Cure Salée
rassemblement annuel des peuples touaregs et wodaabe
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Cure Salée (en français : « Salt Cure »), également appelée Tinekert en langue tamasheq ou Festival des Nomades, est un rassemblement annuel des peuples touaregs et wodaabe (Peuls) qui se tient dans la ville d'In-Gall, dans la région d'Agadez au Niger. Cet événement marque la fin de la saison des pluies et constitue le plus grand rassemblement d'éleveurs nomades d'Afrique de l'Ouest[1].

Présentation générale
La Cure Salée est une transhumance traditionnelle durant laquelle les éleveurs nomades conduisent leurs troupeaux (chameaux, vaches, chèvres, moutons et ânes) vers les pâturages salés de la plaine de l'Ighazer, située entre les falaises de Tiguidit et le piémont de l'Aïr. Cette migration estivale permet aux animaux de consommer des terres argileuses riches en sels minéraux et des eaux saumâtres qui produisent une action purgative et un déparasitage intestinal à leur santé[2],[3].
Le terme "tənəḳḳert" en tamasheq désigne cette transhumance vers les régions de l'Ighazer, bien pourvues en eaux minéralisées, en terres natronées et en prairies riches en protéines[2].
Histoire et origines
Origines anciennes
Les origines de la Cure Salée remontent à plusieurs millénaires. Vers 7000 avant notre ère, les populations se sédentarisent autour de la plaine de l'Ighazer, alors humide et renfermant de grands pâturages. La domestication du bœuf entraîne de nouveaux besoins en eau et en pâturages[2].
Vers 5500 avant notre ère, le climat évolue vers des périodes de mousson plus marquées, nécessitant des déplacements lorsque la pâture devient insuffisante. Vers 2000 avant notre ère, la plaine est entièrement pacagée. Les populations soudanaises bovidiennes abandonnent progressivement la sédentarité vers 1500 avant notre ère, tandis que de nouvelles populations sahariennes arrivent dans la plaine[2].
L'élevage de bovins et caprins est attesté au nord de l'Ighazer à Tchin Tafidet entre 2500 et 2000 avant notre ère. Les populations quittent ce site vers 1900 avant notre ère à la recherche de pâturages et de gibiers plus au sud, mais retournent régulièrement dans la végétation temporaire riche en sels minéraux de l'Ighazer, posant ainsi les premiers jalons d'une transhumance vers les pâturages et sources salés[2].
Évolution historique
Au fil des siècles, les populations nomades de l'Azawagh, de l'Ader, du Gobir, du Damergou et de régions plus lointaines prennent l'habitude de venir en Ighazer faire la cure salée de leurs animaux, auprès des sources artésiennes, avant de redescendre vers leurs terroirs d'attache pour la saison sèche[2].
La toponymie de la région garde la mémoire de cette évolution avec « Etăḳăs-n-Cure salée », la plaine de la Cure salée à l'ouest d'In Jitane, qui désigne l'ancien site de cette manifestation annuelle avant son transfert dans la ville d'In Gall. L'espace pastoral lors de la fête annuelle porte le nom d'Ašəšəwəl[2].
Géographie et cadre naturel
Situation
La petite palmeraie d'In'Gall, lieu de rassemblement annuel de la Cure Salée, est située à 160 km au sud-ouest d'Agadez, à mi-chemin entre Agadez et Tahoua. Elle se trouve dans la dépression périphérique de la falaise de Tiguidit, une formation géologique qui s'étend en arc de cercle au sud-est d'In'Gall[4].
Les trois sources
Trois points d'eau concentrent traditionnellement les animaux autour de leurs puits, appelés les trois Tegidda (les trois sources)[2]:
- Tegidda n'Tesemt (Tesemt signifie le sel),
- Tegidda n'Tagaït (Tagaït est le palmier doum Hyphaene thebaica),
- Tegidda n'Adrar (Adrar signifie la montagne).
D'autres sources sont également utilisées comme Gélélé ou Dabla. Dans ces lieux, les sources naturelles d'eau saumâtre s'épanchent, permettant aux animaux de bénéficier des minéraux nécessaires à leur santé[2].
Populations et langues
Groupes ethniques participants
La Cure Salée rassemble principalement :
- Les Touaregs (notamment les Ouelleminden de l'est, les Kel Gress, les Ihaggaren, les Ikazkazan et les Kel Gharus),
- Les Wodaabe (Peuls Bororo),
- Les Arabes de l'Azawagh.
Des éleveurs des pays voisins (Nigeria, Bénin, Libye) participent également au rassemblement[5].
Langues locales
Les populations locales d'In'Gall parlent le Tasawaq, une langue très spécifique à base de songhaï, d'arabe et de tamasheq. Selon les chercheurs Michael J. Rueck et Niels Christiansen, cette langue serait née suite à la destruction d'Azelik-Takedda et serait devenue une langue vernaculaire pour des populations réfugiées à Agadez et In'Gall au milieu du XVIe siècle[2].
Selon le Professeur Adamou Aboubacar, c'est sous le règne d'Askia Mohamed que s'installèrent dans le sud-ouest de l'Aïr, notamment à In'Gall et à Agadez, des colonies songhay pour consolider la conquête et renforcer la route caravanière Gao-Égypte[2].
Déroulement et traditions
Période et durée
La Cure Salée se déroule traditionnellement de juillet jusqu'à décembre les bonnes années, après l'hivernage. Depuis les années 1990, le gouvernement nigérien a fixé une date officielle pour le festival, généralement en septembre, pour une durée de trois jours. L'édition 2024 a eu lieu le 28 septembre[6], et l'édition 2025 s'est tenue du 4 au 6 octobre[4].
Types de transhumance
On distingue généralement deux types de transhumance[2] :
- Les transhumances à longue distance:
Les chameliers Ouelleminden (région de Tahoua-Abalak) investissent les lieux dès fin juillet par l'ouest et montent très au nord de l'Ighazer. Ils quittent la zone fin août.
Les Kel Gress (venus du Damergou et de la vallée de la Tarka) restent le temps de septembre pour recharger les bosses de leurs chameaux avant d'effectuer la Taghlamt vers Fachi et Bilma.
Les Peuls Bororo mènent leurs troupeaux de vaches à longues cornes auprès des sources salées.
- Les transhumances locales:
Les éleveurs locaux comme les Kel Fadey, constitués de nomades et de semi-nomades avec un "akal" (terroir d'attache), effectuent des mouvements à la courte saison des pluies pour la Cure salée, puis au cours de la longue saison sèche.
Pour éviter les conflits, les Kel Gress passent traditionnellement à l'est d'In Gall, tandis que les Ouelleminden passent à l'ouest, souvenir de leurs multiples batailles en Ader[2].
Traditions sociales et culturelles
Le temps de la Cure Salée est considéré comme le temps heureux : c'est la saison des mariages, des retrouvailles entre familles et amis que les périodes sèches ont éloignés. L'eau, habituellement source de corvée, est abondante, laissant du temps pour renouer les relations sociales[2].
Le Gerewol
La tradition la plus célèbre de la Cure Salée est le Gerewol, une cérémonie durant laquelle les jeunes hommes wodaabe, parés de costumes traditionnels, de coiffes élaborées et de maquillage, rivalisent de beauté et de charme pour attirer l'attention des jeunes femmes à la recherche d'époux.
Traditions touarègues
Chez les Touaregs, les femmes recherchent l'attention des hommes à marier, tandis que les hommes de tous âges montrent leurs talents de cavaliers, d'artistes, de danseurs, de musiciens et d'artisans. Une grande parade de cavaliers touaregs à dos de chameau ouvre le festival, qui se poursuit avec des courses, des chants, des danses et des contes.
Évolutions contemporaines
Implication de l'État
Après l'indépendance du Niger en 1960, le gouvernement central de Niamey a commencé à s'impliquer dans l'organisation de la Cure Salée, cherchant à la formaliser comme festival national et attraction touristique.
Pendant la rébellion touarègue de 1990-1995, InGall était une position fortifiée importante des forces armées nigériennes, et aucune Cure Salée officielle n'a été organisée. En septembre 2000, une cérémonie de la « Flamme de la Paix » avec combustion d'armes par les forces rebelles et gouvernementales à Agadez a permis la reprise du festival après les accords de paix.
Le 17 septembre 2001, une cérémonie commémorative touarègue a été organisée en mémoire des victimes des attentats du 11 septembre aux États-Unis.
Thèmes officiels
L'édition 2025 de la Cure Salée était placée sous le thème: « Renforcer la cohésion sociale entre pasteurs et agropasteurs: Levier essentiel pour un développement et une paix durables »[4].
Actions sanitaires et sociales
L'ONUSIDA, l'UNICEF et le gouvernement nigérien utilisent la Cure Salée pour mener des actions de prévention contre le VIH/SIDA, le paludisme, le ver de Guinée, la malnutrition, et pour encourager la vaccination contre les maladies évitables. La vaccination et le traitement du bétail sont également devenus obligatoires.
Controverses et critiques
La transformation du festival en attraction touristique a suscité des critiques parmi les participants traditionnels. Un homme wodaabe cité par l'AFP déclarait: « C'est de plus en plus un cirque. Le gouvernement fixe la date artificiellement, décide qui peut se produire, et crée une structure que personne ne comprend ».
En 2005, des soldats de l'armée nigérienne ont fait respecter l'interdiction d'une danse traditionnelle simulant l'automutilation.
