Conjuration des pages
From Wikipedia, the free encyclopedia
La conjuration des pages est un complot politique, survenu à l'automne 327 av. J.-C., visant à assassiner Alexandre le Grand. Le complot est fomenté par des pages royaux à la suite de la punition infligée à Hermolaos. Cet épisode s'inscrit dans le contexte des tensions croissantes entre Alexandre et certains membres de son entourage, en raison notamment de son adoption des coutumes perses et de son pouvoir de plus en plus absolu. Le personnage central de cette affaire est Callisthène, neveu d'Aristote et historiographe officiel d'Alexandre qui meurt en captivité, même si son implication réelle n'est pas prouvée.

Sources littéraires
La conjuration des pages est principalement relatée par Arrien dans l'Anabase, par Quinte-Curce au livre VIII de l'Histoire d’Alexandre et par Plutarque dans les Vies parallèles. Dans l'Anabase, Arrien s'appuie sur deux sources contemporaines des événements : Aristobule et Ptolémée[1]. Ces sources sont considérées comme fiables par l'auteur, mais il convient de noter qu'Arrien est un admirateur d'Alexandre et que ses sources elles-mêmes sont issues de compagnons d'Alexandre[2]. L'objectivité des propos d'Arrien doit donc être considérée avec un certain recul. Quinte-Curce offre un récit plus dramatique et romanesque, riche en discours et en détails psychologiques. Quant à Plutarque, il privilégie l'analyse morale et le portrait psychologique. Il insiste sur la colère d'Alexandre, sur les soupçons qui pèsent sur Callisthène, et sur la répression qui s'en suit.
Contexte historique

En 327 av. J.-C., Alexandre se trouve en Bactriane, récemment conquise. Alors que les troupes macédoniennes ont quitté leur terre natale depuis plus de sept ans, le séjour dans les satrapies orientales de l'ancien Empire perse pèse fortement sur l'entourage du roi. Trois ans auparavant, à l'automne 330, Philotas, fils de Parménion et hipparque de la cavalerie, est jugé et exécuté par lapidation pour ne pas avoir dénoncé un complot intenté contre la vie du roi. Son père, qui critique la politique d'Alexandre et dont ce dernier craint l'influence, est quant à lui assassiné. Par ailleurs, en 328, Alexandre tue de ses propres mains le fidèle Cleitos dans un accès de colère[3].
Les contestations montent car Alexandre est jugé tyrannique et trop proche des coutumes perses, tout en faisant de plus en plus référence dans ses discours à ses origines divines. Après son mariage avec la princesse bactrienne Roxane, désavoué par une partie des élites macédoniennes, Alexandre impose l'instauration du rituel de la proskynèse et « ordonne que, tout comme les Perses, les Macédoniens le salu[ent] en l'adorant prosternés contre terre »[4]. Chez les Perses, ce geste signifie la reconnaissance de la supériorité sociale de la personne à qui il est adressé. En revanche, pour les Grecs, la proskynèse est un rituel réservé à l'adoration des dieux. En outre, ce rituel est, aux yeux des Grecs, un « motif illustrant le despotisme perse »[5]. L'affaire de la proskynèse ramène ainsi au premier plan les objections macédoniennes face à la nouvelle monarchie de type perse, en particulier à l'aura quasi divine qu'Alexandre semble vouloir associer à son pouvoir. Callisthène, neveu d'Aristote et historiographe officiel d'Alexandre, exprime de vifs reproches au sujet de la prosternation et se fait le porte-parole des traditionalistes qui refusent ces usages « barbares ». Selon Callisthène, Alexandre viole le nomos (la loi) des Grecs en tentant de leur imposer ce rituel. Callisthène manifeste sa vive opposition dans un discours rapporté notamment par Arrien, Quinte-Curce et Plutarque.
Rôle des pages royaux
Le corps des pages royaux (basilikoi paidès) — appelés aussi Cadets — a été fondé par Philippe II[6]. Il s'agit des adolescents recrutés dans les familles aristocratiques[7]. Les pages royaux n'exercent aucun rôle direct dans la haute politique, leur enrôlement servant avant tout à les initier progressivement aux responsabilités de la vie politique et à se ménager le soutien des grandes familles aristocratiques. Parmi les compagnons d'Alexandre ayant été page peuvent être cités Héphaistion, Perdiccas, Ptolémée et Lysimaque.
Après une période de formation de quatre ans, les pages deviennent Compagnons du roi. Pendant leur formation, les pages gardent le roi pendant son sommeil, lui fournisent des chevaux, l'aident à monter sur son cheval, l'accompagnent lors des chasses royales et le servent lors des banquets officiels[8]. Les pages peuvent espérer une carrière à vie à la cour ou même un poste prestigieux. Ils peuvent aussi être considérés comme des otages détenus par la cour royale afin de garantir la loyauté et l'obéissance de leurs pères aristocratiques. Les châtiments infligés aux pages, comme la flagellation, parfois pratiquée par le roi en personne, ont donné lieu à des intrigues et à des conspirations, tout comme les fréquentes relations homosexuelles entre les pages et l'élite, parfois avec le roi lui-même[réf. nécessaire].
Déroulement de la conjuration
À l'automne 327 av. J.-C. au cours d'une chasse royale en Bactriane, Hermolaos, un page âgé de 17-18 ans, tue le sanglier que le roi se réserve[9]. Il est aussitôt puni par Alexandre, qui le fait fouetter et le prive de son cheval, comme le veut la coutume macédonienne lorsqu'un page commet une faute. Offensé, Hermolaos n'accepte pas cette sanction et trouve le réconfort et la compréhension auprès de son amant Sostrate qui, selon Quinte-Curce, le persuade de rejoindre un complot contre le roi. Ces derniers conspirent avec sept autres pages, dont Antipater, fils du précédent satrape de Syrie Asclépiodore, Épiménès, fils d'Arséos, Anticles, fils de Théocrite, et Philotas, fils de Carsis le Thrace pour assassiner Alexandre. Arrien, Plutarque et Quinte-Curce, au delà de la vexation du jeune page, parlent d'une rancœur plus lourde à l'égard du roi, après les meurtres de Parménion, Philotas et Cleitos. L'affaire de la proskynèse[réf. souhaitée]. Les conspirateurs prévoient d'assassiner Alexandre dans son sommeil, lorsqu'ils seront chargés de garde de nuit. Ils attendent trente-deux jours afin d'être tous de service ensemble la même soirée. Cependant, Alexandre fait indirectement échouer leur plan en restant dehors et éveillé toute la nuit à boire. Selon Arrien, Épiménès, l'un des conspirateurs, révèle le plan fraîchement échoué à son amant Chariclès, qui informe à son tour le frère d'Épiménès, Euryloque, qui avertit Ptolémée. D'après Quinte-Curce, l'histoire est légèrement différente : Épiménès aurait directement informé son frère Euryloque qui avertit Ptolémée et Léonnatos, l'un des sômatophylaques d'Alexandre.
Conséquences de la conjuration

Alexandre et son entourage incriminent Callisthène[10], qui s'occupe également de la formation des jeunes pages. Selon Quinte-Curce et Plutarque[11], Callisthène aurait dit à ses jeunes adeptes qu'ils doivent désormais se considérer comme des hommes et que leur valeur seraient reconnus en tuant l'homme le plus vaillant. Callisthène souffre de l'attitude de son roi, qui s'est retourné contre ses plus vieux amis et qui a adopté les mœurs des vaincus. Cependant selon Arrien, malgré les arguments de Ptolémée et d'Aristobule, nul n'a pu prouver la complicité réelle du neveu d'Aristote.
Callisthène est jeté en prison à Bactres et meurt en captivité quelques mois plus tard[10]. Il n'existe pas de consensus sur les circonstances de sa mort[12] : il serait mort « naturellement », ou alors pendu, crucifié ou sous la torture. La thèse de la mort naturelle laisse à penser qu'Alexandre l'aurait maintenu en captivité afin de le faire juger par la ligue de Corinthe pour trahison. Euryloque, qui a averti les proches du roi, est récompensé de sa loyauté, tandis que son frère Épiménès est gracié. En revanche, les autres conspirateurs sont tous condamnés et exécutés par lapidation par le corps des pages royaux, chacun faisant durer la souffrance des conspirateurs pour affirmer son dévouement au roi. Les familles des conspirateurs est également touchée : Sopolis, le père d'Hermolaos, commandant d'un escadron de cavalerie, est renvoyé en Macédoine. Le père de Sostrate, Amynthas, satrape de Syrie, perd également son poste après l'exécution de son fils.
Cette conjuration a des conséquences sur les relations entre Alexandre et Aristote. Dans une lettre rapportée par Plutarque, Alexandre aurait menacé de punir non seulement le « sophiste » Callisthène, mais aussi « ceux qui me l'ont envoyé », une pique évidente à Aristote, perçu comme responsable indirect de cette sédition[9]. L'admiration mutuelle entre le roi et le philosophe se transforme en suspicion et en amertume. Du côté d'Aristote, resté à Athènes, la mort de Callisthène représente un choc personnel et idéologique : elle symbolise l'échec de l'éducation philosophique face à la dérive autocratique d'Alexandre, que le philosophe critique par la suite dans des écrits ou des correspondances, comme une lettre à Antipater, régent de Macédoine, où il déplore la tyrannie du roi[9]'[13]. Alexandre, de son côté, ne rompt pas formellement avec son ancien maître, mais la confiance s'est effritée ; des rumeurs postérieures, amplifiées par la légende, vont jusqu'à accuser Alexandre d'avoir ourdi l'empoisonnement d'Aristote.
Loin d'être un simple fait divers de cour, la conjuration des pages montre les fractures culturelles, politiques et affectives d'une conquête qui, à mesure qu'elle s'étend, a creusé un fossé entre Alexandre et une partie de son entourage. Elle marque aussi un tournant : après 327, la suspicion s'installe dans l'entourage d’Alexandre, et la répression qui s'ensuit accentue la distance entre le roi et une partie de l'aristocratie macédonienne traditionaliste[14].