Cité Mame

cité ouvrière à Tours From Wikipedia, the free encyclopedia

La cité Mame est une cité ouvrière dans la commune française de Tours (département d'Indre-et-Loire, région Centre-Val de Loire).

Faits en bref Situation, Coordonnées ...
Cité Mame
Photographie en couleurs d'une rue bordée de maisons toutes identiques.
Entrée de la cité par la rue Jules-Charpentier.
Situation
Coordonnées 47° 23′ 24″ nord, 0° 40′ 38″ est
Pays Drapeau de la France France
Région Centre-Val de Loire
Département Indre-et-Loire
Ville Tours
Quartier(s) Quartiers du Vieux-Tours
Morphologie
Type Cité ouvrière
Superficie 6 695 m2
Histoire
Création 1868-1874
Géolocalisation sur la carte : Tours
(Voir situation sur carte : Tours)
Cité Mame
Géolocalisation sur la carte : Indre-et-Loire
(Voir situation sur carte : Indre-et-Loire)
Cité Mame
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Sa construction est commanditée entre 1868 et 1874 par Alfred Mame, propriétaire et directeur de l'imprimerie et des éditions Mame, pour y loger 62 familles de ses employés dans des conditions de confort supérieures à la moyenne de d'époque, à raison d'une seule famille par maison, et pour un loyer très bas. Cette cité, organisée autour d'une place et de l'une des rues qui la desservent, est située à un kilomètre de l'imprimerie, à l'ouest du centre-ville. Elle s'inscrit, comme les nombreuses autres œuvres sociales qu'Alfred Mame met en place à destination de ses salariés, dans le courant paternaliste de l'époque dont l'une des figures de proue est alors Frédéric Le Play.

Jusqu'en 1963, elle reste propriété de la famille Mame et garde la même fonction de logement social destiné en priorité aux salariés de l'entreprise. Les logements, considérés comme spacieux au moment de leur construction mais qui s'avèrent exigus selon des normes plus modernes de confort, sont vendus individuellement après cette date. Un moment menacée de démolition, elle fait l'objet d'importantes rénovations depuis le début du XXIe siècle

Située dans le secteur sauvegardé de Tours, la cité figure à l'inventaire général du patrimoine culturel.

Localisation

Plan noir et blanc d'une ville avec deux bâtiments surlignés en couleurs.
La cité et l'imprimerie dans Tours à la fin du XIXe siècle.
  • Cité.
  • Imprimerie.

La cité Mame se développe entre la rue de la Bourde au nord et la rue Jules-Charpentier au sud sur une superficie de 6 695 m2, à proximité du prieuré Saint-Éloi[1] ; il s'agit là de l'extrémité sud-ouest des quartiers du Vieux-Tours.

La cité se situe à moins d'un kilomètre  environ un quart d'heure de marche à pied  à l'ouest de l'imprimerie, qui occupe alors un vaste quadrilatère au nord de la rue de l'Oratoire (future rue Néricault-Destouches). Celle-ci est percée en 1861 à la demande d'Alfred Mame pour faciliter la desserte de son entreprise[2],[n 1].

Ce quartier, bien qu'inclus dans le périmètre de l'enceinte construite aux XVIIe et XVIIIe siècles, n'est densément urbanisé qu'à partir de la seconde moitié du XIXe siècle[D 1]. Les maisons ou les fabriques déjà existantes dans ce secteur sont riveraines des voies de desserte, les parcelles enclavées n'étant pas bâties mais généralement dévolues au maraîchage[1]. Ce secteur de la ville est inondé en 1856[n 2].

Jusqu'en 1892, la rue Jules-Charpentier (maire de Tours de 1882 à 1884), sur laquelle s'ouvre la cité vers le sud, porte le nom de rue du Faubourg Saint-Éloi puis rue Saint-Éloi, du nom du prieuré qui se trouve à son extrémité occidentale[6].

Historique

Alfred Mame, propriétaire de la plus grande imprimerie de Tours dans la seconde moitié du XIXe siècle, s'intéresse au sort de ses ouvriers en dehors de son entreprise, dans le prolongement du courant hygiéniste et paternaliste en vogue au milieu du XIXe siècle. À l'occasion de l'exposition universelle de 1867 il reçoit un prix récompensant « les personnes, les établissements ou les localités qui, par une organisation ou des institutions spéciales, ont développé la bonne harmonie entre tous ceux qui coopèrent aux mêmes travaux et ont assuré aux ouvriers le bien-être matériel, moral et intellectuel »[D 2] ; il y rencontre Frédéric Le Play et s'engage encore plus résolument dans cette voie[7]. Cette rencontre a une autre conséquence puisque Mame devient l'imprimeur-éditeur de plusieurs ouvrages de Le Play[8].

Extrait du cadastre napoléonien où un quartier est mis en évidence par un ovale à contour rouge.
Site de la cité Mame, avant construction, sur le cadastre napoléonien (1826).

Pour loger une partie de ses employés, il fait construire, à partir de 1868, la cité qui portera son nom sur décision du conseil municipal de Tours approuvée à l'unanimité le [D 3]. Il en acquiert progressivement les terrains dès l'automne 1867, en limite de zone urbanisée. La ville de Tours, dont son ami Eugène Goüin est alors maire, réalise la viabilisation des terrains (voirie, éclairage public au gaz, adduction d'eau potable et assainissement)[1] dont elle prend en charge la moitié du coût, Mame finançant l'autre partie ainsi que la totalité du prix de la construction des logements. Ces opérations prennent un peu de retard en raison de la guerre de 1870 et de ses conséquences[D 3]. Les constructions, au fil de l'acquisition du foncier (dernières formalités administratives remplies en 1873), s'échelonnent jusqu'en 1874[D 4]. En 1876, Le Moniteur des architectes évoque un coût de construction de 3 200 F par maison[9].

Photographie en couleurs d'un alignement de petits maisons mitoyennes à la façade blanche.
Cité ouvrière de la Combe des Mineurs (Le Creusot).

Cette création est largement inspirée d’autres cités ouvrières construites en France comme celle de la chocolaterie Menier à Noisiel (Seine-et-Marne), le familistère de Guise (Aisne), les cités du Creusot (Saône-et-Loire)[1] ou la cité du Val des Bois dépendant de la filature de Léon Harmel à Warmeriville (Marne)[10]. Pour un loyer de l'ordre du tiers de celui pratiqué sur le marché local[D 5], Mame y loge 62 familles de ses employés, à raison d'une famille par maison, un « luxe » rare à l'époque. Le loyer annuel, variant en 1893 de 156 à 237 F selon la taille du logement[11],[n 3], est directement prélevé sur le salaire du chef de famille puis il est reversé du compte de l'entreprise à celui d'Alfred Mame, du moins jusqu'en 1883 ; le contrat de location est verbal[D 5].

La cité Mame reste ainsi la propriété personnelle d'Alfred Mame jusqu'à sa mort, survenue subitement le [D 6], puis celle de sa famille jusqu'en 1963, date à laquelle les pavillons sont progressivement vendus[12], en priorité aux locataires désirant rester sur place[13]. Dès le début du XXe siècle toutefois, certains logements sont occupés par des personnes extérieures à l'entreprise Mame[D 7].

Au milieu des années 1990 l'avenir de la cité, qui figure dans le périmètre révisé du secteur sauvegardé de Tours mais dont les aménagements demanderaient à être actualisés, est discuté ; sa démolition est une option. Elle est finalement conservée et des travaux de rénovation sont entrepris par la ville de Tours en 2012 (reprise des réseaux de distribution et d'évacuation, réaménagement de la place)[14]. En 2024, la place est entièrement redessinée, conçue comme un espace vert comprenant un jardin potager partagé[15].

Description

La cité

Extrait d'un plan moderée centré sur un quartier urbain.
Plan de la cité.

Sur des plans de l'architecte tourangeau Henri Racine[16]  également concepteur, entre autres immeubles, du cirque-théâtre d'Angers[17] , des petites maisons mitoyennes décorées de pierre de taille et brique à un étage avec un « jardin de poche » à l’arrière, presque toutes semblables, entourent une place rectangulaire plantée d’arbres (à l'origine un jardin avec un bassin central) et bordent la rue d'accès méridionale à cette place[12].

La cité est desservie par trois voies ; deux, au nord, s'ouvrent sur la rue de la Bourde et la troisième, au sud, débouche dans la rue Jules-Charpentier[D 6]. Les constructions s'effectuent en deux étapes : sont d'abord édifiées les maisons situées à l'ouest de la rue méridionale et autour de la place (52 logements), puis celles situées à l'est de la rue (10 logements). La numérotation des maisons suit l'ordre de leur construction, rompant avec l'usage qui voit la répartition des numéros pairs et impairs de part et d'autre des voies de desserte[D 6].

Il est décidé au moment de la construction que les voies de desserte seront données à la ville de Tours mais que la place centrale restera la propriété d'Alfred Mame qui tient à la conserver non bâtie[D 8].

Les maisons

Dessin en couleur du plan des étages des étages d'une maison.
Plan-type d'une maison de la cité.

Les logements sont construits de manière à respecter les principes d'« aération, salubrité et hygiène »[D 9]. Ils comportent généralement, au rez-de-chaussée, un vestibule, une salle de séjour ou une chambre (4 × 3,50 m) et une cuisine (2,10 × 1,25 m) en avancée sur la cour avec laquelle elle communique ; l'étage est divisé en deux chambres ; les combles mansardés proposent une chambre et un petit grenier, soit un total de 71 m2 de surface[14]. Le rez-de chaussée est éclairé par une fenêtre, le premier étage dispose de deux baies et les combles prennent jour par un vasistas. Toutes les fenêtres sont dotées de persiennes[9].

Certains de ces logements, disposés dans les angles de la cité, possèdent des fenêtres supplémentaires ; d'autres, au milieu des alignements des façades sur la place, sont plus grands et comportent des espaces supplémentaires dans les combles aménagés car, dans tous les cas, la surface au sol est de 26 m2[18]. Chaque maison est équipée de l'eau courante  l'alimentation se fait, comme dans une grande partie de la ville depuis 1854[19], à partir du Cher  et les eaux usées sont collectées[1] ; la fosse d'aisances qui les recueille est conçue pour desservir trois habitations[9].

Photographie en couleurs de deux portes semblables séparées par un cordon vertical de briques et pierres de taille.
Entrées de deux logements mitoyens.

Le chauffage est assuré par deux cheminées en marbre, une au rez-de-chaussée et une autre à l'étage. Les maisons disposent également, en sous-sol, d'une cave dotée d'un réduit pour le stockage du bois ou du charbon, accessible par une trappe dans le sol du vestibule et ventilée par un soupirail au ras du trottoir. Une petite cour pavée avec un minuscule jardinet et des toilettes s'ouvre à l'arrière ; en fonction des contraintes du parcellaire, la dimension du jardin varie selon l'emplacement du logement dans la cité[n 4]. Ces maisons-types sont accolées deux par deux, les conduits d'évacuation des cheminées étant mitoyens d'un côté, les escaliers regroupés de l'autre[D 10].

Photographie en couleurs de maisons avec pignons en façade.
Grands logements donnant sur la place.

Les façades, alignées, sauf une légère avancée pour les logements d'angle et ceux qui, plus grands, donnent sur la place , sont en moellons recouverts d'un enduit. Les encadrements des portes et fenêtres, dont les linteaux sont cintrés, présentent une alternance de brique et de pierre de taille. Le même dispositif se retrouve au niveau des chaînages d'angles ; il marque aussi la séparation entre deux logements. La couverture est en ardoise[1],[18]. Intérieurement, le rez-de-chaussée est carrelé, les étages recouverts d'un parquet ; les murs du vestibule, de l'escalier et des chambres sont tapissés[9].

Chaque unité, logement et cour, est enclose et la cité elle-même est entourée d'un mur d'enceinte[D 9] ce qui tend à l'isoler de son environnement et à renforcer les sentiments corporatistes de ses habitants[20].

Un rapport préparatoire pour l'Exposition universelle de 1889 à Paris vante le confort et la commodité des logements prévus pour une famille de dix personnes. Des publications de l'époque évoquent des « (maisons) à l'aspect joyeux, à la distribution agréable et l'emplacement très sain », des « logis propres, confortables et coquets où la famille entière peut se réunir, s'ébattre et vivre heureuse »[21]. Ces descriptions flatteuses apparaissent rapidement idéalistes, les logements ne pouvant accueillir convenablement que cinq personnes selon les critères retenus en 1932[D 11]. Par exemple, au premier étage, la « chambre d'enfant ou de jeune fille » mesure 2,10 × 1,80 m au sol[9].

La place

Un plan antérieur à la construction suggère un petit square ovale avec un bassin de forme irrégulière en son centre ; chaussées et trottoirs ne sont pas matérialisés. Dans les faits, le square est plus grand, rectangulaire, et des rues délimitent la place ; l'éclairage nocturne est assuré par un réverbère installé à chaque angle. Au début du XXe siècle, le square n'est plus qu'une pelouse plantée d'arbres entourant une pièce d'eau qui disparaît peu après[D 8].

La place n'est accessible que par des entrées dans trois de ses angles ; elle est entièrement entourée par les maisons dont toutes les ouvertures, portes et fenêtres, sont tournées vers elle[D 5] ; enfin, l'ensemble de la cité est lui-même enclos. Tout cet ensemble est peut-être fait pour renforcer encore le communautarisme de ses habitants, voire les préserver de l'influence idéologique du milieu extérieur[D 12].

Les œuvres sociales et l'exemple d'Alfred Mame

Les institutions créées à Tours

Une fois la cité construite, son concepteur continue à s'y intéresser ainsi qu'à ses habitants auxquels il rend parfois visite, surtout le dimanche matin ; les locataires en profitent pour lui demander les aménagements et réparations nécessaires dont le coût, semble-t-il, lui incombe[D 5]. Elle n'est toutefois qu'un des aspects des œuvres sociales d'Alfred Mame[22].

Dessin en noir et blanc et en perspective de l'atelier d'une usine au travail.
Atelier de pliure de l'imprimerie (1862).

Ce dernier cherche en effet à fidéliser les ouvriers sur son entreprise  ils sont plus de 1 500 au milieu du XIXe siècle, en comptant ceux d'une papeterie de La Haye-Descartes, au sud du département, qui appartient aussi à Mame et qui fournit l'imprimerie tourangelle[23]. Cette gestion du personnel est, à terme, plus rentable et productive que de devoir former régulièrement de nouvelles personnes et, de fait, un quart des employés de Mame ont plus de 20 ans d'ancienneté[24] ; c'est aussi un facteur de paix sociale[D 7],[25].

Bien qu'il cède officiellement la direction de l'imprimerie à son fils Paul en 1869, Alfred Mame reste très engagé dans les actions philanthropiques à destination de son personnel et peut même leur consacrer davantage de temps[26].

Dans cet objectif, de nombreux autres services sont proposés aux salariés de Mame et s'adressent à l'ensemble de la cellule familiale  il est fréquent que plusieurs personnes d'une même famille, dont des enfants, travaillent chez Mame[27]  : une crèche, une école et un ouvroir[n 5],[29] proches de l'imprimerie, tous ces services étant gratuits[24]. Mame propose aux enfants de ses ouvriers un apprentissage sur une durée de quatre ans, avec versement d'une prime croissant au fil de la formation[D 13]. Deux caisses de secours mutuel, une pour l'atelier d'imprimerie et l'autre pour l'atelier de reliure, une caisse de retraite et une participation des employés aux résultats de l'entreprise (ces deux structures fusionnant en 1893[30]) complètent ce dispositif[D 14],[31].

Les conditions matérielles au quotidien sont aussi améliorées par l'ouverture d'une boulangerie coopérative et d'une société alimentaire fournissant de la nourriture à prix réduit  elle n'est d'ailleurs pas exclusivement réservée aux employés Mame  installée près de l'imprimerie[29]. La journée de travail des femmes, chez Mame, se termine en outre une demi-heure plus tôt que celle des hommes afin de leur laisser le temps de faire leurs achats et de reprendre leurs enfants à la crèche avant de rentrer à la maison[D 15].

La cité ouvrière de Descartes

Photographie en couleurs d'une rue bordée de petites maisons basses identiques.
Cité ouvrière de La Haye-Descartes.

Près de la papeterie qu'il a fondée en 1857 à La Haye-Descartes (Descartes depuis 1967), Mame fait également construire une cité ouvrière sur le plan plus classique d'une « cité-rue » ; à la différence de celle de Tours, les 120 maisons en sont données aux ouvriers « en procédant par ordre d'ancienneté » et elle est conçue comme une véritable petite ville dotée d'une certaine autonomie avec, dans le même périmètre, une école, une chapelle, un lavoir et un établissement de bains[D 16].

Comme à Tours, les habitations de cette cité sont vendues à des particuliers dans les années 1960[32].

Les autres lotissements ouvriers d'Indre-et-Loire inspirés de la cité Mame

L'exemple de la cité Mame inspire peut-être d'autres constructeurs en Indre-et-Loire. À la fin du XIXe siècle, deux petites cités ouvrières sont mentionnées à Amboise et trois autres à Tours dont l'une à l'initiative de la famille Goüin, mais aucune d'entre elles n'adopte le plan de la cité Mame[D 7].

Notes et références

Voir aussi

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