- « Rethorisienen doen tvolc lachghen, maer selve zy weenen.
- Dus is de cunste van cleenen proffytte. »
- « Les rhétoriciens font rire les gens, mais eux, ils pleurent.
- Ainsi, le bénéfice de l'art est minime. »
- Cornelis Everaert[10]
Entre 1509 et 1538, mais avec une interruption de 1513 à 1523, il écrivit 35 jeux sérieux et comiques. Aux premiers appartiennent ceux traitant les sujets dévotionnels (dix jeux) et sociopolitiques (dix moralités), aux derniers les jeux de table et les sept esbattements, presque tous des pièces de circonstance[11],[1]. Ainsi, le jeu des laboureurs serviables et des négociants (Ghewillich Labuer ende Volc van neeringhe) de 1526 fut écrit à l'occasion du traité de Madrid[11].
Quoiqu'il dénonce, ne le cédant en rien à ses contemporains, les mauvaises mœurs des prêtres et surtout des moines, qu'il dépeint avec sa raillerie spirituelle dans ses farces et dans ses pièces sérieuses, il demeure toutefois un fils crédule de l'Église au début de la Réforme, qui ne désapprouve même pas le supplice du bûcher auquel les « hérétiques » étaient condamnés, comme il l'indique à quelques reprises dans ses pièces[12]. Dans ses pièces conservées, il se présente comme un homme conservateur du Moyen Âge, qui veut résoudre les problèmes religieux et sociaux par des moyens complètement désuets à son époque. Son sentiment social prononcé le pousse à critiquer l'ordre établi, tout en dépassant parfois largement les bornes de la bienséance, comme en témoigne l'interdiction par les autorités de la représentation de certains jeux. Cependant, dans les pièces tolérées est réclamé le respect du peuple dû au gouvernement [1].
Dans le jeu du vignoble (Spel van den Wynghaert), de 1533, le dramaturge critique de façon virulente le péché de la hérésie (« Lazarussche sonde der Ketterye ») ; cette pièce est une adaptation de la parabole des ouvriers envoyés à la vigne. Le jeu de la pluie légère (Spel van den Zoeten Reyn) traite de la victoire remportée à Pavie en 1525. Le jeu du combat (Het Spel van den Crych), en fait celui de la cupidité, fut interdit parce que l'auteur se serait trop éloigné de la vérité (« […] te veel de waarheid in noopte […] »). Le jeu de la monnaie inégale (Spel van d'Ongelycke Munte) subit le même sort.
C'est dans les farces qu'Everaert déploie le plus son art. Dans ces pièces comiques, il vise les femmes en particulier[11] ; la cause des désaccords conjugaux réside généralement dans le sang-froid de l'homme et la trop grande avidité de la femme[13]. Dans l'esbattement du méchant et de l'impertinent (Stout ende Onbescaemt), une femme adultère ouvre la pièce par un monologue où elle se plaint de son mari, dont le corps manque de vigueur et de joie[14]. De façon indécente, elle fait savoir qu'elle est hantée par le désir brûlant de s'amuser avec un autre homme, ne fût-ce qu'un bedeau ou un clerc[15]. Dans l'esbattement du pêcheur (Esbatement van den Visscher), une femme en détresse confesse à son mari que celui-ci n'est le père biologique que de l'aîné de leurs trois fils[11], le cadet et le benjamin étant respectivement du valet et du chapelain[16].
Sa pièce la plus connue est l'esbattement de la petite bourgeoisie et de la tribulation (Esbatement van Scamel Gemeente ende Tribulasie) : les gens ordinaires, par une trop grande prospérité induits à la richesse, la cupidité et d'autres péchés, sont retenus de cette dépravation « grâce » à la tribulation, c'est-à-dire les troubles[11],[17]. Le pauvre ouvrier (« Scaemelen Arbeyder ») est appris qu'en vivant au-dessus de ses moyens, il s'est infligé ses malheurs à lui-même. Après avoir reconnu sa culpabilité, il reçoit d'une personnification du sentiment raisonnable (« Redelic Ghevoel »), qui lui rappelle en passant le sort de Job, un tabouret appelé « Patience » (« Patiencie »), sur lequel il peut s'appuyer. Le pauvre ouvrier, complètement convaincu, se promet :
- « Ic zal my gheerne pacientich houden
- Ende lenen gherustelic up mynen stocke. »
- « Volontiers, je vais patienter
- et m'appuyer sur ma canne, en toute quiétude[18]. »
Everaert devrait être considéré comme un génie incompris en son temps, car aucun rhétoricien et que peu de dramaturges avant ou après lui n'atteignirent un niveau comparable dans le genre comique[1].
Par son orthodoxie assagie, où l'élément éthique est prédominant, par l'intérêt porté à la vie sociale et domestique, qui relègue les questions religieuses à l'arrière-plan, et par la volonté de versifier des morceaux légers et joyeux à une époque turbulente, Everaert représente une attitude caractéristique de nombreux catholiques romains de son temps[19].