, obtient l'autorisation d'Achille de sauver les Grecs en portant ses armes. La manœuvre réussit mais Patrocle, malgré sa promesse à Achille, engage la poursuite jusqu'aux portes la cité. Lors de son attaque solitaire, il parvient à tuer plusieurs guerriers ennemis dont Sarpédon, mais Apollon intervient pour le déstabiliser. Blessé, il est tué par Hector, qui prend les armes d'Achille comme butin[78].
Furieux contre lui-même et humilié — trompé par Patrocle qui ne l'a pas eu auprès de lui pour le protéger du malheur et symboliquement vaincu par Hector —, Achille décide de se venger, malgré les avertissements de sa mère : s'il affronte Hector, il mourra peu de temps après. Héphaïstos lui forge de nouvelles armes, avec lesquelles il sort à la recherche d'Hector. Revêtu de son armure divine, il s'engage à nouveau dans le combat et abat un grand nombre de Troyens sur son passage, tellement que les eaux du Scamandre sont souillées de cadavres. Offensé, le Scamandre manque de noyer Achille. Sauvé par l'intervention d'Héphaïstos, celui-ci rencontre enfin Hector, le défie et le tue avec l'aide d'Athéna, même s'il sait que cet acte annonce sa propre mort prochaine. Il traîne sa dépouille autour de la ville avec son char avant de la ramener dans le camp achéen[79].
Mourant, Hector casqué de mille reflets lui dit :
« Maintenant que je te vois, je sais parfaitement qui tu es. Je n'allais pas
te convaincre, car dans ta poitrine il y a un cœur de fer.
Prends garde que contre toi je n'enrage les dieux
le jour où Pâris et Phoibos Apollon viendront
t'anéantir, malgré ta valeur, devant les Portes Scées. »
Il disait cela quand le terme de la mort le recouvrit.
Son âme, envolée de ses membres, s'en était allée vers l'Hadès,
pleurant son destin, quittant virilité et jeunesse.
A lui, bien qu'il fût mort, le divin Achille dit :
« Sois donc mort ! Je recevrai mon destin quand
Zeus et les autres dieux qui ne meurent pas voudront l'accomplir. »
— Homère (trad. P. Judet de La Combe), Iliade, XXII, 355 à 366[80].
Les funérailles de Patrocle ont alors lieu, au cours desquelles Achille sacrifie de jeunes troyens, suivies de concours funéraires au cours desquels les héros achéens font des prouesses. Achille continue à maltraiter le cadavre d'Hector pendant onze jours, avant que les dieux n'interviennent, y compris sa mère. Il laisse le roi Priam, venu dans sa tente en suppliant, emporter le corps de son fils pour lui accorder des dignes funérailles. C'est ici que se finit l’Iliade et que se commençait à notre connaissance l’Éthiopide[79].
- L'enlèvement de Bréiséis, détail d'un skyphos attique à figures rouges, v. 490-480 av. J.-C. Musée du Louvre.
- Hypnos et Thanatos portent le cadavre de Sarpédon. Détail d'un cratère à figures rouges, v. 515 av. J.-C. Musée national archéologique de Cerveteri.
- Thétis donne à son fils Achille ses armes nouvellement forgées par Héphaïstos, détail d'une hydrie attique à figures noires, v. 575-550 av. J.-C. Musée du Louvre.
- Course de char lors des jeux funèbres de Patrocle, détail du vase François, v. 570 av. J.-C. Musée archéologique national de Florence.
- Funérailles de Patrocle, avec Achille se préparant à sacrifier un jeune troyen. Détail d'un cratère apulien à volutes, v. 340-320 av. J.-C. Musée archéologique national de Naples.
- Achille gardant le corps d'Hector, coupe athénienne à figures rouges, vers 490-480 av. J.-C. Musée du Louvre
Derniers exploits et mort d'Achille

L’Éthiopide et diverses autres sources postérieures racontent ensuite d'autres affrontements opposant les Grecs à des guerriers venus apporter leur appui aux Troyens.
Penthésilée, reine des Amazones et fille d'Arès, tue plusieurs guerriers grecs, mais elle est tuée par Achille après un dur combat au cours desquels il reconnaît sa valeur puis regrette sa mort. Un guerrier grec, Thersite, se moque de lui en disant qu'il était tombé amoureux d'elle (et certaines versions postérieures de l'histoire supposent que c'est le cas). Achille s'emporte et le tue. Achille doit alors se purifier de cet acte : il se rend à Lesbos où il sacrifie à Apollon, Artémis et Létô, et Ulysse accomplit les rites de purification lui permettant de réintégrer l'armée grecque[81],[82].
Le guerrier qui intervient ensuite est Memnon, fils de l'Aurore (Eos), roi des Éthiopiens (d'où le nom de l'épopée qui relate son histoire), protégé par une armure fabriquée par Héphaïstos. Il tue Antiloque, fils de Nestor, qui est devenu l'ami le plus proche d'Achille depuis la mort de Patrocle. Comme Hector avant lui, cela suscite contre lui la colère du héros grec, qui le tue[83],[84].
- Combat d'Achille et de Penthésilée, cratère en cloche lucanien de la fin du Ve siècle av. J.-C., Musée national archéologique de Madrid.
- Combat d'Achille et de Memnon, entre Thétis et Eos, amphore attique à figures noires, v. 510 av. J.-C. Collections d'Antiquités de l'État bavarois.
Après la mort de Memnon, Achille part à l'assaut de Troie, et c'est à ce moment qu'il est tué par Pâris, qui reçoit l'appui d'Apollon. Les versions littéraires grecques anciennes sont laconiques sur les circonstances de la mort du principal héros grec, insistant plutôt sur le fait qu'elle avait été annoncée antérieurement. La célèbre histoire qui veut qu'Achille soit invulnérable excepté au niveau de son talon n'apparaît que dans les textes de l'époque romaine, même si dans l'art grec antérieur les scènes de la mort d'Achille le montrent recevant une flèche décochée à cet endroit[85],[86].
« Au milieu de carnage (Apollon) aperçoit Pâris qui lançait ça et là quelques traits sur des Achéens inconnus. Il découvre sa personne divine et aussitôt : « Pourquoi, dit-il perdre tes flèches à verser le sang de cette plèbe ? Si tu as quelque souci des tiens, tourne-toi contre le petit-fils d'Eaque (Achille) et venge tes frères égorgés. » À ces mots, montrant le fils de Pélée qui, le fer à la main, abat les soldats troyens, il détourne contre lui l'arc de Pâris et dirige d'une main meurtrière le dard qui va droit au but. Si le vieux Priam, depuis la mort d'Hector, eut un sujet de joie, ce fut celui-là. Ainsi toi qui avais vaincu de si grands guerriers, Achille, tu as été vaincu par le lâche ravisseur d'une Grecque infidèle à son époux. »
— Ovide, Métamorphoses, XII, 598-625[87].

Une lutte s'engage alors entre Grecs et Troyens pour récupérer le corps d'Achille. Télémon parvient à récupérer le corps et à le ramener au campement grec, couvert par Ulysse qui repousse leurs adversaires. Antiloque est d'abord enterré, alors que le corps d'Achille est exposé en vue de ses funérailles. Ses funérailles sont également évoquées dans l’Odyssée. Sa mère Thétis vient avec ses sœurs et les Muses, pour les déplorations et pour commencer à l'immortaliser par des chants de ses exploits et de sa gloire. Thétis emporte le cadavre de son fils depuis le bûcher funéraire vers l'île Blanche (Leuce), un des lieux mythiques où vont les morts glorieux. Un tertre est élevé par les Grecs pour recevoir les cendres du héros, et des jeux funèbres ont lieu en son honneur[88].
« Par ces hauts exploits, le redoutable prince des Eacides (Achille) illustra pour toujours sa race, en même temps que l'île d'Égine, sa patrie. Le chant des hymnes le suivit au-delà du trépas ; et les vierges du mont Hélicon (les Muses), autour de son bûcher, de son tombeau, firent entendre les mémorables accents de leur douleur. Ainsi, plût-il aux immortels qu'en cessant de vivre, le plus grand des héros continuât d'être honoré parmi les chœurs de ces déesses. »
— Pindare (trad. R. Tourlet), Isthmiques VIII[89].
Une dispute survient entre Ulysse et Ajax pour savoir lequel des deux pourra avoir l'honneur de récupérer les armes d'Achille. Dans les épopées, c'était raconté dans l’Ethiopide et la Petite Iliade, qui commence avec cet événement, et également dans l’Odyssée. C'est Ulysse qui l'emporte, mais plusieurs versions existent quant à la manière avec laquelle est tranché le litige : jugement ou concours dans lequel intervient Athéna, vote des guerriers grecs. Ajax, qui avait pourtant de bonnes raisons de se considérer comme plus méritant qu'Ulysse, n'accepte pas cet échec et sombre dans la folie (épisode relaté en particulier par Sophocle dans une pièce consacré à ce héros). Dans sa frénésie, il tue le bétail des Grecs, puis, revenu à lui-même, il en éprouve une grande honte et se suicide[90],[91].
La chute de Troie
Les conditions de la prise de Troie

Après les funérailles d'Achille, les Grecs reçoivent des oracles leur indiquant ce qu'ils doivent accomplir afin de pouvoir finir la guerre et prendre Troie. Cela est en particulier rapporté dans la Petite Iliade, qui prend la suite de l’Éthiopide dans le cycle troyen, mais aussi chez Apollodore et dans d'autres textes tardifs. Ces présages sont en particulier délivrés par Hélénos, prince troyen doué de talents oraculaires, capturé par Ulysse et forcé à donner les conditions de la prise de Troie. Le devin habituel des Achéens, Calchas, joue également un rôle dans plusieurs versions[92].
La première condition est de réintégrer Philoctète, abandonné sur l'île de Lemnos alors qu'il souffrait des suites d'une morsure de vipère, qui dispose de l'arc d'Héraclès, et qui doit être ramené selon une prédiction d'Hélénos (dans la Petite Iliade) ou de Calchas (chez Apollodore). Il est récupéré, par Diomède ou bien par Ulysse, qui use une fois de plus de sa ruse en subtilisant l'art pour forcer son propriétaire à prêter main forte à ceux qui l'avaient abandonné auparavant. Une fois parvenu à Troie, il est soigné par Machaon, fils du dieu guérisseur Asclépios. Il rejoint le combat et tue Pâris, dont le corps est ensuite mutilé par Ménélas, avant d'être récupéré par les Troyens. Hélène est alors mariée à un autre prince troyen, Déiphobe. Selon Apollodore, Hélénos souhaitait l'épouser, et quitte Troie de dépit, avant d'être capturé par Ulysse et de servir à la chute de sa patrie[92].
Une autre condition de la victoire grecque est de faire venir Néoptolème, fils d'Achille, pour remplacer son père. Ulysse se charge de le ramener depuis son île natale, Scyros. Il se distingue rapidement en tuant Euryple, fils de Télèphe de Mysie, le dernier allié majeur des Troyens[93].
Hélénos indique également que la chute de Troie ne sera possible qu'à la condition d'y enlever le Palladion, une statue d'Athéna (aussi appelée Pallas) qui fonctionne comme un talisman protecteur pour la cité. C'est là encore Ulysse, accompagné de Diomède dans certaines versions, qui s'en charge. Il pénètre dans la ville, en se déguisant ou bien en trouvant un accès caché, où il est reconnu par Hélène, qui ne le dénonce pas (ce qui est notamment évoqué dans l’Odyssée). La capture du Palladion est souvent représenté dans l'art antique[94].
Les traditions ajoutent à partir de l'époque hellénistique une autre condition : faire venir les ossements de Pélops, ancêtre des rois de Mycènes et d'autres cités du Péloponnèse. Cela pourrait être lié au fait qu'on lui prêtait des origines asiatiques[93].
Le cheval de Troie

La cité de Troie reste malgré tout imprenable, jusqu'à l'élaboration du stratagème décisif : le cheval de Troie. Cet épisode célèbre, relaté dans les épopées perdues la Petite Iliade (à la fin) et le Le Sac de Troie (au début), est surtout connu par les récits de l’Odyssée et de l’Énéide, en plus d'autres évocations littéraires et artistiques. C'est d'ailleurs l'un des plus anciens sujets de la guerre de Troie connu par des images.
L'idée de la ruse du cheval vient de la déesse Athéna, ou bien d'Ulysse, et la fabrication de l'engin est confiée à Épéios, inspiré par la déesse. Il s'agit de créer un grand cheval de bois dans lequel des guerriers achéens seront dissimulés, et de le faire rentrer dans Troie pendant que le reste des troupes lève le camp, embarque sur ses bateaux et se dissimule derrière l'île de Ténédos[95].
La manière dont les Troyens se sont laissé prendre au piège a suscité différentes versions dans l'Antiquité. Selon toutes les versions, ils sont divisés sur l'attitude à adopter : certains sont suspicieux et souhaitent laisser le cheval hors de la ville, voire le détruire, tandis que d'autres, qui finissent pas avoir gain de cause, y voient une offrande à la déesse Athéna, signant la fin des hostilités, et le font rentrer dans la ville avant de célébrer leur triomphe[96].

En plus de Cassandre et d'Énée, le principal opposant à l'entrée du cheval dans la ville est le prêtre Laocoon, qui est tué par un serpent monstrueux avec un ou deux de ses fils. Dans le Sac de Troie et chez Apollodore, cela se produit pendant la célébration de la victoire, tandis que dans l’Énéide cela a lieu avant afin de faire taire Laocoon. Cet épisode a inspiré l'une des sculptures les plus célèbres de l'Antiquité, le groupe du Laocoon[97].
Les récits sur le cheval de Troie impliquent une tromperie supplémentaire, conduite par l'achéen Sinon, qui se fait passer pour un renégat auprès des Troyens qui l'accueillent. Bien mal leur en prend, puisqu'il agit ainsi afin d'assurer le succès de l'entreprise des Grecs, en les induisant en erreur au sujet du cheval et en signalant aux bateaux achéens stationnés à distance le moment où ils peuvent retourner vers Troie[98].
Dans tous les cas, le subterfuge fonctionne et les Troyens, se croyant victorieux, célèbrent gaiement la fin de la guerre, puis s'endorment. Les Achéens mettent alors leur plan à exécution et Troie s'ouvre enfin à eux[99].
Pendant ce temps, le ciel tourne ; la nuit monte de l'océan,
enveloppant de son ombre infinie la terre et la mer
et les ruses des Myrmidons ; couchés le long des murs,
les Troyens se sont tus ; le sommeil a saisi leurs membres épuisés.
Et déjà, sur ses navires alignés, la phalange argienne
arrivait de Ténédos, sous le silence complice d'une lune muette,
et cinglait vers le rivage familier ; dès que le vaisseau royal
eut envoyé un signal lumineux, Sinon, sous la protection
d'iniques décrets divins, ouvre furtivement les verrous de pin
et libère les Danaens enfermés ; le cheval ouvert rend à l'air libre
ces hommes qui sortent, tout joyeux, de leur caverne de bois :
des chefs, Thessandre et Sthénélus, et l'impitoyable Ulysse
glissent le long d'une corde qu'ils ont lancée, ainsi qu'Acamas et Thoas,
et Néoptolème, descendant de Pélée ; en tête il y avait Machaon
et Ménélas et Épéos, celui-là même qui avait fabriqué le piège.
Ils envahissent la ville ensevelie dans le sommeil et le vin ;
ils abattent les veilleurs et, par les portes ouvertes, font entrer
tous leurs compagnons et les troupes complices se rejoignent.
— Virgile (trad. A.-M. Boxus et J. Poucet), Énéide, II, 250-265[100].
Le sac de Troie

La description des exactions commises par les guerriers achéens après avoir investi Troie figurait dans la Petite Iliade et Le Sac de Troie, épopées perdues du cycle épique (qui se recoupent manifestement d'après les quelques fragments connus, bien que le résumé de Proclus prétende le contraire[101]), et fait bien plus tard l'objet de longs développements dans l’Énéide et la Suite d'Homère. L'art antique évoquait aussi ces événements. On sait par une description de Pausanias que le peintre Polygnote avait réalisé à Delphes au milieu du Ve siècle av. J.-C. une grande peinture représentant le sort des principaux personnages de la prise de Troie, qui devait suivre les récits anciens[99],[102].
Le roi de Troie, Priam, est tué par Néoptolème, dans la cour de son propre palais alors qu'il cherchait refuge auprès de l'autel de Zeus Herkeios, qui protège ce lieu. Dans une autre version le meurtre a lieu aux portes du palais[99].
Ménélas récupère son épouse Hélène : il se rend dans la maison de Déiphobe, le prince troyen auquel elle s'est unie après la mort de Pâris et le tue (avec l'aide d'Ulysse selon l’Odyssée). Selon un fragment de la Petite Iliade, il aurait eu l'intention de mettre à mort Hélène, mais renonce en voyant ses seins dénudés, et la ramène à son navire. D'autres versions également disent qu'Hélène est épargnée grâce à sa beauté[103].

Ajax le Petit (à ne pas confondre avec Ajax qui s'est précédemment suicidé) capture Cassandre alors qu'elle s'était réfugiée dans le temple d'Athéna et agrippée à sa statue, faisant tomber celle-ci. Selon le Sac de Troie, les autres guerriers achéens veulent le lapider en raison de l'outrage commis envers la déesse, mais ils renoncent quand il se réfugie sur l'autel de celle-ci, de peur de commettre à leur tour une impiété. Plusieurs versions tardives ajoutent qu'Ajax le Petit viole Cassandre dans le temple, ce qui constitue un sacrilège encore plus infâme. Quoi qu'il en soit, son action lui attire la colère de la déesse (jusqu'alors favorable aux Achéens), ce qui a de graves conséquences pour lui-même et les autres guerriers grecs[104].
Andromaque, la veuve d'Hector, est capturée par Néoptolème. Son fils Astyanax, qui est avec elle, est tué. Selon un fragment de la Petite Iliade, c'est Néoptolème qui le tue en le jetant du haut de la tour où il était réfugié, tandis que selon Le Sac de Troie c'est Ulysse qui le fait. Dans des versions postérieures, Ulysse justifie la mort du jeune enfant afin d'éviter qu'il ne se venge plus tard. C'est aussi un moyen de mettre fin à la lignée royale troyenne. Cet événement est souvent représenté sur des vases peints[105].
Alors le brillant fils d'Achille au grand cœur (Néoptolème)
emmena l'épouse d'Hector (Andromaque) vers les nefs creuses ;
mais son fils, il l'arracha au sein de sa nourrice aux belles boucles ;
il le prit par un pied et le lança du haut de la tour ; l'enfant tomba
et c'est la mort pourpre, le destin violent, qui se saisirent de lui.
— Leschès de Pyrrha(?) (trad. C. Hunzinger), Petite Iliade, fr. 29[106].
Anténor, aristocrate troyen qui avait sauvé les ambassadeurs achéens au début du conflit, est épargné avec sa famille, et part ou bien à Cyrène, ou bien en Italie où on lui attribue la fondation de Padoue[107].
Un autre survivant, et non des moindres, est Énée. Selon la Petite Iliade, il fuit juste avant la prise de la ville, quand Laocoon est tué par le serpent, parce qu'il y voit un présage néfaste. Mais dans l'art de l'époque classique, il est représenté fuyant durant la nuit du sac, portant son père sur ces épaules. Cet acte de piété filiale aurait motivé les Achéens à le laisser en vie selon ce que rapporte Xénophon. Le récit de sa fuite est développé longuement par Virgile dans l’Énéide[107].
Selon Le Sac de Troie, les Grecs se partagent le butin, notamment les femmes captives. Andromaque échoit à Néoptolème (de même que le prince-devin Hélénos). La reine Hécube revient à Ulysse selon les sources tardives, mais les plus anciennes (dont l’Odyssée) ne disent rien à ce propos et quoi qu'il en soit elle meurt rapidement, dans des circonstances qui varient selon les récits. Cassandre revient à Agamemnon. Une autre princesse, Polyxène, est sacrifiée sur le tombeau d'Achille. Les sources tardives interprètent cela comme une forme de mariage post-mortem, fait à la demande du fantôme du héros. D'autres récits rapportent la mort d'une autre princesse troyenne, Laodice, emportée dans une crevasse près de la tombe du fondateur de Troie, Ilos, parce qu'elle aurait prié pour ne pas subir l'esclavage, selon la version de Quintus de Smyrne[108].
- Sac de Troie, détail d'un kylix attique à figures rouges, vers 490 av. J.-C. Musée du Louvre.
- Priam tué par Néoptolème. Détail d'une amphore attique à figures noires, v. 520–510 av. J.-C. Musée du Louvre.
- Sac de Troie, détail d'une hydrie à figures rouges, v. 490-480 av. J.-C. : Priam, sur l'autel de Zeus avec le cadavre d'Astyanax, est sur le point de se faire tuer par Néoptolème. Musée archéologique national de Naples.
- Ajax le Petit arrachant de force Cassandre de la statue d'Athéna. Intérieur d'une coupe attique à figures rouges, v. 440-430 av. J.-C. Musée du Louvre.
- Énée fuyant avec son père Anchise sur son dos. Vase attique à figures noires, v. 525-500 av. J.-C. Sackler Museum.
- Le sacrifice de Polyxène, amphore tyrrhénienne à figures noires, vers 570-550 av. J.-C. British Museum.
Le Sac de Troie indique que la cité de Troie est incendiée après sa prise. La tradition antique considère qu'elle a été détruite de fond en comble, le géographe Strabon (XIII, 1, 38) ajoutant même que ses pierres avaient toutes été prises pour reconstruire les cités voisines qui avaient aussi été dévastées, mais pas complètement, durant le conflit. Cela servait à expliquer pourquoi ses ruines étaient introuvables[109].
« Ô cité, où sont tes fameuses murailles ? Où sont tes temples pleins de richesses ? et les têtes de tes bœufs égorgés ? Où sont les vases d'albâtre de la Paphienne (Aphrodite) et sa casaque d'or ? Où est la statue nationale de Tritogénès (Athéna) ? Tout cela, la mêlée des combats, une longue suite d'années et la Moire puissante l'ont emportée, te faisant une tout autre destinée : voilà jusqu'où a pu te vaincre la redoutable envie. Mais il est une chose qu'elle ne peut effacer, c'est ton nom de gloire. »
— Agathias, Anthologie grecque, épigramme 9 153[110].
Les retours
Des retours dispersés et souvent funestes
Une fois Troie réduite en cendres, le cycle troyen ne s'arrête pas mais se poursuit sur les récits des retours des guerriers achéens vers leurs patries. Ces événements étaient notamment rapportés par Les Retours, épopée du cycle troyen succédant au Sac de Troie. Les différents outrages commis durant la prise de Troie, en particulier par Ajax le Petit à l'encontre de Cassandre, attirent contre les Achéens les foudres d'Athéna, et aussi de Poséidon, alors que ces deux dieux avaient jusqu'alors été de leur côté. Dès le moment du départ, Athéna sème la discorde entre les frères et chefs de l'expédition, Agamemnon et Ménélas. Le premier souhaite prendre le temps d'expier les fautes en sacrifiant à Athéna, le second juge cela inutile et propose un départ rapide[111].
Quand nous eûmes pillé la citadelle de Priam,
Zeus, hélas ! réserva aux Grecs un funeste retour,
parce qu'ils n'écoutaient ni la raison ni la justice ;
c'est ainsi que beaucoup d'entre eux eurent un triste sort
par le courroux funeste de l'Enfant du Tout-Puissant (Athéna)
qui fomenta une querelle entre les deux Atrides (Agamemnon et Ménélas).
Ils avaient convoqué tous les Argiens en assemblée
au coucher du soleil, sans raison, contre tout usage :
les fils des Grecs y arrivèrent pris de vin ;
ils leur dirent alors la raison de la réunion.
Ménélas demandait à tous les Achéens
de songer au retour sur le dos énorme des eaux ;
Agamemnon s'y opposait résolument, car il voulait
retenir les soldats, dresser les saintes hécatombes
dans l'espoir d'apaiser la colère de la déesse :
un enfant, qui croyait devoir être obéi !…
On n'influence pas si aisément les Éternels …
— Homère (trad. Ph. Jaccottet), Odyssée, III, 130-147 (discours de Nestor à Télémaque)[112].
Parmi les premiers à partir, Nestor et Diomède rentrent sans encombres dans leurs patries respectives, Pylos et Argos. En revanche Ménélas, accompagné d'Hélène, subit divers désagréments, dont le décès de son pilote, Phrontis. Il perd plusieurs de ses navires et se retrouve en Égypte. Selon les versions tardives du cycle troyen qui considèrent que la vraie Hélène se trouvait dans ce pays durant la guerre de Troie, c'est à ce moment qu'il la retrouve. Quoi qu'il en soit il parvient après d'autres péripéties à retourner à Sparte[113].
Ceux qui diffèrent leur départ sous la direction d'Agamemnon subissent malgré tout le châtiment d'Athéna, appuyée par Poséidon (et Zeus dans certaines versions). Une tempête disperse leur flotte. Ajax le Petit meurt lors du naufrage de son navire, dans plusieurs versions il est foudroyé par Athéna (qui a emprunté la foudre à son père Zeus). Agamemnon, aidé par Héra, parvient à retourner à Mycènes, avec sa captive Cassandre, mais ils sont tués par son épouse Clytemnestre et son amant Egisthe, qui subissent ensuite la vengeance de son fils Oreste (récit à l'origine de l'Orestie d'Eschyle)[114].
Néoptolème évite les désagréments en prenant une route terrestre, par la Thrace, et s'établit en Épire. La tradition mythologique fait de son fils avec Andromaque, Molossos, le fondateur de la lignée dirigeant ce pays. Il entre en rivalité avec Oreste pour devenir l'époux d'Hermione, fille de Ménélas et d'Hélène, dans un récit mettant en scène les enfants des héros de Troie, trouvant dans certaines versions la mort sous les coups de son rival[115].
Plusieurs traditions tardives attribuent des destins italiens à plusieurs héros achéens. Diomède, chassé d'Argos par sa femme et son amant (à l'instigation de la déesse Aphrodite qu'il avait offensée lors d'une bataille à Troie), s'implante en Apulie où il fonde Arpi. Philoctète, qui dans la pièce que lui consacre Sophocle termine ses jours dans sa patrie thessalienne, est également devenu par la suite le fondateur légendaire de cités italiennes. C'est aussi le cas d'Idoménée, roi crétois qui avait joué un rôle secondaire pendant la guerre de Troie[116].
C'est également vers l'Italie que se transportent les légendes sur le principal survivant troyen, Énée. Les récits les plus anciens sur la chute de Troie ne semblent rien dire sur ce qu'il lui arrive après sa fuite. Cela permet le développement de légendes qui situent son implantation en Thrace ou dans des parties de la Grèce puis, peut-être dès le Ve siècle av. J.-C., en Italie, ce qui est à l'origine de son rôle d'ancêtre des Romains, qui inspire l’Énéide de Virgile[117].
L’Odyssée : le long retour d'Ulysse

Le retour d'Ulysse est un des récits héroïques majeurs de la Grèce ancienne, qui a fait l'objet d'un traitement à part dans l’Odyssée d'Homère[18]. Selon la chronologie qui peut être reconstituée par ce récit (qui n'est pas construit dans un ordre chronologique) et des sources plus tardives (dont Apollodore et Hygin), Ulysse est détourné d'Ithaque par une tempête et entame une série de péripéties qui le tiennent éloigné de sa patrie durant dix ans, donc bien plus longtemps que les autres. Il échoue d'abord en Thrace chez les Cicones, puis dérive vers des contrées sauvages et fantastiques à l'écart du monde civilisé, d'abord les Lotophages, puis au pays des Cyclopes où il échappe à Polyphème en lui crevant son œil, ce qui lui s'attire la colère de Poséidon, sur l'île d'Éole le dieu des vents, chez les Lestrygons, des géants mangeurs d'hommes qui déciment l'essentiel de sa flotte, et sur l'île de la magicienne Circé. Là, il visite les Enfers, où il consulte le devin Tirésias qui lui indique le chemin à prendre pour son retour, et retrouve plusieurs des ses anciens compagnons trépassés, dont Achille, Ajax, et Agamemnon. Ulysse et les compagnons qui lui restent quittent l'île de Circé, traversent les périls tendus par les Sirènes et Charybde et Scylla, puis accostent sur l'île de Trinacrie où ses derniers compagnons tuent les troupeaux du dieu Hélios, ce qui entraîne leur mort par la foudre de Zeus. Ulysse échoue sur l'île de la nymphe Calypso, qui en fait son amant et le retient sept années durant, avant d'être forcée de le relâcher à la demande de Zeus. Ulysse construit une embarcation qui le conduit chez les Phéaciens, où il est accueilli par la princesse Nausicaa et son père Alcinoos, auxquels il avoue son identité lors d'un banquet. Les Phéaciens affrète une flotte pour le ramener chez lui à Ithaque[118],[119].
À Ithaque, l'épouse d'Ulysse, Pénélope, doit repousser les avances de prétendants qui pensent que son mari est mort et qui souhaitent prendre possession de ses richesses. Leur fils Télémaque part à la recherche d'Ulysse, visitant Nestor à Pylos et Ménélas et Hélène à Sparte, sans succès. Ulysse arrive au moment où Pénélope se voit contrainte de choisir un époux. Il se fait passer pour un mendiant, sauf auprès de quelques personnes dont son fils, et élabore un stratagème lui permettant de tuer tous les prétendants. Enfin reconnu par son épouse, il peut reprendre sa place dans son foyer et son royaume[120],[121].
La mort d'Ulysse et la fin du cycle troyen
Le cycle épique était conclu par la Télégonie, récit nommé d'après Télégonos, le fils d'Ulysse avait eu de Circé (non évoqué par l’Odyssée), qui rapporte une série d'événements postérieur au retour d'Ulysse à Ithaque, figurant également dans les mythographies d'Apollodore et d'Hygin. Contrairement au récit homérique qui lui promet un retour durable dans son foyer (après avoir accompli un sacrifice pour expier sa faute envers Poséidon), dans cette version Ulysse ne reste pas à Ithaque mais connaît de nouvelles péripéties, devenant notamment l'époux de la reine des Thesprotes, Callidicé, dont il dirige les troupes dans un conflit. Lorsque la reine meurt, le trône échoit à leur fils, Polypœtès, et Ulysse rentre à Ithaque. Au même moment Télégonos arrive sur l'île pour rencontrer son père, et la soumet au pillage. Ulysse vient à sa rencontre sans dévoiler son identité, et Télégonos le tue. Découvrant son erreur, il ramène le corps de son père auprès de Circé, accompagné de Télémaque et de Pénélope. La Télégonie se concluait par le mariage de Pénélope et de Télégonos, et celui de Circé et de Télémaque[122],[123].
Interprétations et réinventions
Antiquité
La guerre de Troie est un mythe d'une importance majeure dans l'Antiquité grecque, et à la suite de celle-ci dans le monde romain de langue latine. Cela est en particulier dû à l'impact des épopées d'Homère : « la guerre de Troie et ses héros étaient des points de référence mythologiques et historiques essentiels pour les Grecs comme pour les Romains, au cœur des questions d'identité et d'origines dans tout le monde méditerranéen[124]. »
Monde grec
Quelles que soient les origines, historiques ou pas, des récits sur la guerre de Troie, ceux-ci apparaissent assurément à l'époque des épopées homériques, donc dans la seconde moitié du VIIIe siècle av. J.-C. Pour le monde grec, cette phase correspond à une sorte de « renaissance », d'invention d'une nouvelle civilisation grecque au sortir des « âges obscurs », inversant la tendance qui a eu lieu depuis la chute de la civilisation mycénienne autour de 1200 av. J.-C., ce qui se voit notamment par l'émergence de la cité grecque (polis) et l'invention de l'alphabet grec. Dans ce contexte, les poèmes épiques jouent un rôle dans la construction de la nouvelle identité grecque, servant de référence commune aux différentes communautés du monde grec, dans lequel ils sont rapidement diffusés[125] : « les récits homériques représentent avant tout l'élaboration d'un passé qui se doit d'être exemplaire, car celui-ci a permis aux communautés grecques des IXe – VIIIe siècles av. J.-C. de conquérir leur identité à l'ombre des héros[126]. » Durant l'époque archaïque (776-480 av. J.-C.) qui voit leur formalisation et leur diffusion, les épopées sur le cycle troyen renvoient plus précisément aux codes sociaux du milieu des citoyens, et plus particulièrement de l'élite aristocratique, dont elle valorise et valide le pouvoir[127],[128]. Le fait que les épopées homériques s'imposent comme la base de l'éducation dans le monde grec contribue fortement à donner un rôle majeur aux récits sur la guerre de Troie, durant toute l'Antiquité et même au-delà. Les nouvelles œuvres littéraires ainsi que les nombreuses représentations artistiques renvoyant à ce conflit participent aussi à en faire un thème central dans la culture grecque antique[129].

L'élaboration des épopées du cycle troyen coïncide avec l'apparition des cultes héroïques, une des particularités de la religion grecque antique, dans laquelle les héros et héroïnes sont des figures vénérées de la même manière que les divinités, même si elles sont considérées comme moins puissantes. Ce sont des défunts à la vie et à la mort remarquables, qui font l'objet de légendes, et qui ont préservé un pouvoir après la mort, justifiant le culte qui leur est rendu, en un lieu où est supposée se trouver leur sépulture (avec leurs ossements). Cette catégorie est bien plus large que le groupe des héros et des héroïnes des épopées, mais ceux-ci y sont inclus. Achille, Ménélas, Agamemnon, Ajax, Iphigénie, Cassandre ou encore Hélène, ainsi que des figures mineures comme le pilote Phrontis ont ainsi des lieux de culte, qui ont un ancrage local très prononcé ; en revanche l'existence de cultes à d'autres figures comme Ulysse n'est pas assurée. Les liens exacts entre les épopées et ces cultes sont discutés : il est peu probable que les récits homériques soient à l'origine de ces cultes, et il n'est pas non plus assuré qu'ils aient existé dès l'époque d'Homère. Mais ils sont manifestement liés d'une manière ou d'une autre et s'enrichissent mutuellement[35],[130],[131],[132]. Souvent en lien avec ces cultes héroïques, les Grecs préservent des reliques de la guerre de Troie, y compris du butin prélevé lors de son sac : Chéronée dispose du sceptre d'Agamemnon, Aulis de traces de sa tente, Argos revendique avoir le Palladion (mais d'autres cités lui contestent cela) et la statue de Zeus Herkeios prise dans le palais de Priam, ainsi que le bouclier du guerrier Euphorbe tué par Ménélas[133].
Les épopées sur la guerre de Troie, et en premier lieu l’Iliade, sont avant tout des récits guerriers qui fournissent des récits à la fois glorieux et pathétiques, dans un monde où la guerre est une réalité courante : « Cela donnait aux Grecs une manière de réfléchir aux aspects exaltants de la guerre, du rassemblement des armées et du bruit des armures, mais il n'est jamais permis au public d'oublier que cette exaltation a un prix terrible. Épisode après épisode, des personnages forts et sympathiques expriment leur douleur émotionnelle. L’Iliade montre des jeunes hommes mourant sur le champ de bataille, pour être pleurés par leurs parents et leurs veuves[134]. » Par la suite, le conflit troyen est souvent vu comme un exemple-type du conflit, de l'absurdité de la guerre et de ses aspects tragiques, des dégats qu'elle cause aussi bien chez les perdants (la famille royale troyenne) que les vainqueurs (Agamemnon)[135]. Cela se retrouve aussi bien dans la poésie lyrique archaïque[127], que dans les tragédies classiques[136] ou chez des historiens comme Polybe (38, 20)[136].
Les tragédiens de l'Athènes classique (Ve siècle av. J.-C.) se sont particulièrement emparé des nombreux événements du cycle troyen, qu'ils ont développé et repensé pour renvoyer au contexte de leur temps (guerres médiques, débats politiques et sociaux internes à Athènes). Une bonne partie est perdue, mais parmi celles préservées se trouvent certaines des œuvres les plus renommées du théâtre antique, à l'influence durable[28]. Ainsi Sophocle aurait écrit entre autres Le Rapt d’Hélène, Laocoon, Polyxène et Priam, mais ces pièces sont perdues. Deux tragédies conservées de Sophocle empruntent leur sujet à la guerre de Troie : Ajax (qui évoque la querelle entre Ulysse et Ajax fils de Télamon pour la possession des armes d'Achille après sa mort, puis le suicide d'Ajax)[137] et Philoctète (relatant le conflit entre Philoctète, héros de l'armée achéenne abandonné sur une île après avoir été atteint d'une blessure à l'odeur nauséabonde, et Ulysse et Néoptolème qui tentent de s'approprier son arc, car un oracle a annoncé que les Achéens ne pourront pas prendre Troie sans cette arme)[138]. D'Euripide, ont été conservées, à propos de la guerre de Troie, plusieurs œuvres. Iphigénie à Aulis raconte le sacrifice d'Iphigénie. Hélène s'écarte de la version homérique en racontant comment Hélène s'est exilée en Égypte durant la guerre. Les Troyennes montre le devenir des femmes troyennes après la prise de leur cité, troisième volet d'une trilogie dont les deux autres ont été perdus. On peut voir dans sa forme linéaire, sans intrigue, un glissement du tragique théâtral à la réalité de la guerre[139].
La lutte entre Achéens et Troyens est sans doute perçue dès l'origine comme une rivalité entre l'Ouest et l'Est, les Achéens représentant les Grecs continentaux, tandis que les Troyens et leurs alliés incarnaient les royaumes d'Asie mineure, même si Homère ne décrit pas les Troyens comme différents des Achéens[127]. Cette interprétation s'affirme surtout après l'époque des guerres médiques, au début du Ve siècle av. J.-C. et en particulier dans les tragédies athéniennes : la guerre de Troie est vue comme un précédent au conflit entre les cités grecques et l'empire perse, et les Troyens sont considérés comme des Barbares, que les Grecs devaient vaincre et détruire pour préserver leurs usages et leur liberté[140],[136]. Alexandre le Grand, qui s'identifie à Achille, se perçoit comme un continuateur des Achéens, récupérant les récits sur Troie pour sa propagande dans son entreprise de conquête de l'empire perse, en particulier lors de sa visite des ruines de Troie[140],[136]. Dans les arts de l'époque hellénistique, les Troyens sont représentés avec des éléments orientaux[30].
À l'époque classique et surtout durant l'époque hellénistique, dans le contexte du développement de la mythographie, des histoires de Troie (Troika) en prose sont composées, par exemple par Hellanicos de Lesbos (Ve siècle av. J.-C.), Dionysios Skytobrachion (IIIe siècle av. J.-C.) et Hégésianax (IIe siècle av. J.-C., sous le pseudonyme Céphalion de Gergitha), lui-même originaire de Troade. Ces ouvrages, perdus depuis l'Antiquité, constituent manifestement des précurseurs des romans centrés sur Troie, lus dans l'Antiquité et donc probablement influents sur les écrits postérieurs. Sous la domination romaine, les rhéteurs grecs de la seconde sophistique repensent une nouvelle fois le mythe, en particulier Philostrate d'Athènes (Heroica, s'intéressant notamment au cas du héros Protésilas, le premier mort de la guerre) et Dion Chrysostome (Discours troyen, où le point de vue romain favorisant les Troyens est adopté, jusqu'à l'affirmation que Troie n'a jamais été prise)[141].
Rome
Les récits troyens se diffusent en Italie par le biais des cités de la Grande Grèce, cités grecques situées en Sicile et dans la partie méridionale de la péninsule. Ils sont connus chez les Étrusques, qui acquièrent des céramiques représentant des épisodes du conflit, et font aussi réaliser localement des images du cycle troyen, en les réinterprétant. C'est par ces intermédiaires que la guerre de Troie pénètre dans la culture romaine[142].
L'hellénisation de la culture romaine a pour effet d'intégrer la guerre de Troie à celle-ci. Les épopées homériques sont traduites en latin et donc rendues accessible au public de l'Occident romain qui ne lisait pas le grec : d'abord l’Odyssée par Livius Andronicus au IIIe siècle av. J.-C., puis l’Iliade latine, attribuée à un certain Bæbius Italicus, Ier siècle. Les auteurs de théâtre latins composent des pièces ayant pour cadre le cycle troyen (dans plusieurs cas en adaptant des tragédies grecques), comme Livius Andronicus (Ajax porteur de fouet, Le cheval de Troie, etc.) et Naevius (Le cheval de Troie, Andromaque ou Iphigénie), puis Lucius Accius (Achille, Astyanax, Les Troyennes, Hécube, etc.), ou encore Sénèque (Les Troyennes, dénonciation de la cruauté de ceux qui souhaitent le pouvoir à tout prix). Divers récits du cycle de Troie servent également de matière pour des passages des Métamorphoses d'Ovide et des Fables d'Hygin, œuvres cruciales pour la transmission postérieures des traditions troyennes[140],[136].
La matière troyenne est réinterprétée par les Romains, par une inversion de la tradition grecque, en donnant le beau rôle aux Troyens, et en particulier à Énée[143]. Celui-ci faisait déjà l'objet chez les Grecs de légendes à propos de son installation en Italie après la chute de Troie, et à partir de l'époque hellénistique il est même présenté comme le fondateur de Rome[144]. Pour les Romains, ce rôle est dévolu à Romulus et Rémus, mais Énée est intégré à la généalogie de ces derniers, comme leur ancêtre, et devient donc une figure fondatrice pour Rome, nouvelle Troie, en particulier dans la dynastie julio-claudienne qui prétend descendre de lui, et donc des Troyens. C'est dans ce contexte que Virgile compose son Énéide, épopée composée sur le modèle homérique mais avec un héros troyen, relatant la chute de Troie du point de vue des vaincus, puis les pérégrinations du héros jusqu'à son installation en pays latin. Cette œuvre devient un des textes de base de l'éducation latine, avec les versions latines des épopées homériques, confortant la place la guerre de Troie dans la culture antique[145],[136],[146].
Antiquité tardive

À l'époque tardive de l'Antiquité fleurirent aussi des suites et des contre-récits. Ces derniers avaient pour but de présenter les événements sous un angle différent de celui adopté par Homère. En fait, nombre des détails ou des traditions associés pour nous à tel ou tel héros ne sont pas présentes dans l'œuvre homérique, mais proviennent de versions alternatives. En grec, La Suite d'Homère de Quintus de Smyrne et la Prise de Troie de Tryphiodore (les deux du IVe siècle) s'écartent peu des modèles antérieurs. En latin, l’Éphéméride de la guerre de Troie, attribuée à Dictys de Crète (Ier siècle) et l’Histoire de la destruction de Troie de Darès le Phrygien (Ve siècle ou début VIe siècle), sont des compositions plus originales, se présentant comme des témoignages de première main de Troyens rescapés de la guerre, qui auraient été miraculeusement retrouvés (le récit de Dictys ayant un précédent en grec, mal connu). Afin de prouver l'historicité du conflit, les éléments merveilleux comme les interventions divines sont évités. La guerre de Troie reste un thème privilégié dans l'art, inspirant des notamment des livres illustrés comme l’Iliade ambrosienne, manuscrit enluminé de l’Iliade d'Homère réalisé au Ve siècle[30],[141],[143].
Moyen-Âge
Europe occidentale
L'Europe médiévale, de culture latine, s'inscrit dans la continuité de la tradition romaine sur la guerre de Troie. Celle-ci est connue par les adaptations latines d'Homère, Virgile, et plus encore par les récits attribués à Darès et à Dictys. À la suite des Romains, les Francs se revendiquent des origines troyennes, affirmées en premier au VIIIe siècle dans la Chronique de Frédégaire et le Liber historiæ Francorum, puis prolongées dans le royaume de France, notamment dans les Grandes Chroniques de France. Le rôle des origines troyennes devient un mythe de fondation répandu dans l'Europe médiévale : au moins à partir du XIIIe siècle, de nombreuses cités se sont trouvé leur propre Énée, un fondateur d'origine troyenne, par exemple Palerme, Gênes, Pise, Barcelone, Tolède, Cologne, Toulouse, ou encore Narbonne. Cela participe de la création des identités locales et nationales (le mythe des origines troyennes est invoqué par les Français quand ils sont en rivalité face aux Anglais ou le Saint Empire, pour affirmer leur indépendance). On puise dans la très ancienne et très riche tradition troyenne pour, à l'imitation des Romains, revendiquer un passé lointain et prestigieux, et des ancêtres du plus haut pedigree[147],[148],[149],[150].
Le mythe des origines troyennes est également mobilisé lors des Croisades, où ces récits servent à légitimer la présence française en Asie. Quand les Croisés, connus comme les « Francs » en Orient, prennent Constantinople en 1204, ils y voient une revanche à la prise de Troie par les Grecs (Robert de Clari, Conquête de Constantinople, 1216). Dans une autre configuration, lorsque les Turcs font tomber Constantinople en 1453, ils sont vus à la cour de Bourgogne comme des descendants des Troyens, venus exercer leur vengeance (suivant un motif répandu à l'époque, cf. ci-dessous). On en appelle alors à de nouveaux Grecs qui seraient en mesure de reprendre Troie/Constantinople et d'en chasser les infidèles[147],[151].
Cela s'accompagne du développement d'une littérature médiévale sur la geste troyenne, la « matière de Troie », rédigée en latin et aussi en français, qui reprend comme ses modèles latins le point de vue troyen. Le Roman de Troie, de Benoît de Sainte-Maure, composé v. 1160 est l’œuvre fondatrice de ce mouvement. Elle est rapidement adaptée en allemand, puis traduite en latin par Guido delle Colonne (Historia Destructionis Troiae, v. 1287), ce qui permet sa diffusion dans toute l'Europe, confortée par des traductions et des adaptations en langues vernaculaires (par exemple en anglais Troy Book de John Lydgate, v. 1420). La matière troyenne médiévale, qui comprend aussi bien des écrits populaires qu'érudits, puise particulièrement dans les écrits attribués à Darès, faisant remonter comme lui la guerre de Troie au vol de la Toison d'Or. Troie devient un symbole de richesse, de beauté et de réussite artistique. En lien avec la littérature chevaleresque, les récits mettent l'emphase sur la jeunesse et l'éducation des héros, leurs batailles, et plus particulièrement leurs histoires d'amour (Achille et Polyxène, Troïlus et Cressida, Hélène et Pâris, etc.). Celles-ci inspirent Boccace (Il Filostrato) et à sa suite Chaucer (Troilus and Criseyde)[147],[152],[141].
- L'épisode du cheval de Troie dans un manuscrit du Roman de Troie de Benoît de Sainte-Maure. Venise ou Padoue, vers 1340-1350.
- Chryséis restituée à sa famille, manuscrit de l’Histoire de la destruction de Troie de Guido delle Colonne. Venise, vers 1325.
- Priam et sa famille, illustration d'un manuscrit du XVIe siècle du Recueil des Histoires de Troie de Raoul Lefèvre. Bibliothèque de Blois.
- Siège de Troie, miniature de l’Histoire de la destruction de Troye la grand, vers 1493-1500.
Byzance
Les lettrés de l'Empire byzantin, de culture grecque, recopient plusieurs des récits antiques en grec liés au cycle troyen, en premier lieu ceux d'Homère qui préservent leur valeur de modèle littéraire, et c'est par ce biais qu'ils ont été préservés, même si beaucoup ont cessé d'être copiés et ont été perdus. Bien qu'ils soient principalement de culture chrétienne, les références au passé antique restent présentes. Selon les chroniques de Zosime et de Théophane le Confesseur, Constantin aurait même pensé fonder sa nouvelle capitale à l'emplacement de Troie, avant de choisir celui de Byzance. La guerre de Troie reste un repère important du passé dans les chroniques historiques, à la suite d'Eusèbe de Césarée, notamment chez Jean Malalas et Constantin Manassès. Dans la littérature savante du XIIe siècle, la tradition troyenne est commentée par Jean Tzétzès dans son Iliaka et ses Allégories homériques, par Isaac Comnène le porphyrogénète qui compose deux livres de commentaires sur les personnages de l'œuvre d’Homère ou encore Eustathe de Thessalonique qui donne un commentaire grammatical et philologique sur l’Iliade et l’Odyssée. Dans la littérature populaire de l'époque byzantine tardive (XIVe – XVe siècle), des romans prenant pour sujet le cycle troyen sont développés à partir des œuvres antiques (surtout Homère) et byzantines sur le sujet, mais parfois aussi sous l'influence de la matière troyenne occidentale : l’Achilléide byzantine, l’Iliade d'Hermoniakos, un Roman de Troie ou Iliade byzantine, ou encore une Guerre de Troie qui est la traduction du Roman de Troie de Benoît de Sainte-Maure, et le plus long roman de la littérature byzantine. Cela garantit la poursuite de la popularité de la guerre de Troie dans la Grèce médiévale[153],[154],[155].
Monde musulman
En revanche les traces d'une réception de la tradition troyenne dans le monde musulman médiéval sont quasiment inexistantes. Une traduction en syriaque des épopées homériques aurait été effectuée par Théophile d'Édesse au VIIIe siècle, mais elle a été perdue. Il n'y a pas de trace de leur traduction vers l'arabe pour des époques, bien que les savants arabes connaissant le grec les avaient probablement lues et qu'on retrouve des histoires inspirées d'épisodes qu'elles contaient dans des textes en arabe, ce qui implique que leur transmission se soit faite par oral[156]. Un passage du Lutf al-tadbir, d'al-Iskafi (XIe siècle) rapporte ainsi une version abrégée et très remaniée de l'Iliade et de ses suites, dans laquelle la guerre oppose les Grecs et l'Ifriqiya, dans laquelle le preux guerrier Arsilawus (Achille), après avoir été fâché avec le roi, revient au combat pour vaincre Aqtar (Hector) qui avait tué son frère, avant de participer à la prise de la ville grâce au subterfuge du grand cheval qu'il avait lui-même imaginé[157].
Lorsque les Turcs s'emparent de Constantinople en 1453, le sultan victorieux Mehmet II est inscrit dans ce passé. Un motif développé dans les pays chrétiens (sans doute formé par des érudits byzantins avant d'être repris dans les pays catholiques, notamment par Pie II et à la cour de Bourgogne comme vu plus haut), fait des Turcs les descendants des Troyens, suivant une argumentation reposant sur une étymologie assimilant le nom Teucros, le fondateur mythique de Troie, à Turcos « Turc »[158]. Le poème Amyris de Mario Philelphe, qui chant les louanges du sultan, fait de celui-ci le vengeur des Troyens contre les Grecs[147]. Selon l'historien Critobule d'Imbros, Mehmet II visite les ruines de Troie en 1462, notamment les tombeaux d'Achille et d'Ajax. On sait également qu'il avait dans sa bibliothèque un manuscrit de l’Iliade. Il aurait ainsi cherché à se lier aussi à la culture des pays qu'il avait conquis et où il ambitionnait de s'étendre. Mais dans le reste des sources ottomanes il n'y a pas de trace de cette identification entre Turcs et Troyens, qui semble être le fait de la tradition occidentale[109],[159],[160].
Époque moderne
Humanisme et Renaissance
L'Humanisme qui se développe à partir du XIVe siècle porte un fort intérêt à l'Antiquité gréco-romaine. La question des origines troyennes des peuples européens reste présente à cette époque, notamment en France, mais également dans le reste de l'Europe ; dans sa Chronique de Nuremberg (fin XVe siècle), Hartmann Schedel fait même de Troie le berceau de toute la royauté européenne[161]. Des chroniques universelles relient Troie au passé biblique, en faisant de Dardanos et Priam les descendants de Japhet, le fils de Noé. L'Europe de la Renaissance redécouvre le grec ancien et la littérature grecque antique, par l'intermédiaire des érudits byzantins, ce qui a pour conséquence de réintroduire les textes grecs liés au cycle troyen, en particulier ceux d'Homère, qui sont traduits en latin à partir du XVe siècle, et imprimés (à partir de 1488 pour la version grecque), leur (re)donnant une place de premier plan dans la littérature européenne. Les savants peuvent donc puiser à la fois dans les traditions latines et grecques sur la guerre de Troie, même s'ils restent très dépendants des écrits d'Ovide, et aussi de Dictys et de Darès. Ces différents textes font ensuite l'objet de traductions en langues vernaculaires[162],[163]. L’Iliade fait ainsi l'objet de traductions en français, partielles puis complètes, dans la première moitié du XVIe siècle, qui se diffusent grâce à l'imprimer. Jean Lemaire de Belges écrit les Illustrations de Gaule et Singularités de Troie entre 1511 et 1513, dans lequel il intègre, aux côtés des sources traditionnelles que sont Dictys et Darès, l'analyse de passages de l’Iliade, en proposant des réflexions philologiques et allégoriques. Une traduction complète est ensuite accomplie par Jehan Samxon (1530) puis les dix premiers livres par Hugues Salel (1545)[164].
En , Robert Garnier compose la tragédie La Troade, qui évoque le sort des Troyennes après la prise de la ville, en rassemblant les sujets de plusieurs pièces d'Euripide et de Sénèque[165].
Les sujets liés à la guerre de Troie se développent aussi dans l'art du XVIe siècle : Raphaël aurait composé des modèles pour tapisseries et céramiques sur le Jugement de Pâris et l'enlèvement d'Hélène (perdus), Primatice une série de 58 scènes de l’Odyssée pour la Galerie d'Ulysse du palais de Fontainebleau (disparues également mais des copies de certaines ont été réalisées)[166].
- Raphaël, Le Jugement de Paris (1515/6), copie pour gravure de Marcantonio Raimondi .
Classicisme, néoclassicisme et Lumières
Aux XVIIe – XVIIIe siècle, la guerre de Troie et ses personnages sont connus par les textes antiques mais aussi par des dictionnaires historiques et mythologiques, qui les présentent néanmoins en les moralisant (pour moins choquer les valeurs chrétiennes) voire en limitant les éléments fabuleux[167]. Le thème est repris par des auteurs de théâtre et d'opéra, profitant de l'accès direct au texte homérique, puis de la redécouverte des tragédies athéniennes. Déjà William Shakespeare avait écrit en 1601/02 la pièce Troïlus et Cressida. L'influence tragique ressort surtout chez Pierre Corneille (La mort d'Achille, 1673) et Jean Racine (Andromaque, 1667 ; Iphigénie, 1674). Les contraintes qu'il s'impose sont les mêmes que celles des tragiques grecs, mais les thèmes mythologiques sont surtout l'occasion d'évoquer les passions des héros[168].
La réception des épopées homériques s'inscrit dans le contexte de la querelle des Anciens et des Modernes, pour savoir dans quelle mesure les textes antiques peuvent être des modèles. Parmi ceux qui considèrent ces écrits comme des grandes œuvres sur les comportements humains, se trouve notamment Anne Dacier, qui propose une traduction de l’Iliade et de l’Odyssée à partir du grec (achevées en 1711 et 1716) et s'oppose à Antoine Houdar de La Motte qui propose une adaptation d'Homère, jugé trop immoral pour les goûts de son temps. La valeur exemplaire des récits sur la guerre de Troie est mise en avant par Voltaire dans l'article sur le destin de son Dictionnaire philosophique (1764), dans une réflexion sur le destin des individus et des États, et la manière dont ils sont liés. Les Lumières voient en la littérature homérique un modèle pour l'éducation, mais ils préfèrent les comportements des Troyens (le couple formé par Hector et Andromaque, et Priam en père de famille endeuillé) sur ceux des achéens (Achille, Ajax, plutôt vus comme des brutes). L’Odyssée prend également plus d'importance que l’Iliade[169].
Le XVIIIe siècle voit aussi l'émergence d'études sur l'historicité d'Homère et de ses épopées, qui débouchent sur l'apparition de la « question homérique », notamment à la suite des réflexions de Giambattista Vico sur le génie d'Homère et son contexte, et surtout des Prolegomena ad Homerum de Friedrich August Wolf (1795), également auteur d'éditions des épopées homériques très influentes[170]. C'est dans ce contexte que sont faites des premières tentatives de localisation du site de l'ancienne Troie, afin de prouver l'historicité des récits homériques. La Troade est clairement localisée, et des voyageurs d'Europe occidentale s'y rendent. Mais les vestiges attribuables à la Troie homérique sont complexes à identifier[171].
Dans l'art, la guerre de Troie est une source d'inspiration courante aux XVIIe – XVIIIe siècle. Pierre-Paul Rubens peint sur divers sujets du cycle troyen, par exemple des jugements de Pâris, un Achille vainqueur d'Hector et d'autres scènes sur ce héros[166]. Le peintre italien rococo Giambattista Tiepolo, parmi les fresques de la mythologie romaine qu'il a peintes en 1757 à la villa Valmarana, en a consacré plusieurs à des épisodes célèbres de l'Iliade et de l'Énéide. Son fils Giovanni Domenico Tiepolo reprendra ce thème vers 1760 avec deux tableaux consacrés au cheval de Troie, aujourd'hui exposés à la National Gallery[172]. Le thème a également été abordé par le courant néoclassique dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Par exemple, Les Funérailles de Patrocle sont en 1779 pour Jacques-Louis David l'occasion de rendre hommage aux bas-reliefs antiques et aux maîtres de la Renaissance. Il revient à plusieurs reprises à des sujets troyens, notamment La Douleur d'Andromaque (1783) et Les Amours de Pâris et d'Hélène (1788). Son élève Jean-Auguste-Dominique Ingres poursuit cette thématique dans certaines de ses premières œuvres ayant pour sujet des passages de l’Iliade, comme Achille recevant les envoyés d'Agamemnon (1801) et Vénus blessée par Diomède remonte à l'Olympe (1805), puis Jupiter et Thétis (1811)[173],[174]. De même, Giuseppe Cades, s'inspirant du groupe du Laocoon, fait ressortir la grandeur tragique d'Achille dans son dessin Achille et Briséis[175]. Le dessinateur britannique John Flaxman réalise de nombreuses illustrations pour l’Iliade et l’Odyssée, gravées et imprimées en 1793 puis 1805, qui ont eu une grande influence sur la représentation visuelle des œuvres homériques[176].
- Laocoon, par El Greco (1604–1614).
- G. B. Tiepolo, Le Sacrifice d'Iphigénie, villa Valmarana.
- G. B. Tiepolo, Eurybatès et Talthybios mènent Briséis à Agamemnon, villa Valmarana.
- G. D. Tiepolo, Construction du cheval de Troie, National Gallery.
- J.-L. David, Les Funérailles de Patrocle, National Gallery of Ireland.
- Jacques Louis David, La Douleur et les Regrets d'Andromaque sur le corps d'Hector (1783).
- G. Cades, Achille et Briséis, dessin, Musée Fabre, Montpellier.
Réceptions contemporaines
Littérature
Au XIXe siècle, le thème de la guerre de Troie, thème de violence, est une voie pour évoquer des sentiments profonds ou des sujets polémiques, jouant un rôle exemplaire et éducatif dans le milieu bourgeois de ce siècle. Les réflexions se portent sur la culpabilité d'Hélène, les comportements d'Achille, Ulysse, Hector ou Nestor. Goethe compose un poème sur Achille (1799), imaginant les événements suivant la mort d'Hector, qui contient des allusions à la Révolution française. Il propose aussi une description de la peinture de Polygnote sur la chute de Troie (1804), qui est l'occasion d'une réflexion sur Hélène et son rôle. Son fantôme est invoqué dans le Faust II (1832) où elle sert de modèle de la beauté de l'Antiquité classique. Dans une autre veine, l'opéra Penthésilée d'Heinrich von Kleist (1808) propose une approche plus brutale de l'Antiquité. Il donne un récit du rôle de la reine des Amazones dans la guerre de Troie, qui est l'occasion d'évoquer les sentiments violents qui s'opposent chez la protagoniste à un ordre social contraignant et qui ne reconnaît pas l'amour[177].
Le XXe siècle s'intéresse plus à l'aspect humain du conflit troyen : les souffrances, la futilité mais aussi inéluctabilité de la guerre. Ces réflexions s'inscrivent dans le contexte des deux conflits mondiaux. La guerre de Troie n'aura pas lieu de Jean Giraudoux (1935) raconte ainsi la guerre en la critiquant, évoquant le cynisme du monde politique et défendant le pacifisme. Cassandre de Christa Wolf (1983), dans les dernières années de la guerre froide, prend le point de vue de l'héroïne éponyme, dans une veine féministe et pacifiste[178]. De fait, les points de vue féminins, notamment ceux de Cassandre, Pénélope, Andromaque, Briséis et Hélène, prennent plus de place[179]. Même si c'est l’Odyssée et le retour d'Ulysse qui sont souvent mis en avant parmi le cycle troyen (Ulysse de James Joyce, 1922 ; L'Odyssée de Níkos Kazantzákis, 1924-32), ce conflit mythologique reste un thème majeur dans la littérature occidentale contemporaine, même indirectement : « la guerre de Troie est un conflit archétypal qui, à des degrés divers, imprègne les épopées guerrières modernes, les récits d'amour trahi et les descriptions des souffrances en temps de guerre, tandis que l’Odyssée offre un paradigme pour les voyages physiques et spirituels et les récits de retour au foyer[180]. »
Peinture et sculpture
Les récits épiques du cycle troyen continuent d'inspirer des artistes contemporains, notamment l'Odyssée : Polyphème d'Auguste Rodin (1888), Ulysse et les sirènes de Pablo Picasso (1946), ou encore le Le Retour d'Ulysse de Giorgio de Chirico (1973). Ce dernier avait également peint auparavant un Hector et Andromaque (1917)[173].
Musique
Les sujets antiques sont les premières sources d'inspiration de l'opéra à l'époque moderne, et les récits liés au cycle troyen trouvent rapidement leur place dans le répertoire, notamment le sacrifice d'Iphigénie, les amours d'Hélène et de Paris, Ulysse et Pénélope, ainsi que des thèmes liés à l'Énéide et à la romance de Troie tels que Troïlus et Cressida[181].
La Belle Hélène, opéra-bouffe d'Offenbach de 1864, a pour thème la rencontre d'Hélène et de Pâris.
Les Troyens, opéra d'Hector Berlioz en deux parties présentées en 1869 et 1890, inspiré par Virgile, met notamment en scène l'épisode du Cheval de Troie.
En mars 1954, la comédie musicale américaine The Golden Apple s'inspire librement de l'intrigue des épopées d'Homère, transposées dans une semi-parodie qui se déroule dans l'État de Washington au début du XXe siècle. Le premier album de Epic: The Musical, par Jorge Rivera-Herrans, intitulé The Troy Saga, prend place pendant les derniers jours de la Guerre de Troie et le sac de la ville[182].
Bande dessinée
En bande dessinée, l'auteur américain Eric Shanower a entrepris d'écrire et de dessiner une série, L'Âge de bronze, qui doit relater en dix volumes la totalité de la guerre de Troie[183] dans une version rationalisée des événements où les éléments surnaturels sont écartés au profit d'une réflexion sur la psychologie des personnages humains[184].
On pourra également citer Valérie Mangin qui dans La Guerre des Dieux, troisième cycle des Chroniques de l'Antiquité galactique, relate les évènements de l’Iliade dans un premier tome, et ceux de l’Odyssée dans un deuxième. Valérie Mangin se rapproche plus de la version d'Homère, car elle présente la Guerre de Troie comme dirigée uniquement par les Dieux, les hommes n'étant que des marionnettes, objets des querelles divines[185].
Dans un registre tout autre, la bande-dessinée Alcibiade Didascaux, dans le tome L'extraordinaire aventure d'Alcibiade Didascaux, illustre de nombreux mythes grecs fondamentaux, dont ceux relatifs à la Guerre de Troie, apportant une vision légèrement humoristique des faits[186].
Cinéma

Parmi les nombreux films évoquant la guerre de Troie, on peut notamment citer :
- Hélène de Troie de Manfred Noa en 1924 ;
- Hélène de Troie de Robert Wise en 1956;
- La Guerre de Troie de Giorgio Ferroni en 1961 ;
- Troie de Wolfgang Petersen en 2004.
La plupart de ces films ont eu une audience limitée. Le film de 2004 se singularise néanmoins parce qu'il est un blockbuster ayant bénéficié d'un casting prestigieux et d'une grande publicité, ce qui a entraîné de nombreuses sollicitations pour les spécialistes d'histoire et de littérature antiques[187].
Le point le plus notable dans les adaptations cinématographiques de la Guerre de Troie est que parmi toutes les versions[188], une seule adopte le point de vue du texte homérique : L'ira di Achille[189]. Hormis le film Troie de Wolfgang Petersen (seul à donner un rôle notable à Briséis), les autres films délaissent souvent le personnage d'Achille alors que l'épopée homérique est centrée sur les actes et les paroles du fils de Pélée, cause des fluctuations de la guerre[190]. Beaucoup de films se focalisent sur Hélène ou sur les Troyens, censés montrer plus d'humanité que le cruel Achille[191]. L'un d'eux donne le rôle principal à Énée[192].
C'est en fait le personnage d'Hélène qui a retenu le plus l'attention des metteurs en scène, renforçant ce constat d'inversion des valeurs par rapport à l’Iliade où les femmes ne sont que de simples objets d'échange (une femme habile à mille travaux vaut quatre bœufs), bien qu'elle soit souvent représentée sous le prisme du regard masculin (male gaze)[193]. Hélène est devenue l'héroïne préférée des cinéastes, que ce soit en raison de son enlèvement comme cause de la guerre[194], de ses démêlés amoureux avec Pâris[195], de son intégration à Troie[196] ou encore de son retour en Grèce[197]. Le personnage d'Hélène a alimenté aussi l'imagination des réalisateurs de films pornographiques[198].
Séries télévisées
En 2012, l'épisode 11 L'Ornithorynque de Troie (Troy Story) de Phinéas et Ferb aborde avec humour cette guerre.
En 2018, Troie : La Chute d'une cité de David Farr aborde le siège de la cité antique[199].
En 2025, la série télévisée Eyes of Wakanda présente la guerre comme ayant été influencée par le Wakanda[200].
Animation
La guerre de Troie a inspiré des films d'animation, qui restent néanmoins peu nombreux. L'épisode du cheval de Troie a été réinterprété en 1946 dans un épisode de Super-Souris (Mighty Mouse) et en 1959 pour la série Mel-O-Toons. D'autres œuvres ont pour sujet Hélène comme Helen La Belle de Lotte Reiniger (1957), fils d'animation de silhouettes inspiré de la Belle Hélène d'Offenbach. L’Iliade a peu fait l'objet d'adaptations, sans doute parce que le sujet est trop violent pour le jeune public auquel les œuvres d'animation sont traditionnellement destinées. Une œuvre en stop-motion destinée à un public adulte, Achille de Barry Purves (1996), a pour sujet les rapports amoureux entre Achille et Patrocle, représentés de manière explicite[201].
Historicité
Dans l'Antiquité
Dans l'Antiquité, la question de l'historicité de la guerre de Troie ne se posait pas : l'événement avait vraiment eu lieu dans un passé reculé[202],[203]. Selon les anciens Grecs, la cité de Troie avait été complètement détruite à l'issue de l'affrontement, et son emplacement exact était tenu pour oublié, bien que les habitants de la cité d'Ilion pensaient se trouver à l'endroit de l'ancienne ville[109]. Mais le conflit ne s'était pas forcément déroulé comme le décrivaient les poètes ayant composé les épopées du cycle troyen, car on y relevait déjà des incohérences et des invraisemblances, attribuées à des exagérations et un goût pour le fabuleux, qui masquent la réalité des faits[136],[204]. Les historiens grecs en particulier ont essayé de donner une interprétation historique de ces poèmes. Le père de l'Histoire, Hérodote, dénonce ainsi l'invraisemblance du récit homérique :
« Si cette princesse eût été à Troie, on l'aurait sûrement rendue aux Grecs, soit qu'Alexandre y eût consenti ; soit qu'il s'y fût opposé. Priam et les princes de la famille royale n'étaient pas assez dépourvus de sens pour s'exposer à périr, eux, leurs enfants et leur ville, afin de conserver à Alexandre la possession d'Hélène. Supposons même qu'ils eussent été dans ces sentiments au commencement de la guerre, du moins, lorsqu'ils virent qu'il périssait tant de Troyens toutes les fois qu'on en venait aux mains avec les Grecs, et qu'en différents combats il en avait déjà coûté la vie à deux ou trois des enfants de Priam, ou même à un plus grand nombre, s'il faut en croire les poètes épiques ; quand Priam aurait été lui-même épris d'Hélène, je pense qu'il n'aurait pas balancé à la rendre aux Grecs, pour se délivrer de tant de maux. »
— Hérodote, Histoires[205]
Thucydide pensait quant à lui que l’importance qu’Homère avait accordée au conflit était exagérée[206] :
« la guerre de Troie elle-même, la plus célèbre des expéditions d'autrefois, apparaît en réalité inférieure à ce qu'on en a dit et à la renommée qui lui a été faite par les poètes. »
— Thucydide, Guerre du Péloponnèse[207]
Pausanias, pour sa part, sans donner son avis sur la guerre tout entière, donne une version plus rationnelle de l'épisode du cheval de Troie, considérant ce dernier comme une machine utilisée pour enfoncer les murs de la cité :
« À moins de croire les Phrygiens absolument dépourvus de bon sens, on sera convaincu que ce cheval était une machine de guerre inventée par Épéos pour renverser les murs de Troie. »
— Pausanias, Description de la Grèce[208]
Ainsi, bien que pour la plupart les Grecs la guerre de Troie a bien eu lieu, un certain recul par rapport aux récits qui en ont été faits est nécessaire.
Le fait que l'historicité du conflit ne soit pas mise en doute a ouvert la possibilité de chercher à le situer dans le passé, en proposant des dates afin de l'inscrire dans un continuum historique allant jusqu'à l'époque présente des historiens antiques, faisant ainsi de la guerre de Troie un événement-pivot dans l'histoire ancienne du peuple grec[209]. Ces recherches peuvent s'appuyer sur des généalogies héroïques et royales traçant l'origine de certains lignages prestigieux de la Grèce antique dans des personnages de l'époque de la guerre de Troie. Hérodote (II, 145) datait ainsi le conflit 800 ans dans le passé, ce qui correspond aux alentours de 1250 av. J.-C. dans la chronologie moderne. Avec le temps, et en particulier les travaux du savant alexandrin Ératosthène, la date de 1184/1183 pour la prise de Troie en vint à faire autorité[140].
Recherches contemporaines

Dans les travaux des historiens modernes, la guerre de Troie est considérée avant tout pour ce qu'elle est dans les sources antiques : un mythe. La question se pose néanmoins de savoir si ces récits ont une base historique, donc si un ou plusieurs conflits s'étant effectivement produits en ont été à l'origine[4],[210],[5].
La mise en doute de l'historicité du conflit est un long processus : aux XVIIe – XVIIIe siècle, les récits sont, comme dans l'Antiquité, considérés comme remplis d'exagérations, tout en restant tenus pour historiques. Au XIXe siècle en revanche, et en particulier dans sa seconde moitié, ils sont de plus en plus rangés dans la légende et donc « déshistoricisés », l'annonce de la découverte des ruines de Troie par Schliemann étant généralement accueillie par circonspection ou ignorée[211]. Jusqu'aux années 1960, l'historicité de la guerre de Troie est donc vue avec scepticisme par les historiens, comme l'illustrent notamment les publications sur le sujet de Moses Finley (The Trojan War, 1964, traduit en français sous la formule « On a perdu la guerre de Troie »[212]).
Mais depuis la tendance s'est inversée ou du moins rééquilibrée, notamment avec la découverte des textes hittites rappelant le contexte des récits troyens[213]. Selon l'approche qui s'est développée, les poèmes du cycle épique auraient préservé la mémoire d'événements ayant eu lieu à la fin de l'âge du bronze, durant l'époque mycénienne (au XIIIe siècle av. J.-C. ou au début du XIIe siècle av. J.-C.), qui auraient ensuite été transmis durant les âges obscurs par le biais de poèmes chantés, jusqu'à l'époque d'Homère qui s'en feraient l'écho, certes très lointain. Mais ce scénario ne peut être démontré avec certitude[214]. Des interprétations historiques alternatives existent, et une partie des historiens et archéologues considère que la question n'a pas lieu d'être posée : le seul contexte historique avéré des épopées homériques est celui de leur époque de composition[126],[125].
Redécouverte du site de Troie
L'ambassadeur français à Constantinople de 1784 à 1791, Choiseul-Gouffier, est le premier à lancer des recherches poussées du site antique de Troie, confiées à son secrétaire Jean-Baptiste Le Chevalier, qui considère le site de Bunarbashi (Pınarbaşı) comme le meilleur candidat. Franz Kauffer, qui travaille également pour Choiseul-Gouffier, est le premier à repérer le site d'Hisarlık, qui est rapidement identifié comme la cité hellénistique d'Ilion/Ilium. La « question homérique » devient durant ces mêmes années un sujet de débat majeur, à la suite des travaux de Friedrich August Wolf (Prolegomena ad Homerum, 1795), et les recherches du site de Troie ne s'en font que plus pressantes. Le Britannique Charles MacLaren propose en 1822 que la Troie homérique se trouve au même emplacement qu'Ilion, en raison d'une tradition antique qui en fait la continuatrice de cette ville légendaire. Un autre Britannique, Frank Calvert, entame des fouilles à Hisarlık en 1863 et en 1865, mais n'identifie pas de vestiges suffisamment anciens pour être Troie[215].
L'Allemand Heinrich Schliemann, venu à son tour dans la région afin de trouver l'antique Troie, fouille d'abord le Balli Dağ, avant de s'installer sur le tertre d'Hisarlık en 1870 sur les indications de Calvert. Doté de moyens financiers importants, Schliemann découvre rapidement des vestiges de l'âge du bronze, dont un ensemble de trésors, qu'il désigne comme le « trésor de Priam », persuadé d'y avoir trouvé la Troie homérique. Les recherches suivantes de Wilhelm Dörpfeld démontrent qu'il s'agit de trouvailles du Bronze ancien, alors que l'époque supposée de la guerre de Troie est plus tardive, de la fin du Bronze récent (plus d'un millénaire plus tard), mais la localisation de Troie à Hisarlık fait rapidement autorité. Carl Blegen reprend les fouilles du site dans les années 1930, puis Manfred Korfmann après 1988, découvrant notamment une ville basse de l'âge du bronze récent, qui confirme l'existence d'une ville importante à cette période. Le peu de convergences entre les trouvailles archéologiques et les récits homériques empêchent néanmoins de confirmer qu'une guerre de Troie a effectivement eu lieu (voir plus bas)[216],[217].
Une guerre introuvable
Les premières fouilles du site archéologique de Troie ont permis la découverte d'un important trésor, attribué au roi Priam par Schliemann, dont il s'est avéré par la suite qu'il datait du IIIe millénaire av. J.-C. et était donc beaucoup trop ancien pour être rattaché à la tradition épique grecque. L’archéologie a révélé sur ce site neuf niveaux avec plusieurs couches de destructions pour des causes multiples (séismes, incendies, conflits) et de reconstructions, sans qu’il soit possible de relier l’un de ces niveaux en particulier à une guerre historiquement identifiable. Les tentatives d'identification de la guerre de Troie se concentrent sur la fin de l'âge du bronze récent, qui fournit le contexte le plus plausible, car il est suffisamment proche dans le temps des textes homériques pour envisager la préservation d'un souvenir. Parmi les fouilleurs du site, Schliemann et Dörpfeld ont vu ses conséquences dans la destruction de la phase VI, qui est datée approximativement de 1300 av. J.-C., alors que Blegen penche pour la fin de Troie VIIa, qui a lieu vers 1180 av. J.-C. Mais cela ne repose sur aucun élément clair[218],[219],[220].
Les données archéologiques et textuelles de la fin de l'âge du bronze fournissent des éléments d'argumentation à ceux qui sont favorables à une origine historique des mythes. La Grèce continentale, d'où proviennent les Achéens, voit alors l'épanouissement de la civilisation mycénienne, dont plusieurs des principaux palais se situent dans des lieux dont sont originaires certains des héros (notamment Mycènes, la région de Sparte et Pylos, mais pas d'autres comme Ithaque). Les textes hittites de la période localisent dans le bassin égéen un royaume appelé Ahhiyawa, dont le nom rappelle celui des Achéens. Ils indiquent également la présence en Anatolie occidentale d'un royaume appelé Wilusa, dont le nom rappelle Ilion, qui est justement en relation avec les Ahhiyawa. Mais ces textes datent d'une période antérieure à celles des deux destructions repérées sur le site de Troie. Ils indiquent donc un contexte rappelant vaguement celui de la guerre de Troie, mais aucun événement particulier qui pourrait en être à l'origine. Si la guerre de Troie faisait effectivement référence à ces destructions, elle s'inscrirait dans un contexte plus large d'« effondrement » qui affecte toute la Méditerranée orientale (avec notamment les destructions attribuées aux « peuples de la mer »), trouble et très mal documenté. Les données textuelles et archéologiques ne sont donc pas conciliables[221],[222],[223].
Une autre approche, moins répandue, consiste à considérer que l'événement renverrait plutôt aux événements des âges obscurs (pour lesquelles aucune source textuelle n'est disponible), quand des Grecs colonisent la côte d'Asie mineure, et notamment la région des détroits et la Troade (la « colonisation éolienne », qui a suscité plusieurs récits légendaires et reste un phénomène mal connu). Troie est refondée après une nouvelle destruction au niveau VIIb2 (v. 1050-1020 av. J.-C.). La guerre de Troie serait alors à l'origine un mythe de fondation coloniale, bâti autour du héros Achille (un personnage historique ?) et d'Athéna, la déesse tutélaire de Troie à l'époque grecque, qui apporte un appui décisif pour prendre la ville[224].
Les opinions restent donc contrastées, mais il est clair que, même dans le cas où une guerre de Troie a effectivement existé, elle était bien éloignée de celle chantée par les aèdes de la Grèce archaïque. Par exemple, pour Claude Mossé, on ne pourra jamais prouver avec certitude l’existence ou non du conflit homérique ; elle écrit : « Cette guerre dont l'Iliade porte l'écho amplifié ne fut peut-être dans l'histoire qu'un événement mineur : la prise par une petite bande de Grecs d'une bourgade d'Asie Mineure[225]. »