Crypte Notre-Dame-des-Champs

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La crypte Notre-Dame-des-Champs, dite crypte Notre-Dame des Champs au Carmel du faubourg Saint-Jacques[1], Saint-Denis-sous-terre[2], crypte de Saint-Denis[3],[4],[1], ou crypte du Carmel[5],[6],[7], est une crypte située entre 10 et 12 mètres sous le parking souterrain de l'immeuble au numéro 14bis rue Pierre-Nicole dans le 5e arrondissement de Paris. Vestige de l'ancienne église Sainte-Marie-des-Vignes du prieuré bénédictin de Marmoutiers (XIe et XVIIe siècles)[8],[9],[10], la crypte est considérée dans la tradition populaire comme le lieu des premières conversions faites par saint Denis[11].

Lieu de mémoire stratifié, étroitement lié à Saint Denis et aux origines du christianisme parisien, marqué par la présence successive des bénédictins, des premiers dominicains et des carmélites, la crypte demeure aujourd’hui une propriété privée, fermée au public[4],[9].

Arrivée de s. Denis à Paris. Maître de Fauvel. Enlumineur. Dans Vita sancti Dionisii Parisiensis episcopi et martyris, traduction anonyme du XIIIe siècle, sous le titre Vie de S. Denis ; Vita sancti Eustachii, F. 22. 1330-1340.

Grégoire de Tours (538-594), historien gallo-romain et évêque de Tours, rapporte que saint Denis, premier évêque de Paris (martyr vers 250-272) fut envoyé par le pape Fabien vers 250 avec sept autres évêques pour évangéliser la Gaule, et qu’il fut désigné pour Paris (Lutèce), où il fut martyrisé par l’épée[12]. La tradition : Saint Denis fonda à Paris trois églises. La première, l'église Saint-Benoît-le-Bétourné (détruite en 1831) fondée au nom de la Trinité, ainsi qu’on pouvait le voir dans un vitrail de ladite église, où il était écrit : « Dans ce sanctuaire, saint Denis commença à invoquer le nom de la Sainte Trinité ». La deuxième, saint Étienne-des-Grès (détruite en 1792), ainsi nommée parce que saint Denis et sa compagnie venaient de Grèce. La troisième, Notre‑Dame‑des‑Champs[13], s’élevait sur l’emplacement d’un ancien temple dédié à Mercure. L’idole, selon la légende, fut renversée par saint Denis, qui en chassa le démon, puis consacra le lieu à la Mère de Dieu. Il y élut domicile et y fut arrêté[14]. André Favyn, érudit du XVIIe siècle, écrit que cet Oratoire « fut au même lieu ou est la cave sur (...) l’Église de Notre Dame des Champs, telle qu’on la voit à présent [1612], sur le pinacle de laquelle l’on voit encore l’image de l’Archange Saint Michel, Ange tutélaire et gardien de la France, insculpé à l’antique tenant une balance »[15].

Les églises Saint-Benoît-le-Bétourné, saint Étienne-des-Grès et Notre-Dame-des-Champs en détail du plan de Lutèce (Paris) déssiné par Nicolas de Delamare, Cartographe (1639-1723)[16].

Selon la tradition, saint Denis a exercé son ministère dans le faubourg Saint‑Jacques à Lutèce, quartier alors réputé pour ses nombreuses carrières, à proximité de l’actuelle rue Saint-Jacques, nom dont le tracé nord‑sud correspond au cardo de la cité romaine. C’est là qu’il rassembla les premiers chrétiens et célébra les offices, avant d’y être arrêté et de subir son martyre. À cette époque, les fidèles se réunissaient dans des cavités naturelles pour échapper aux persécutions et pratiquer leur culte en secret ; ces abris souterrains donnèrent naissance aux premières cryptes, du grec kryptós, « caché ». Située hors des murs de Paris à l’époque gallo‑romaine, la région du faubourg Saint‑Jacques se distinguait déjà par l’abondance de ses carrières. L’association traditionnelle entre la crypte et saint Denis est attestée par différents documents historiques rédigés par les ordres religieux successifs qui ont construit et préservé les églises et lieux de culte sur le site, notamment les Bénédictins (XIe et XVIIe siècles) et les Carmélites (XVIIe et XXe siècles). Sa mémoire fut préservée par le nom « Saint-Denis-sous-terre », donné à ce qui devint la crypte de l’église médiévale[2]. Raoul de Presles, au XIVe siècle, en attribua la fondation au saint lui‑même, et, pendant plusieurs siècles, le clergé de Notre‑Dame perpétua cette mémoire par les processions annuelles des Rogations, ponctuées d’un sermon en son honneur[9]. Charles Le Maire, historien du XVIIe siècle, observe que la chapelle souterraine « marque une haute antiquité », tout en précisant qu’on ne saurait rien affirmer de certain au sujet de sa fondation[3]. Charles Clair (1835-1899), dans La Vie de saint Ignace de Loyola d’après Pierre Ribadeneira, précise : « Suivant la tradition, c’est dans la cave ou crypte de cette église que le grand apôtre de la cité, saint Denis, aimait à se retirer, et qu’il fut saisi par persécuteurs. On la nommait ‘’Saint-Denis-sous-terre’’, et l’on y venait en procession un des jours de l’octave de l’évêque martyr. »[2]. Cette dévotion perdure comme attesté dans des calendriers populaires du XVIIIe siècle, dont la crypte est inscrite comme station de l’octave de saint Denis (célébré en octobre) : « La troisième [station] aux Carmelites du Faubourg Saint Jacques en une Chapelle souterraine qui servit de retraite à ces Apôtres de la France » en calendrier de 1744[17] et « 1° Aux Carmélites de N. D. des Champs, dans la crypte de Saint-Denis (...) 4° Aux martyrs (Montmartre), dans la grotte où saint Denis s’est retiré » en calendrier de 1759[2].

C’est dans ce contexte qu’une tradition, longtemps vénérée par les Parisiens, rattache l’origine de la crypte de Notre‑Dame‑des‑Champs à l’apostolat de saint Denis. Selon Clair : « Cette chapelle, de tout temps chère aux Parisiens, est une des plus anciennes églises de la ville. L’on tient que saint Denys ayant fait un Oracle dedans le temple de Mercure, de Cérès ou de quelque autre idole (car cela est en doute), près Paris, il le dédia en l’honneur de Dieu et de la Vierge sacrée, Marie. C’est celui même depuis dit Notre-Dame des Champs. »[2]. Selon cette légende pieuse, saint Denis, installé dans une carrière devenue crypte, transforma un temple païen en sanctuaire marial, y réunissant ses disciples pour la prière et l’eucharistie, avant d’y être saisi par les persécuteurs. Dès le VIe siècle, une chapelle fut construite au-dessus de la carrière devenu crypte. L’abbé Hilduin (IXe siècle) ou Jacques de Voragine (XIIIe siècle) en font un lieu d’oracle dédié à la Vierge, préfigurant l’église Notre-Dame-des-Champs (rebâtie avec sa chapelle souterraine sous Robert II, premier fils Hugues Capet, Xe et XIe siècles). Hors cette église, contre la muraille, à l’entrée du cimetière, se trouvait une pierre sur laquelle était peinte l'image de la Vierge à l’Enfant. Cette icône, réputée fort ancienne par diverses sources, était vénérée dès les origines du culte marial sur le site. Au XVIe siècle, à l’époque du prieuré bénédictin, elle est décrit peinte d’or et d’argent sur une pierre carrée[14]. Au XVIIe siècle, au temps du Carmel de l’Incarnation, elle est décrit peinte en bleu et rouge sur une pierre d’un pied de diamètre[18]. Ces deux descriptions convergent néanmoins sur l’inscription placée au-dessous :

Extrait du livre Les Antiquitez, histoires et singularitez excellentes de la ville, cité et université de Paris de Gilles Corrozet (1569). « [Il fonda aussi l’église & prieuré de notre Dame des champs, près Paris, au lieu ou par avant saint Denys avait ia édifié une église, comme i’ay dit. Hors cette église, contre la muraille, à l’entrée du cimetière, est une pierre carrée, dans laquelle est peinte d’or &] d‘argent l’effigie notre Dame bien antique, & dessous est écrit : Site viator iter Mariam reverenter honora, Nam fuit hæc saxo primum de picta minori, Quod medium spectas, Ad sculptan primitus aedes, Et basilica tenet tanto de nomine d.cta »[14].

« Siste viator iter, Mariam reverenter honora, Nam fuit hæc faxo prima de picta minori , Quod medium spectas. Ad sculpta primitus ades Et basilica tenet tanto de nomine dicta. » [Arrête-toi voyageur, interromps ton chemin, Et rends hommage respectueusement à Marie. Car ce fut ici, j’en ai foi, la première peinture modeste, Que tu contemples au centre. Aux sculptures tu arrives premier, Et la basilique porte un nom aussi grand tiré de celui dont elle tire son nom.] [14],[18],[19],[15].

Emmanuel-Ceslas Bayonne, dans son livre Vie du B. Réginald de Saint-Gilles, raconte: « Les païens de la vieille Lutèce y ensevelissaient leurs morts, et une tradition, chère à tous les Parisiens et religieusement conservée d'âge en âge, assurait que Saint Denis, leur premier évêque, s'y était souvent réfugié dans un souterrain pendant les persécutions. Il y réunissait ses disciples et son troupeau autour d'un autel où il célébrait les saints mystères, d'une chaire d'où il leur prêchait l'Évangile, et d'une image, peinte, dit-on, par Saint Luc, qui représentait la très sainte Vierge tenant l'Enfant Jésus entre ses bras. C'est là que les bourreaux étaient venus le surprend et le charger de chaînes pour le conduire au martyre. Depuis, les fidèles, pleins de vénération pour ce souterrain, berceau glorieux de leur église, le transformèrent en un sanctuaire qui servit plus tard de crypte à l'église de Notre-Dame-des-Champs. »[20]

La crypte abritait deux statues de la Vierge, toutes deux antérieures à l’installation du Carmel de l’Incarnation en 1602 et vénérées par d’anciennes confréries mariales. Une de ces statues, en pierre, figurait Marie assise sur un piédestal, tenant son divin Fils dans ses bras, avec entourage en pierre représentant un concert d'anges tenant divers instruments de musique et, au sommet, un Saint-Esprit descendant sur la tête de la Vierge: c’était Notre-Dame du Chapelet, particulièrement honorée par une confrérie de ce nom, transférée après la cession du prieuré à Saint‑Jacques‑du‑Haut‑Pas[18],[8]. L’autre, en bois, représentait Marie tenant sur ses genoux le corps du Christ descendu de la croix ; statue vénérée par une autre confrérie, sous le titre de Notre‑Dame du Psautier. Charles Clair note cette image primitive sous le grand autel de la crypte : « une image de la Sainte Vierge, sculptée en bois, qui tenait son divin Fils mort sur ses genoux, et qui est (selon toutes les apparences) celle qui, de toute antiquité, a été honorée par une congrégation particulière, sous le nom de Notre-Dame du Psautier. Saint Ignace aimait beaucoup cette petite chapelle, qui lui tenait lieu du cher sanctuaire de Notre-Dame de Viladordis »[2]. Selon Claude Malingre, dans la crypte où ces deux statues étaient honorées « se sont faits autresfois plusieurs grands miracles, mesmes en ces derniers temps, ainsi que les anciens du fauxbourg l’ont attesté, tant pour en avoir esté les tesmoins oculaires que pour l’avoir receu par tradition de leurs pères »[8].

Ainsi, selon la tradition chrétienne ancienne, la carrière située au sud de Lutèce aurait abrité saint Denis, premier évêque de Paris, et ses disciples durant les persécutions du Ier siècle, et serait devenue, par la prédication et le martyre de saint Denis, un sanctuaire souterrain dédié à la Vierge Marie: la crypte dite “Saint‑Denis‑sous‑terre”, berceau du culte marial de Notre‑Dame‑des‑Champs, où les fidèles vénéraient l’apôtre de Paris et l’icône primitive de la Mère de Dieu.

L’église Notre-Dame-des-Champs et conservation de la crypte à l’époque médiévale

Établie en périphérie des zones habitées durant le Haut Moyen Âge, l'église de Notre-Dame-des-Champs figure parmi les bénéficiaires des legs du testament d’Ermentrude (Ermintrude / Erminethrudis, ~590-630)[21], aristocrate mérovingienne de haut rang, active dans la région parisienne, connue uniquement par son testament, le seul document écrit par une femme conservé de cette époque en Occident chrétien. Il lègue des biens à 13 églises et communautés de Paris et sa région probablement pour entretenir la mémoire de saint Denis. Selon Victor Mortet (1855-1914) dans Étude historique et archéologique sur la cathédrale et le palais épiscopal de Paris du VIe au XIIe siècle (1888), d’après Jules Tardif (Monuments historiques : Cartons des Rois[22]), le testament mentionne la cathédrale Saint-Denis qui figure sous le nom de très sainte église de la Cité « Sacrosancta ecclisia civitatis Parisiorum », distinguée des églises secondaires qui figurent sous le nom de Basilicae, situées hors de la Cité ou aux environs de Paris et qui portent toutes un vocable déterminé[21], dont la Baselicae domnae Mariae et Basilcae domni Stefani. Le testament précise :

« Baselicae domnae Mariae gavata argentea valente sol. duodece et cruce aurea valente sol. Septe, dari jubeo » [À la basilique de la dame Marie j’ordonne qu’on donne une tasse d’argent valant 12 sous et une croix d’or valant 7 sous.] [23].

À l’époque, Notre-Dame de Paris n’existait pas encore, mais le site était déjà occupé par des églises antérieures, dont l’une a été identifiée par des historiens comme Josiane Barbier comme dédiée à la Vierge dès l’époque carolingienne ; l’église primitive sur ce site pourrait correspondre à la Baselicae domnae Mariae mentionnée dans le testament d’Ermentrude[24]. Pourtant, selon Mortet, Baselicae domnae Mariae et Basilcae domni Stefani paraissent bien extra muros selon le Testament et seraient sans doute les églises qu’on nomma plus tard Notre-Dame-des-Champs et Saint-Etienne des Grés, les deux situées au sud de la Seine[21]. En outre, selon les travaux les plus récents et exhaustifs compilés de 1972 à 2022 par Françoise Prévot et Michèle Gaillard, qui synthétisent les données archéologiques, épigraphiques et textuelles issues de recherches collectives du CNRS et d’équipes interdisciplinaires, la Baselicae domnae Mariae est identifiée comme l’église Notre-Dame-des-Champs[25]. Ainsi, le legs du testament d’Ermentrude identifieraient l'église Notre-Dame-des-Champs (Baselicae domnae Mariae) et confirmerait son rayonnement dès le VIe siècle, avant les mentions attestant sa reconstruction au début du IXe siècle dans la vaste plaine (campi) où débutait la route romaine d’Orléans, au sud de la montagne Sainte-Geneviève[20], et avant l’arrivée des moines bénédictins de Marmoutiers au XIe siècle. Les études de Michel Fleury attestent une origine mérovingienne de l'église[26].

"Dilectis filiis Priori et conventui Sanctce Mariæ de Vineis, extra portam Parisiensem". Bulle Papale Honorius III 26 Février 1220. Archives Nationales L 240

L’histoire de l’église Notre-Dame-des-Champs sort de l’ombre à la fin du XIe siècle, sous le règne du capétien Henri Ier (roi de France), lorsque l’évêque de Paris et le chapitre de la cathédrale acceptent de donner l’église et ses biens à l’abbaye de Marmoutiers-lez-Tours (fondée par saint Martin à la fin du IVe siècle). Les moines bénédictins de Marmoutiers-lez-Tours y sont attestés dès l’année précédant 1220 : avant d’être surnommé « Notre-Dame-des-Champs » le site y est nommé « Conventus Sanctae Mariae de Vineis » (« Sainte-Marie des Vignes »), en référence aux vignes environnantes, comme l’attestent les bulles papales du début du XIIIe siècle de Honorius III et Honorius IV[20]. Cette désignation est particulièrement mise en lumière dans la bulle du pape Honorius III (, Viterbe), adressée aux « Dilectis filiis Priori et conventi Sanctae Mariae de Vineis, extra portam Parisiensem »[27], c’est-à-dire « Aux chers fils, le prieur et le couvent de Sainte-Marie des Vignes, hors la porte de Paris », localisant précisément le prieuré bénédictin de Marmoutiers dans le faubourg Saint-Jacques, en dehors des murailles médiévales[20] . Ce positionnement périphérique renforce le lien direct avec la tradition du christianisme primitif : la crypte, nommée « Saint-Denis-sous-terre » est décrite comme le refuge où Saint Denis, premier évêque de Lutèce, priait en secret avec ses disciples, célébrait les mystères et fut appréhendé par les persécuteurs romains, avant son martyre au Montmartre ; un site isolé et riche en carrières, idéal pour le culte clandestin hors des portes païennes de la ville antique[2]. Les bénédictins de Marmoutiers transforment l’église en prieuré bénédictin au XIIe siècle jusqu’au début du XVIIe siècle, tout en desservant la population croissante des environs.

Notre-Dame-des-Champs au XVIe siècle. Détail du plan de Truschet et Hoyau, 1552 (UBBasel Map 155u Kartenslg AA 124).

Au début du XIIIe siècle, les frères dominicains s’installent à proximité, dans un hospice qui leur est donné au bord du mur de Philippe Auguste. En , Réginald de Saint-Gilles, dit d’Orléans, compagnon de saint Dominique envoyé à Paris pour soutenir la communauté naissante et recruter parmi les maîtres et étudiants de l’Université de Paris, y meurt subitement[20]. Dévot fervent de la Vierge Marie, qui l’avait miraculeusement guéri d’une fièvre mortelle à Rome quelques années plus tôt, il se rendait fréquemment prier à la crypte de Notre-Dame-des-Champs, invoquant à la fois saint Denis, dont il poursuivait l’œuvre apostolique, et la Vierge, protectrice de l’Ordre. Le prieuré bénédictine de Notre-Dame-des-Champs abritait et vénérait alors une très ancienne image de la Vierge à l’Enfant [10],[20], probablement conservée depuis la reconstruction de Notre-Dame-des-Champs sous Robert II au Xe siècle, mentionnée par Gilles Corrozet[14]. Selon la tradition, c’est sous le regard de cette image que Réginald voulut reposer : ne pouvant être enterré parmi ses frères, il fut inhumé dans le petit cimetière bénédictin, au nord du cloître et de l’église Notre-Dame-des-Champs. L’inscription de son tombeau, rapportée par le père Mallet, affirmait que le « bon saint Renaud » y reposait, lieu de miracles et de guérisons de fièvres ; ce tombeau se trouvait dans le petit cimetière bénédictin, au nord du cloître et de l’église, près d’une image de la Vierge peinte d’après l’original attribué à saint Denis[20]. Selon Jourdain de Saxe (1190-1237) Réginald « reçut les derniers sacrements avec les sentiments de la foi la plus vive et de la piété la plus tendre. Il fut enterré au monastère de Notre-Dame-des-Champs, parce que les frères n’avaient pas encore de cimetière dans leur couvent » (Vit. S. Dom., n. 46)[20]. Saint Dominique instruit de la mort et des funérailles de Réginald, s'empressa de porter ces faits à la connaissance du pape Honorius III, qui voulut en témoigner sa satisfaction aux Bénédictins par la lettre suivante à la date du déjà citée plus haut :  « Honorius, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, A nos chers fils le prieur et les religieux de Sainte-Marie des Vignes, hors la porte de Paris, salut et bénédiction apostolique. Nous sommes heureux d'apprendre que vous accueillez dans les entrailles de la charité, et que vous comblez de vos bons offices, nos chers fils les Frères de l'Ordre des Prêcheurs, qui étudient à Paris la sacrée théologie. Nous vous en félicitons (…)»[27],[28]

Notre-Dame-des-Champs était alors une basilique « des Champs », sur la route d’Orléans, et vraisemblablement une église à vocation funéraire, puisqu’elle fut érigée en un lieu qui servit de nécropole pendant des siècles (inhumations de l’Haut-Empire attestées)[26]. La piété des religieux de Marmoutier qui desservirent l’église de Notre‑Dame‑des‑Champs en fit l’un des lieux de culte les plus vénérés des faubourgs parisiens, au point qu’elle devint, du Moyen Âge tardif à l’époque moderne, une étape rituelle du parcours funéraire entre le lieu du décès royal et la basilique de Saint‑Denis. Dom Edmond Martène indique que l’on y portait habituellement les corps de plusieurs souverains avant leur inhumation à Saint‑Denis, citant en particulier ceux de Charles VII (mort à Mehun‑sur‑Yèvre le ), de Charles VIII (mort à Amboise le ), d’Anne de Bretagne (morte à Blois le ) et de François Ier (mort à Rambouillet le )[29]. Pour Charles VII, les chroniques de Mathieu d’Escouchy et le compte officiel de ses obsèques, édités par Jean Chartier et Gaston du Fresne de Beaucourt, permettent de suivre précisément ce rituel. Après l’embaumement et la mise en cercueil à Mehun‑sur‑Yèvre puis à Bourges, le convoi gagne Paris et arrive à Notre‑Dame‑des‑Champs le mercredi , vers neuf ou dix heures du soir, où le corps demeure « toute la nuit et le lendemain jusques à huit heures après midi », soit près de vingt‑quatre heures, et où sont célébrés vigiles et offices solennels. Le lendemain, le cortège se rend processionnellement à Notre‑Dame de Paris, où ont lieu les vigiles des morts et une grande messe suivie de l’oraison funèbre. Enfin, dans l’après‑midi, le corps est conduit jusqu’à Saint‑Denis, où il est inhumé[30],[31],[32].

Ainsi, le rôle de station funéraire royale de l’église Notre‑Dame‑des‑Champs prolonge, à l’époque médiévale et moderne, la vocation sépulcrale d’un site déjà marqué à l’origine par la nécropole gallo‑romaine du faubourg Saint‑Jacques[33].

Le Carmel de l'Incarnation (1604-1900)

Carmel de l'Incarnation, rue d'Enfer. Détail du plan de Paris en 20 planches dessiné et gravé par Louis Bretez entre 1734-1739.

En 1602-1604, sur l’initiative de la noblesse catholique et de Mme Acarie, le prieuré bénédictin en ruine est cédé aux Carmélites déchaussées de la Réforme de sainte Thérèse d’Avila[20]. L’ancienne église de Notre‑Dame‑des‑Champs est conservée comme nef, mais l’ensemble conventuel est entièrement rebâti entre 1603 et 1605 (cloître, dortoirs, infirmerie, etc.). L’église, ornée notamment par Philippe de Champaigne et financée en partie par Marie de Médicis, devient le cœur du couvent de l’Incarnation, très en vue dans le Paris dévot du XVIIe siècle[34],[8]. Les Chroniques de l'Ordre des Carmélites en France (tome premier, page 28, année 1602) racontent: « Ce qui faisait [les carmélites] désirer ce lieu préférablement à tout autre, c'était la tradition bien conservée en France qu'il avait été dédié par saint Denis à la très-sainte Vierge. On voit encore dans le cloître de ce monastère une image de cette divine mère qui passe pour la première connue en France ; elle aurait été apportée là par ce grand apôtre des Gaules, alors que, fuyant la persécution et rappelant les premiers temps de l'église chrétienne, il en rassemblait les membres dans un souterrain pour leur annoncer la bonne nouvelle et y célébrer les saints mystères. »[18].

Notre-Dame-des-Champs au XVIIe siècle selon Jean Marot, graveur (1619-1679). Musée Carnavalet, Paris.

Dès l'installation des Carmélites à Notre-Dame-des-Champs , la crypte fut isolée de la chapelle souterraine de la Vierge par des murs pour respecter la clôture monastique stricte[8]. L’Historiographe Claude Malingre (1580-1653) la décrit comme « ancienne cave » où saint Denis se serait réfugié pendant les persécutions, y célébrant la messe, accessible alors uniquement du côté des religieuses carmélites[34]. La première prieure, Anne de Jésus, écrit que sous le maître‑autel de Notre-Dame-des-Champs se trouve « la grotte où a vécu Saint Denis tandis qu’il enseignait la religion chrétienne », où il aurait dit sa première messe, dédiée à Notre‑Dame et à saint Joseph, et où subsistent des statues de pierre jugées « fort dévotes »[34]. Au XVIIe siècle, la religieuse Louise de Jésus-Marie de Fontaine-Martel (1615-1670) y décora les parois d'une mosaïque unique composée de coquillages, verre, fragments de poterie et faïences brisées, créant un effet scintillant à la lueur des lampes malgré l'air malsain qui altéra sa santé[8]. La Mère Madeleine de Saint-Joseph exhortait ses sœurs à y honorer saint Denis pour ses souffrances présumées en ce lieu[8]. Le site attira aussi un pèlerinage lié à Réginald de Saint-Gilles, enseveli au cloître adjacent[20],[1]: son tombeau attira pendant quatre siècles les Parisiens priant pour leurs enfants fiévreux, comme l'attestent les chroniques carmélites[18]; le il sera béatifia par Pie IX en 1875[1],[10],[20]. Au XVIIIe siècle, l’abbé Lebeuf signale une rumeur selon laquelle il existerait, sous la crypte visible, une cave plus profonde, peut‑être vestige de sépultures romaines et possible lieu primitif des assemblées de saint Denis. Les travaux ultérieurs sur la géologie et les carrières montreront que cette seconde « crypte » ne peut avoir existé à cet endroit[34].

Notre-Dame-des-Champs au XVIIIe siècle. Les Carmélites de la rue St Jacques, dessin (Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie).

Jean-Baptiste Ériau (1878-1967), prêtre et historien spécialiste du Carmel en France, décrit dans son ouvrage de 1929 L’Ancien Carmel du faubourg Saint-Jacques[8], une structure à trois niveaux sous l’église du Carmel de l’Incarnation. Sous l’autel surélevé du prieuré bénédictin, puis du Carmel de l’Incarnation, se trouvait une chapelle souterraine, accessible par deux escaliers latéraux partant du chœur. Cette chapelle fut un lieu de dévotion populaire à l’époque du prieuré bénédictin et le siège de confrérie Notre-Dame du Chapelet (mentionnée ci-dessus). Après le départ des bénédictins, elle continua d’accueillir les fidèles tout au long de l’année, en particulier lors de la fête de saint Denis. Elle fut restaurée en 1627 par la mère Madeleine de Saint Joseph, grâce au soutien de Marie de Médicis avec colonnes de stuc aux chapiteaux dorés et grandes baies vitrées ouvrant sur le jardin Saint-Jean, protégé par un mur semi-circulaire. Au-dessous de cette chapelle se trouvait une crypte plus profonde, aménagée dans une ancienne carrière, à environ douze mètres sous le niveau de l’église. Elle comprenait une galerie voûtée, dans laquelle avaient été creusées sept chapelles dédiées à divers saints, ainsi que des niches interprétées comme des fonts baptismaux attribués à saint Denis. On y accédait notamment par un escalier de dix marches menant au chœur (maître-autel de saint Denis et autels latéraux), ainsi que par un autre escalier de cinquante-trois marches partant du cloître, qui communiquait autrefois avec la chapelle souterraine avant d’être muré après 1604 pour respecter la clôture[8].

Dégradée successivement par les guerres de Religion, la Révolution Française (qui entraîna la suppression du couvent des carmélites, son expulsion en 1792 et la destruction de l’église entre le et le [8]), les obus prussiens de 1870 et l'explosion de la poudrière du Luxembourg en 1871, la crypte fut ensuite oubliée. L’église du carmel, encore existante en 1855, ne comptait alors qu’une cinquantaine d’années d’existence, ayant probablement été reconstruite après 1810 pour remplacer le sanctuaire détruit à la fin du XVIIIe siècle. Lors de la reconstruction du monastère au milieu du XIXᵉ siècle (les religieuses y ayant repris possession des lieux en 1802)[8],[9], des fouilles furent entreprises pour retrouver la crypte. La crypte fut redécouverte comblée de décombres en 1855-1856 mais avec les fragments de faïence incrustés sur les parois par sœur Louise de Jésus Maria, permettant d’en localiser et d’en restaurer partiellement une partie[8].

Ancien couvent des Carmélites. Intérieur de la chapelle, 1908 (Jean Barry).

Les Carmélites sont de nouveau expulsées en 1907, et le prolongement de la rue Nicole à travers l’ancien couvent achève la destruction du monastère de surface[34].

Restauration en 1895 et état actuel

Notes et références

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