Château de Douazan

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Période ou styleGascon
Début constructionXVe siècle
Propriétaire initialFamille de Courtion
Destination initialeRésidence seigneuriale
Château de Douazan
Image illustrative de l’article Château de Douazan
Château de Douazan en 1950
Période ou style Gascon
Début construction XVe siècle
Propriétaire initial Famille de Courtion
Destination initiale Résidence seigneuriale
Protection Logo monument historique Inscrit MH (1993) partiellement (tour, escalier et pigeonnier)
Coordonnées 44° 06′ 49″ nord, 0° 19′ 08″ est
Pays Drapeau de la France France
Région historique Gascogne/Pays d'Albret
Localité Nérac

Le château de Douazan, situé près de Nérac (Lot-et-Garonne), en région Nouvelle-Aquitaine, parfois aussi mentionné comme étant un manoir, est un témoin de l'histoire gasconne, marqué par les guerres de religion et le règne d'Henri IV. Dans les années 1920, il devient l'un des foyers majeurs de l'exil antifasciste italien ainsi qu'un centre politique de premier plan dans la lutte contre le régime fasciste de Mussolini au-delà des frontières italiennes. Ce lieu incarne ainsi une page singulière de l'histoire de l'Italie qui s'écrit au cœur de la Gascogne.

L'édifice se trouve à mi-pente de la Motte-Douazan, sur la commune de Nérac, dans le département du Lot-et-Garonne. Le coteau de la Motte-Douazan, d'une altitude de 162 mètres au-dessus du niveau de la mer, est couronné par un bois de chênes d'où l'on découvre un admirable panorama sur la forêt des Landes et la vallée de la Baïse. Le tunnel de Lamothe-Douazan, long de 1 237 m entre Nérac et Mézin, passe sous le coteau.

Maurice Lespiault, évoque le coteau de La Motte-Douazan et ses alentours dans un de ses sonnets[1], La Motte-Douazan :


Le démon à Jésus espérant tendre un piège,
Après l'avoir porté sur la Motte-Douazan,
Lui dit : "Vois-tu, là-bas, ce jardin si plaisant
Qui va de la Garonne au noir pays du liège ?

Les bords de la Baïse où ton soleil protège
La ville de Nérac, les champs de Damazan,
Les vignes de Buzet, le coteau séduisant
Que Montgaillard couronne, Andiran, Lisse, Autiège ?

Tous ces biens sont à toi". Devant tant de splendeurs,
Des grands bois de l'Albret sondant les profondeurs,
Aspirant les parfums de la molle Aquitaine,

Jésus tressaillit mais en détournant les yeux,
Il répondit : "Tais-toi, Satan, si je n'ai mieux,
Chez mon père j'ai presque un aussi beau domaine".

Historique

Origines médiévales et famille de Courtion (XIIe et XVIe siècles)

Le château de Douazan fut bâti au XVe siècle sur des fondations du XIIe siècle[2],[3].

La seigneurie de Douazan a été possédée pendant plusieurs siècles par la famille de Courtion, qui en fit hommage au roi le , reconnaissant ainsi qu'elle tenait cette terre de par lui[4],[5]. En 1538, les héritiers Courtion firent dénombrement devant Jacques de Foix, évêque de Lescar et grand chancelier de Navarre, de la maison et salle de Douazan ainsi que ses dépendances[6],[7].

Guerres de religion

Pendant les guerres de religion, un capitaine nommé Douazan commandait la garnison de Nérac en 1562, lors d'un épisode militaire tragique marqué par la défaite face à Blaise de Monluc. En effet le , Blaise de Monluc écrasa les milices de Nérac conduites par le capitaine Douazan. Ce capitaine était Pierre de Courtion, seigneur de Douazan. Blaise de Monluc écrit : « Vinrent trois enseignes de Nérac, conduites par un nommé le capitaine Douazan, qui pouvaient être au nombre de cinq à six cent hommes »[8],[5].

Le nom du lieu évoque donc le souvenir du capitaine Douazan, malheureux adversaire de Montluc à la bataille du Galaup, combat meurtrier où les religionnaires de Nérac très inférieurs en nombre furent écrasés par les catholiques. Dans cette bataille, 400 à 500 protestants périrent, dont une grande partie de la garnison de Nérac[5]. Maurice Lespiault, peintre et poète néracais, évoque dans ses Sonnets dédiés à la ville de Nérac ce passage meurtrier des guerres de religion : « Lagatère devint un champ d'affreux carnage quand Monluc tout à coup surgit sur les côteaux, arrêta Douazan et surprit son courage en livrant tes soldats, Nérac, à ses bourreaux. Aux mains des bandouliers égorgeant avec rage, les glaives ne sont plus que d'ignobles couteaux et le sang que ne peut plus boire le rivage coule dans la Baïse et va rougir ses eaux »[9].

Famille de Mazelières

En 1538, les créanciers de la famille Courtion jetèrent une saisie sur la terre de Douazan qui fut adjugée en 1601 à Jean II de Mazelières[5]. La seigneurie de Douazan passa ainsi, par vente aux enchères en 1601, à Jean II de Mazelières, seigneur de Douazan et de Nazareth, capitaine exempt des gardes du corps du roi Henri IV, à la suite de saisies liées aux créanciers de la famille de Courtion[6],[10]. Le logis est alors surélevé et agrandi de deux ailes latérales.

Jean II de Mazelières eut deux procès consécutifs à soutenir : l'un contre le Roi, l'autre contre les syndics des églises de Saint-Nicolas, Saint-Germain et Saint-Michel de Nérac[5],[11]. Jean II plaida en nullité de ces poursuites vers 1615 au Parlement de Bordeaux, soutenant que le roi était le vrai seigneur direct et foncier de la Maison et Salle de Douazan : il eut gain de cause[5].

Le , Jean II de Mazelières est envoyé en mission par les consuls de Nérac auprès d'Henri IV, alors en Savoie, en vue d'obtenir le rétablissement du Parlement de Navarre au château de Nérac[12]. Il est alors Capitaine dans ce pays de Garonne qui connut 60 ans de guerres civiles entre 1562 et 1589.

En 1609, une lettre d'Henri IV autorise la construction sur l'Osse du Moulin de Douazan[12].

Le château restera la propriété de cette famille protestante pendant très longtemps. Il passera successivement dans les familles de Mazelières, de Galard et d'Aux-de-Lescout par le jeu des parentés ou des alliances familiales[3].

Famille de Galard de Balarin

Par le mariage de Jeanne de Mazelières avec Philippe de Galard, Douazan entra dans la troisième période, celle des Galard[13]. Philippe de Galard (1732-1826), seigneur de Luzanet, de Pelléhaut et du Luc, fut capitaine au Régiment de Picardie - Cavalerie et participa aux guerres de Louis XVI[13].

Chevalier de Saint-Louis, il fut arrêté en 1793 sous la Révolution comme suspect d'incivisme et d'aristocratie[13]. Des commissaires chargés en l'an II de signaler les signes de féodalité à détruire sur les édifices de toute la contrée décrivent Douazan : « Château rustique et féodal, appartenant au citoyen Mazelière, trois pavillons, deux au couchant, et un au levant, à abattre jusqu'au niveau du comble, tous trois surmontés de girouettes à fleur de lys, un terrier au-dessus de la porte d'entrée du château, ainsi qu'au jambage de cette porte, un vieux armorial tout... et méconnaissable de vétusté »[13],[11].

Philippe de Galard émigra et rentra en France sous l'Empire. Sa femme Jeanne de Galard mourut à Montréal du Gers en 1816[13]. Ils eurent notamment un fils, Joseph, Marie, Hector (1776) qui naquit à La Romieo et obtint en 1821 l'autorisation d'ajouter à son nom celui de Mazelière[13].

Famille d'Aux-de-Lescout

Les Galard n'ayant pas de descendants directs, Douazan devint la propriété d'Ernest d'Aux-de-Lescout, neveu de la Comtesse de Galard[14]. Ernest d'Aux-de-Lescout, décédé le , était possesseur du château[11]. Il épousa Henriette de Labat de Lapeyrrière, originaire de Saint-Léger[14].

Joseph Victorien Larroze et restaurations

En 1875, le château est vendu à Joseph Victorien Larroze, ancien maire de Nérac et cousin d'Armand Fallières (alors maire de Nérac, futur député du Lot-et-Garonne et futur président de la République)[2],[11]. Entre 1875 et 1881, des restaurations sont entreprises par M. Larroze afin de conserver l'édifice qui fait partie intégrante de l'histoire de la commune. Il mènera une restauration notamment de l'escalier[11].

Immigration italienne et société agricole « La Terra »

En 1920, le château de Douazan devient la propriété du marquis Luigi Della Torre. Ce sénateur socialiste milanais fortuné rachète un grand nombre de terres laissées en friche après la première Guerre mondiale sur la commune de Nérac pour y développer des activités agricoles[15],[16].

La politique intérieure italienne et la répression du régime fasciste de Benito Mussolini contraignent des centaines de paysans romagnols à s'exiler en France[17]. Dès l'automne 1923, les premiers immigrés italiens arrivent à Douazan, provenant notamment de Boudrio et de Molinella[18],[19],[20]. Lidia Campolonghi se souvient : « en septembre 1923 [...] je parcourais les mille chemins du domaine, buvais un coup avec mes compatriotes que la politique avait transformés en métayers, alors que l'un était cordonnier, l'autre mécanicien, le troisième boucher, le dernier charretier »[19].

Le sud-ouest de la France accueillait déjà de nombreux paysans italiens qui avaient quitté les campagnes italiennes pour venir peupler et exploiter les campagnes françaises, délaissées suite à un exode rural massif.

Le , la société agricole « La Terra » est officiellement fondée et Douazan en devient le siège, avec à sa tête comme administrateur Luigi Campolonghi, financé par Della Torre[21],[20]. Luigi Campolonghi avait proposé à Della Torre d'investir pour louer deux domaines : l'un de 100 hectares à Douazan (Nérac), l'autre de 120 à Muret[16],[22],[23]. La société avait son siège social auprès du domicile parisien de Campolonghi au 49 rue de la Pompe[20]. Campolonghi s'installe au château avec sa femme Ernesta et sa famille.

Selon un rapport de police italien, malgré des bilans constamment déficitaires, Della Torre continuait à financer l'entreprise, ce qui suscitait la suspicion des autorités fascistes qui y voyaient un soutien indirect aux activités antifascistes[24].

Un grand nombre de paysans italiens vinrent travailler au château de Douazan et s'installèrent dans les fermes et métairies des alentours. Parmi les premières familles figuraient les De Maria, les Bondi, les Galliani, ainsi que Luigi Manfredi, homme de confiance de Campolonghi, et sa femme qui assurera l'intendance de la table des Campolonghi[20]. Campolonghi administrait ainsi huit métairies perdues dans les champs autour de Douazan où vivaient des paysans lombards et piémontais. En tant que nouveau châtelain de Douazan, Campolonghi fit mettre du plancher sur le sol des métairies, garnir les étables de bétail et les cours de dindes et de poules. Il acheta des instruments agricoles neufs qu'il stocka dans les remises des communs. Il y cultiva ainsi quelques centaines d'hectares de vigne et de blé[25]. Nérac et la campagne environnant Douazan rappelaient à Campolonghi sa Toscane natale.

Campolonghi lui-même décrit la transformation de la région par le travail italien dans un article : « En l'espace de quelques lustres, un département, le Lot-et-Garonne a vu diminuer sa population de près de 200 000 habitants. On imagine facilement l'état des campagnes de ce département il y a quatre ans. Eh bien, qu'on aille aujourd'hui à Agen, à Nérac, à Marmande, et on constatera que le département hier abandonné, est aujourd'hui un magnifique jardin. Le travail italien, associé au travail français, a accompli le miracle »[26].

L'opération n'eut pas de succès économique  ce que, d'ailleurs, Della Torre ne s'attendait pas à obtenir  mais elle servit à créer l'un des plus importants points de référence de l'antifascisme à l'étranger[27].

Centre de l'antifascisme italien en exil (1924-1931)

Douazan comme refuge politique

L'installation de Campolonghi à Douazan s'inscrit dans un contexte de persécution politique en Italie. Selon sa fille Lidia, Luigi aurait été attiré vers Nérac à la suite d'une célébration du juriste Jacques Cujas, qui avait professé aussi à l'Université de Bologne et de Padoue. Le vice-consul d'Italie de Toulouse, François Mazelier, l'invita à s'associer à cette manifestation d'amitié franco-italienne tout en lui montrant les milliers d'hectares de terre en friches[16],[28]. À partir de là, Campolonghi guida, ou intensifia, un flux migratoire vers ces terres alors que la violence fasciste s'abattait sur les communautés rurales plus politisées de la Toscane et de l'Émilie[28].

Le château de Douazan bénéficiait d'un réseau de protection politique significatif. Selon des rapports préfectoraux, une lettre de sympathie signée par Paul Painlevé aurait prévenu le maire de Nérac de l'arrivée de « cet ami de la France ». Campolonghi sortait parfois de sa poche des lettres de parlementaires et d'hommes politiques locaux, du maire de Nérac à Édouard Herriot, attestant d'affinités radicales-socialistes et d'une solidarité franc-maçonne significative[29],[30]. La municipalité de Muret, administrée depuis 1925 par Vincent Auriol, franc-maçon notoire, accueillait également des terres louées par Della Torre[23].

Ce n'est pas un hasard si l'antifascisme italien s'organise à Nérac, dans le Lot-et-Garonne, près du domaine de Campolonghi, vite devenu un point d'abordage quasi obligé des exilés antifascistes[31]. L'installation massive des Italiens dans cette aire du midi français revêt une importance tant d'un point de vue politico-social qu'économique et démographique. Aux côtés de Campolonghi l'on retrouve, par exemple, Oreste Ferrari, Francesco Ciccotti, Aurelio Natoli qui fit de l'élevage à Nérac. Nombre d'entre eux rejoindront la direction de la LIDU[31],[32].

Fondation de la Ligue italienne des droits de l'homme

Dans ce contexte de la montée du fascisme en Italie, le château de Douazan devient un berceau de l'antifascisme italien et un refuge pour les exilés politiques italiens fuyant la dictature de Mussolini. En 1924, Luigi Campolonghi, avec son épouse Ernesta et son ami Alceste De Ambris, avait fondé la Ligue italienne des droits de l'homme (LIDU) et en était devenu président[33],[34]. Il lui consacra une activité intense, grâce à laquelle il fut en contact constant avec les personnalités les plus connues de la vie politique française, de Léon Blum à Édouard Daladier.

La LIDU, qui s'inspirait du modèle de la Ligue française des droits de l'homme, avait pour objectif d'offrir une assistance juridique et matérielle aux réfugiés politiques italiens. Selon l'article 2 de son Statut, la Ligue affirmait et défendait "les principes essentiels de la convivialité civile et particulièrement : l'inviolabilité personnelle et domiciliaire du citoyen ; la liberté de conscience, de parole, de presse, de réunion, d'association et d'action syndicale, en patrie et à l'étranger ; la pleine et directe souveraineté populaire contre tout système d'oligarchie ou de dictature ; le devoir de résistance à l'oppression et à l'arbitraire"[35].

L'organisation regroupait des éléments de diverses tendances politiques : socialistes, républicains, syndicalistes révolutionnaires, démocrates-radicaux et, plus tard, communistes. Sans le soutien de la Ligue française des droits de l'homme, dirigée par Victor Basch, et sa capacité de pression auprès des autorités françaises, la LIDU n'aurait pu accomplir sa mission de défense des exilés[36]. En , la Ligue française des droits de l'homme intervient directement auprès du ministre de l'Intérieur pour protéger Campolonghi, réfugié à Nérac, face aux pressions du Consul italien de Toulouse[29].

Ayant cessé toute collaboration avec le journal Il Secolo à cause de son contrôle fasciste, Campolonghi se consacra à l'organisation des réfugiés italiens dans la région de Nérac.

Le Congrès de Douazan (octobre 1926)

En , a lieu à Douazan le premier congrès de la Ligue italienne des droits de l'homme, précédé d'une rencontre préparatoire promue par Campolonghi et De Ambris[37],[38]. À cette réunion assistèrent des proscrits italiens venant des quatre coins de l'Europe[38]. Cette réunion constitue le premier congrès antifasciste organisé en France[14].

L'organisation regroupait ainsi les socialistes, républicains, unionistes et indépendants antifascistes. Assistèrent au congrès Pietro Nenni (futur président du Conseil italien), Sandro Pertini (futur président de la République italienne de 1978 à 1985), Giuseppe Emanuele Modigliani, Nullo Baldini, Aurelio Natoli et Silvio Trentin[39],[14].

Cette réunion marque un effort d'unification des forces démocratiques italiennes en exil pour préparer une assemblée constituante visant à renverser le fascisme de Mussolini. C'est lors de ce congrès que sont posées les bases de la future « Concentrazione Antifascista » de tous les partis d'opposition italiens à l'exception des communistes[40],[41],[42]. Campolonghi insistait pour que l'on dépasse les divisions ayant contribué à l'affirmation du fascisme : « Si chaque parti croit être la victime du Fascisme sans en avoir été un peu la cause, la concentration des partis antifascistes ne se fera jamais. Cette concentration se fera en revanche si tous les partis démocratiques reconnaissent la responsabilité que chacun a eue dans le développement du Fascisme »[43].

Monument aux morts de Nérac.

Le , les exilés déposent une couronne au monument aux morts de Nérac, avec l'inscription : « Les proscrits italiens aux soldats de la liberté »[44]. Un télégramme de remerciement est envoyé au directeur de La France de Nice Albert Dubarry, expression de la presse française permettant aux idées des antifascistes de se manifester librement[43].

Le , Luigi Campolonghi organise un « Noël des proscrits » à Douazan, avec cochon de lait et sapin garni de jouets pour les enfants des métayers et les nouveaux arrivés à Paris n'ayant pu encore se faire rejoindre par leurs familles. Le républicain Chiostergi vint de Genève, Silvio Trentin d'Auch et quelques proscrits descendirent de Paris[45].

Création de la Concentrazione Antifascista (avril 1927)

En , toujours à Douazan et dans la continuité de la réunion précédente, est créée la Concentrazione Antifascista, cartel rassemblant le parti républicain, le parti socialiste réformiste et le parti socialiste maximaliste, le bureau de la CGL (Confédération générale du travail d'obédience réformiste) et la LIDU[46],[47],[38]. Elle se dote de comités régionaux, dont les sections de la LIDU sont en général les éléments moteurs et qui doivent lui donner une existence hors de Paris, en particulier dans le sud-ouest. En 1927, la Concentrazione fixe comme objectif la déchéance de la monarchie italienne jugée complice du duce et la création d'une république des travailleurs.

La Concentrazione Antifascista représenta un moment crucial dans l'histoire de l'antifascisme italien en exil, offrant un cadre unitaire aux diverses forces démocratiques opposées au régime mussolinien[48]. Bien que Campolonghi eût préféré un organisme superpartitico avec adhésion individuelle, la solution adoptée – un cartel de partis – permit néanmoins de maintenir une résistance organisée contre le fascisme[49]. Son organe de presse officiel, La Libertà, sera lancé quelques semaines plus tard, sous la direction prestigieuse de Claudio Treves[38].

Vie culturelle au château

Le château de Douazan fut également le théâtre d'une vie culturelle intense. Le , Campolonghi organise un grand concert au théâtre de Nérac avec le ténor corse César Vezzani, ancien de l'Opéra-Comique, accompagné par un trio. Il crée pour l'occasion une « Association des concerts franco-italiens du Sud-Ouest ». L'événement nécessite le transport du piano de Douazan par char à bœufs, aucun instrument n'étant disponible à la location à Nérac. Le programme incluait Joseph Haydn, Frédéric Chopin, Richard Wagner, Ruggero Leoncavallo et Giuseppe Verdi. Les prix allaient de 10 francs pour un fauteuil d'orchestre à 50 francs pour une loge à 4 places[50].

Le soir, avec sa femme et ses amis, assis sur la terrasse fleurie de Douazan, il écoutait en rêvant Bach, Beethoven, Mozart et les romantiques[50]. À Douazan et environs, Campolonghi avait rencontré de jeunes musiciens parmi les paysans et artisans émigrés. De petits orchestres s'étaient formés, qu'il écoutait tout heureux à la fin des banquets campagnards, au moment de la moisson et des vendages, lorsque brusquement un homme à la voix puissante entonnait un air de Verdi ou de Puccini. Suivaient l'accordéon, la guitare et la mandoline qui alternaient avec les chants, puis « L'Internationale » et « Bandiera Rossa »[50].

Commémorations et activités

À partir de , après l'assassinat de Giacomo Matteotti, une commémoration en mémoire du député socialiste se tenait chaque année au château de Douazan sous un grand marronnier de la cour, en présence des plus importants protagonistes de l'antifascisme italien résidant en France ou de passage[51],[52].

Le , se tient au château de Douazan une commémoration en mémoire de Giovanni Amendola et Matteotti. Mme Lidia Campolonghi, fille de Luigi Campolonghi, pianiste italienne née en 1907 à Florence joue à l'harmonium l'Élégie de Massenet[53]. Une plaque commémorative de Domenico Baioni, républicain exilé décédé à Douazan, est apposée au cimetière de Nérac le jour même.

Au-delà de ces événements majeurs, le château servait de cadre régulier à des réunions, des meetings et des commémorations où les exilés trouvaient un soutien matériel et moral. La LIDU développa une présence capillaire sur le territoire français, passant de 30 sections avec 1.023 membres en à 98 sections en [54].

L'action de la Ligue s'articulait autour de trois axes principaux : l'assistance juridique et sociale aux exilés (régularisation administrative, défense contre les expulsions, aide à l'insertion professionnelle), la propagande culturelle et politique contre le fascisme, et la défense des droits des travailleurs immigrés italiens en France[55]. En 1929, la section de Nérac contribua à secourir les sinistrés frappés par la grêle, la municipalité réservant un traitement identique aux indigents des deux nationalités[56]. La section organisa également une fête des moissons et une fête des vendanges, sous les auspices de la municipalité[56].

Personnalités ayant séjourné à Douazan

Dans les années 1920, le château, résidence de Luigi et Ernesta Campolonghi, devint un lieu de passage et d'hospitalité pour de nombreuses personnalités politiques italiennes persécutées par le régime fasciste. Lidia Campolonghi, leur fille, évoque dans son ouvrage La vie d'une femme antifasciste ses années d'enfance au château et la fréquentation du domaine par des figures de premier plan de l'antifascisme[57].

Parmi les personnalités ayant séjourné à Douazan figurent :

  • Pietro Nenni (1891-1980), socialiste, futur président du Conseil italien[14]
  • Sandro Pertini (1896-1990), socialiste, futur président de la République italienne (1978-1985)[14]
  • Giuseppe Emanuele Modigliani (1872-1947), leader socialiste[42]
  • Claudio Treves (1869-1933), dirigeant socialiste[58]
  • Giovanni Amendola (1882-1926), journaliste et homme politique libéral, affaibli par la maladie et les agressions fascistes[53],[31]
  • Silvio Trentin (1885-1944), professeur de droit, député libéral, exilé volontaire[53]
  • Alceste De Ambris (1874-1934), syndicaliste révolutionnaire, co-fondateur de la LIDU[58]
  • Bruno Buozzi (1881-1944), syndicaliste, assassiné par les nazis à Rome en 1944[58]
  • Victor Basch (1863-1944), philosophe français, président de la Ligue des droits de l'homme[53]
  • Aline Dorian-Ménard (1874-1953), dite « Granée »
  • Domizio Torrigiani (1876-1932), ancien grand maître de la franc-maçonnerie italienne[59]
  • Fernando Schiavetti, militant antifasciste exilé à Marseille
  • Aurelio Natoli, journaliste, collaborateur de Campolonghi, qui fit de l'élevage à Nérac[53],[32]
  • Nullo Baldini, militant antifasciste[58]
  • Domenico Baioni, dit Mingon, républicain romagnol, décédé à Douazan
  • Guiseppe Chiostergi, républicain de Genève[45]
  • Oreste Ferrari, militant antifasciste[31]
  • Francesco Ciccotti, militant antifasciste[31]
  • Luigi Manfredi, homme de confiance de Campolonghi, et sa femme qui assurait l'intendance[20]

Le château constitua ainsi un centre de l'exil antifasciste italien en France, réunissant aussi bien des ouvriers et paysans venus d'Émilie et de Lunigiana que des intellectuels et dirigeants politiques. Les liens entre Campolonghi et Silvio Trentin furent particulièrement étroits, ce dernier se rendant fréquemment à Douazan avec sa famille[53]. Le château servit de cadre à des réunions, meetings et commémorations, où les exilés, regroupés au sein de la Ligue italienne des droits de l'homme, trouvaient un soutien matériel et moral.

Le château devient ainsi un lieu de sociabilité politique, d'échanges intellectuels et de mobilisation antifasciste. Lidia Campolonghi se souvient : « Les manifestations politiques se multipliaient : commémorations, meetings, réunions. Le bon vin de Gascogne redonnait confiance aux exilés, qui se regroupaient dans la ligue italienne. Les Basch passèrent une semaine avec nous et Giovanni Amendola, blessé par les fascistes et malade »[53].

Témoignages sur la vie à Douazan

Vie quotidienne au château

Lidia Campolonghi raconte la vie quotidienne au château : « A Douazan nul confort. On allait chercher l'eau à la fontaine près d'un étang entouré de chênes verts. On avait le loisir de se distraire en descendant dans une prairie d'où sortait du tunnel le petit train qui desservait Morcenx »[60]. Le seul Français de Douazan était Ludovic, vigneron et cocher, qui s'occupait des deux chevaux et faisait figure de bourgeois intellectuel, puisque abonné à La France du Sud-Ouest[60].

Témoignage de Franca Magnani (été 1930)

Franca Magnani, journaliste et auteur italienne, fille de Fernando Schiavetti lui-même exilé italien à Marseille, se remémore dans son livre Eine Italianische Familie ses vacances en famille au château de Douazan chez les Campolonghi, pendant l'été 1930. Elle écrit : « Pour nous, les enfants, Nérac était un paradis : il y avait le château de Douazan, entouré de maisons plus modestes, elles-mêmes ceintes de champs et tout près, des bois, des vignes, des ruisseaux, des animaux : des taureaux, des mulets. Nous étions heureux comme des rois. Beaucoup d'enfants de réfugiés politiques étaient là et il y avait une « maison d'enfants » d'un genre particulier (politique, littéralement). Elle était surtout occupée par des mères qui, leurs maris restés en France ou à l'étranger, élevaient et consolaient leurs enfants »[61].

Luigi Campolonghi écrivain

Luigi Campolonghi a laissé une description poétique dans Pontremoli, Una cittadina italiana fra il 1880 e il '900, paru en 1928 et qu'il a en partie rédigé pendant ses années de vie au château de Douazan. Le , il écrit ainsi au château le Preludio de ce livre : « J'ai presque cinquante-deux ans (au moment où ce livre sort, j'en ai dix de plus) et depuis maintenant cinq ans, je viens de temps à autre dans ce château de Douazan, près de Nérac, en Gascogne, assiégé dans chaque fissure par de folles légions de lierre et dans chaque trou par de vibrantes phalanges d'abeilles. Le château — l'une de ces maisons de plain pied, longues et étroites comme les couloirs des couvents, qu'on appelle ici Certoses — se trouve à mi-pente, avec des vignes en haut et des prairies en bas ; la tour qui forme une bosse de pierre arabesque sur son dos, se termine en un toit ardu qui, en novembre, voit les pampres se parer de pourpre sur la colline, s'élevant jusqu'à l'excellent bosquet de la Motte (un toupet de chênes), tandis que les deux tours qui, de chaque côté, distinguent sa façade ancienne des murs récents, attendent de se mirer, en décembre, dans la glace des deux bassins en contrebas et, en mars, dans la blancheur vitreuse du givre suspendu aux jeunes herbes de la prairie qui descend vers la vallée lumineuse, au-delà de laquelle s'étend, jusqu'aux Pyrénées sereines et à l'océan invisible, la ligne sombre de la forêt landaise »[62].

Luigi Campolonghi se consacra également à l'écriture de ses mémoires et de poèmes pendant son séjour à Douazan. Ses mémoires furent publiés à Nérac, dans une petite imprimerie où travaillaient deux fils d'antifascistes, puis en 1962, aux éditions « Avanti ! » à Milan. Un recueil de poésies Esilio parut aux éditions E.S.I.L de Marseille en 1931[53],[63].

Départ des Campolonghi (1931)

Au début de l'été 1931, les relations entre Luigi Campolonghi et Luigi Della Torre s'étant dégradées, la famille Campolonghi quitte Douazan. Lidia Campolonghi raconte : « Et puis voilà qu'au début de l'été 1931, je me trouvais enceinte. [...] Mes parents durent à ce moment-là quitter Douazan, dont l'un des gendres du bailleur de fonds, le banquier et sénateur Della Torre, avait été chargé de s'occuper »[64],[65].

Luigi Campolonghi continue son activité antifasciste depuis Paris et d'autres lieux d'exil en France. Il rentre en Italie en 1943 après la chute de Mussolini et meurt le à Settimo Vittone[66].

Description architecturale

Le château est l'un des plus cachés de l'Albret, l'un des plus typiques avec un corps de logis central surmonté d'une haute toiture en pignon, flanqué au sud de deux tours carrées et au nord d'une tour d'entrée fortifiée et hexagonale qui occupe le centre de la façade, on admirera la sobre élégance dans son discret écrin de verdure[2],[3].

La tour hexagonale assurait jadis la défense du château. Le château a connu plusieurs phases de construction et d'aménagement s'étalant du XVe siècle au XIXe siècle. Cette succession de campagnes a façonné l'architecture du domaine, typique des résidences rurales gasconnes[5].

Le corps de logis du XVe siècle fut prolongé de chaque côté au XVIIe siècle de sorte que la façade nord forme un angle droit avec le long bâtiment des communs du XVIIIe siècle qui s'étendent sur une trentaine de mètres, enfermant aussi le pigeonnier du XVIe siècle et donnant à l'ensemble un aspect de cour intérieure[5]. Le pigeonnier circulaire est typique du patrimoine local, il est surmonté d'une échelle tournante.

Le manoir repose sur une longue terrasse fortifiée gazonnée qui forme belvédère sur le parc et une succession de collines boisées qui s'étendent jusqu'aux communes de Lisse, Andiran et Montgaillard[5].

Le corps de logis central présente des vestiges en pierre de taille datant du Moyen Âge, notamment sur l'élévation nord et le rez-de-chaussée sud, intégrés dans une maçonnerie plus récente. Reconstruit aux XVe et XVIe siècles, le corps principal est flanqué de pavillons d'angles et d'une tour d'escalier polygonale.

L'édifice se distingue par ses toitures variées : toits à longs pans en tuiles plates sur le corps ancien, tuiles creuses sur les extensions, pavillons d'angles coiffés de toits en pavillon et une tour d'escalier couverte d'un toit polygonal. La façade, ordonnancée, mêle pierre de taille et moellons enduits, avec des éléments décoratifs sculptés comme des pinacles, moulures et crochets encadrant la porte de la tour. L'ensemble témoigne d'une architecture rurale gasconne riche en histoire et adaptée aux besoins des différentes époques. Il domine la vallée de la Baïse.

Protection

Le château bénéficie d'une protection partielle (la tour d'escalier avec sa porte et le pigeonnier) au titre des monuments historiques depuis le [67].

Notes et références

Bibliographie

Annexes

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