Dichotomie Est-Ouest

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Dichotomie Est-Ouest
Carte du « monde occidental » d'après l'ouvrage de Samuel P. Huntington, Le Choc des civilisations (1996). En bleu clair figurent le monde orthodoxe et l'Amérique latine, qui sont soit considérés comme faisant partie de l'Occident, soit comme des civilisations distinctes étroitement liées à l'Occident.
Les régions généralement considérées comme l'Orient ou l'Est lorsqu'on se réfère à l'Europe sont des composantes du monde musulman (Grand Moyen-Orient) et du monde oriental (Extrême-Orient et sous-continent indien).
Une rencontre entre le Japon, la Chine et l'Occident (Shiba Kōkan, fin du XVIIIe siècle)

La dichotomie Est-Ouest est la distinction conceptuelle entre les sphères civilisationnelles orientale et occidentale. La délimitation de ces aires, davantage d'essence culturelle et confessionnelle que strictement géographique, ne revêt aucun caractère immuable. Sa définition fluctue en fonction des paramètres et des grilles d'analyse retenus par les auteurs qui mobilisent cette terminologie.

Employé dans les champs disciplinaires de la gestion, des sciences économiques, des relations internationales et de la linguistique, ce concept fait l’objet de critiques en raison de son inaptitude à rendre compte des phénomènes d’hybridité régionale.

Conceptuellement, la délimitation entre sphères civilisationnelles relève davantage de critères culturels que de considérations géographiques pures. Cette prééminence du facteur culturel explique pourquoi l'Australie et la Nouvelle-Zélande sont communément agrégées à l'Occident, en dépit de leur localisation géographique australe et orientale[1]. Parallèlement, les nations de tradition islamique se voient généralement rattachées à l'Orient, indépendamment de leur situation géographique effective. Toutefois, cette dichotomie connaît des exceptions notables, telles que certaines régions européennes à majorité musulmane qui ne s'inscrivent pas aisément dans ce paradigme. La définition d'une frontière culturelle précise se révèle particulièrement ardue dans des espaces marqués par une hétérogénéité ethnique et confessionnelle prononcée, à l'instar de la Bosnie-Herzégovine. En cette contrée, l'auto-identification des citoyens à l'Orient ou à l'Occident fluctue selon leur appartenance ethnique ou leur confession religieuse[1]. En outre, la perception de ces limites varie significativement selon les aires culturelles. Ainsi, certains érudits d'Europe centrale, considérant le rapprochement historique de la Russie avec l'Orient, la catégorisent comme orientale. Néanmoins, un consensus prévaut pour la désigner comme l'antithèse complémentaire de l'Occident[2]. Inversement, pour les pays islamiques, la Russie, à l'instar des autres nations de tradition chrétienne, est perçue comme relevant intégralement de la sphère occidentale[1].

Concepts historiques

Au XVIIIe siècle, le monde oriental comprenait les continents d’Asie et d’Australie (Nouvelle-Hollande).

Durant les années 1920, le sinologue nippon, Tachibana Shiraki, évoquait l'impérieuse nécessité de fédérer l'Asie — spécifiquement l'Asie de l'Est, l'Asie du Sud-Est et l'Asie du Sud, faisant abstraction de l'Asie centrale et de l'Asie de l'Ouest — afin de constituer un « Nouvel Orient ». Celui-ci se devait d'être apte à converger sur le plan culturel pour contrecarrer l'ascendant occidental[3]. Le Japon impérial a ultérieurement et largement exploité cette doxologie, connue sous le nom de pan-asiatisme, au sein de sa propagande durant la Seconde Guerre mondiale[4]. En Chine, cette antithèse fut synthétisée au cours de la guerre froide par une allocution proférée en 1957 par Mao Zedong[5]. Lequel inaugura un aphorisme qui énonçait : « C'est une guerre entre deux mondes. Le vent d'ouest ne peut prévaloir sur le vent d'est ; le vent d'est est voué à prévaloir sur le vent d'ouest[6]. »

Pourcentages de musulmans : vert 50 % et plus, jaune 10-49 %.

À l’aune des années 1940, les penseurs occidentaux considéraient le nationalisme comme indissociable d’une forme de « nationalisme frustré », volontiers agressif et réputé intrinsèquement anti-occidental. Comme le relève le sociologue Frank Furedi, les cadres analytiques alors en vigueur à l’égard des nationalismes européens furent transposés à l’émergence des mouvements nationalistes dans le tiers monde, instituant une opposition entre un nationalisme occidental, perçu comme abouti, et un nationalisme oriental, jugé immature. Cette dichotomie finit par s’ériger en lieu commun de la théorie politique occidentale[7]. L’écrivain irakien Dhu’l-Nun Ayyub s’empara de cette grille de lecture dans son œuvre fictionnelle. Sa nouvelle « al-Dutkur Ibrahim » en offre une illustration patente : le personnage éponyme du docteur Ibrahim y incarne une figure de perversion et de corruption, anglophile forcené qui se détourne des intérêts de sa propre communauté. Une autre de ses nouvelles, « Orphelins le jour de Noël » (1957), présente en revanche un contrepoint : elle met en scène un Iranien et une Viennoise qui transcendent leurs dissemblances culturelles pour s’unir. Certains exégètes y discernent une allégorie des possibilités de concorde entre l’Orient et l’Occident, en dépit du contexte colonial alors prégnant[8].

L'ouvrage L'Orientalisme, publié en 1978 par Edward Saïd, exerça une influence considérable en venant consolider, au sein de la pensée occidentale, les assises d'une dichotomie fondamentale entre l'Orient et l'Occident. Son apport majeur résida dans l'institutionnalisation académique d'un paradigme opposant un Orient essentialisé, que l'on s'est plu à décrire comme étant mû par des sensibilités religieuses inaltérables, des structures sociales fondées sur la lignée et des traditions réputées immémoriales, à un Occident volontiers caractérisé par sa primauté de la raison, son dynamisme dans les domaines technique et matériel, ainsi que par un ethos individualiste prononcé[9].

Plus récemment, cette fissure a été également dépeinte sous les traits d'un « Orient » islamique et d'un « Occident » américain et européen[10]. Les contempteurs soulignent qu'une dichotomie Orient-Occident islamique/non-islamique est complexifiée par l'ubiquité planétaire du fondamentalisme islamique et par l'hétérogénéité culturelle inhérente aux nations islamiques, ce qui infléchit l'argumentaire « au-delà d'une antithèse Orient-Occident et tend vers une situation tripartite »[11].

Applications

Le paradigme de la dichotomie Est-Ouest a été mobilisé comme grille d'analyse heuristique dans l'étude de multiples champs disciplinaires, tels que les sciences du management, l'économie politique ou encore la linguistique. L'ouvrage fondateur Knowledge Creation and Management (2007) en examine les manifestations, l'envisageant principalement sous l'angle des divergences dans les processus d'apprentissage organisationnel entre les aires culturelles occidentales et orientales[12]. Ce même prisme conceptuel a été abondamment sollicité pour éclairer la période de croissance économique accélérée que connurent, après la Seconde Guerre mondiale, certaines contrées d'Asie orientale — à savoir les « Dragons asiatiques » —, phénomène souvent qualifié de « miracle est-asiatique »[13]. Une frange de la sociologie, embrassant la conception tocquevillienne d'un Occident érigé en archétype de la modernité par Arnold J. Toynbee, a perçu cette expansion foudroyante comme le signe d'une occidentalisation de ces sociétés. À l'opposé, d'autres exégètes y ont décelé l'influence de caractéristiques culturelles et raciales intrinsèques à l'Orient, postulant l'existence d'une identité culturelle orientale immuable. Cette dernière approche, qui s'apparente à un « nouvel orientalisme »[1],[14], a été dénoncée pour son essentialisme. Ces deux interprétations, bien que diamétralement opposées, se voient aujourd'hui pareillement contestées par une historiographie plus récente. La critique principale qui leur est adressée réside dans leur incapacité à rendre compte de l'hybridité historique constitutive de ces régions.

Ce concept s'est trouvé également appliqué à l'examen de la communication transnationale. Il est courant de dépeindre les Asiatiques comme favorisant un « schéma discursif inductif », où la thèse cardinale est abordée subrepticement ; par contraste, les sociétés occidentales feraient usage d'un « schéma discursif déductif », en vertu duquel les locuteurs exposent d'emblée leur point de vue[15]. Cette divergence est imputée à une prééminence accordée par les Asiatiques aux relations concordantes ; inversement, les Occidentaux privilégieraient la communication péremptoire. L'opuscule intitulé Intercultural Communication: A Discourse Approach (MMI) qualifie la dichotomie Orient-Occident d'« antinomie fallacieuse », insistant sur le fait que les locuteurs tant asiatiques qu'occidentaux usent indifféremment de ces deux modalités communicatives[16].

Critiques

Références

Voir aussi

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