Eghap

From Wikipedia, the free encyclopedia

L’Eghap, également appelée écriture Bagam, est un système d’écriture autochtone du Cameroun, associé au peuple Bagam — qui se désigne lui-même comme Eghap — et à la langue mengaka.

Attestée au début du XXe siècle, elle fait partie du petit nombre d’écritures africaines inventées localement hors du cadre alphabétique latin ou arabe. Longtemps connue seulement par des mentions indirectes, elle n’a été redocumentée qu’à la fin du XXe siècle, à la suite de la redécouverte d’un manuscrit ancien conservé à Cambridge.

Terminologie

Dans la littérature spécialisée, les désignations Bagam script, Eghap script, écriture bagam et écriture eghap sont employées concurremment[1]. Le terme Bagam correspond à l’exonyme le plus fréquent dans les sources coloniales et scientifiques, tandis que Eghap renvoie à l’autodésignation du groupe concerné[2],[3].

Contexte

L’écriture eghap est liée à la langue mengaka, parlée principalement à Bagam et à Bamendjing, dans l’actuelle région de l’Ouest du Cameroun[4]. Le mengaka est généralement classé parmi les langues des Grassfields relevant du vaste ensemble Niger-Congo, dans la branche bantoïde[4].

Le foyer historique de l’écriture se situe dans la zone des Grassfields de l’Ouest camerounais, non loin de Foumban, centre historique du royaume bamoun[2]. Cette proximité géographique a souvent conduit les chercheurs à comparer l’écriture eghap à l’écriture bamoun[5].

Histoire

Origines

Selon la tradition orale rapportée dans la littérature savante, l’écriture eghap aurait été créée vers 1910, ou à la charnière des XIXe et XXe siècles, par le fon Pufong, avec l’aide d’un dignitaire nommé Nde Temfong[2],[5]. Cette chronologie la place dans une période d’intense créativité graphique en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, marquée par le développement de plusieurs écritures autochtones[6].

Usages

Les travaux disponibles indiquent que l’écriture eghap servait à la tenue de registres, à la notation de calendriers agricoles et probablement à la correspondance privée[2],[5]. Rien n’indique toutefois qu’elle ait connu une diffusion très large dans la société eghap[2]. Les chercheurs s’accordent plutôt à y voir un système d’usage restreint, vraisemblablement lié à des milieux proches du pouvoir local[1].

Disparition

L’écriture semble être tombée en désuétude au cours du XXe siècle, au point d’être souvent décrite dans la bibliographie comme une écriture « perdue » ou éteinte[1]. Au moment où les spécialistes redécouvrent sa documentation à la fin du siècle, aucun corpus vivant significatif n’est plus attesté[1].

Redécouverte

Louis W. G. Malcolm

La première description connue de l’écriture eghap provient de l’officier britannique Louis William Gordon Malcolm, qui séjourne au Cameroun pendant la Première Guerre mondiale et publie en 1921 de brèves notes sur cette écriture dans le Journal of the Royal African Society[7]. Cependant, la liste des signes n’est pas publiée dans cet article, ce qui rend l’écriture pratiquement inaccessible à l’étude pendant plusieurs décennies[2].

La redécouverte par Konrad Tuchscherer

À la fin du XXe siècle, Konrad Tuchscherer retrouve à la bibliothèque Haddon de l’université de Cambridge le manuscrit non publié de Malcolm, contenant l’inventaire graphique recherché[1],[2]. Son article de 1999, The Lost Script of the Bagam, constitue le texte fondateur des recherches modernes sur cette écriture[1].

Corpus et documentation

L’un des principaux problèmes posés par l’écriture eghap est l’extrême faiblesse du corpus connu. Les recherches contemporaines reposent essentiellement sur le manuscrit transmis par Malcolm et sur sa republication par Tuchscherer[2],[8].

Le nombre de signes effectivement attestés dépasse la centaine, mais plusieurs auteurs estiment que l’inventaire complet a pu compter plusieurs centaines de caractères[2],[5]. Cette estimation demeure toutefois hypothétique, faute de documents supplémentaires[8].

Description du système

Nature générale

L’écriture eghap est généralement décrite comme un système mixte, comportant à la fois des signes logographiques et des signes phonétiques[8],[2]. Le système a ainsi été qualifié de logo-syllabaire dans certaines bases de données spécialisées[5].

Les signes documentés comprennent :

  • des logogrammes notant des mots entiers[8] ;
  • des signes syllabiques, de type CV et CVC[5] ;
  • des voyelles et consonnes indépendantes dans une partie du corpus transmis[5] ;
  • des chiffres, de 1 à 10[5].

Sens d’écriture et ligatures

Les ressources techniques contemporaines décrivent le système comme s’écrivant de gauche à droite[5]. Des ligatures ou formes liées ont également été signalées dans les documents conservés[5].

Signes phonétiques et logogrammes

Rovenchak distingue deux grands ensembles : des signes qu’il qualifie, par commodité, d’idéographiques ou logographiques, et d’autres qu’il considère comme phonétiques[2]. Il avance l’hypothèse que les premiers pourraient être autochtones, tandis qu’une partie des seconds pourrait avoir été empruntée ou adaptée à partir du bamoun[2]. Cette hypothèse reste discutée, mais elle correspond déjà à une remarque rapportée par Malcolm dans son article de 1921[7],[8].

Encodage numérique

En 2012, Michael Everson a présenté une proposition préliminaire d’encodage de l’écriture eghap dans le standard Unicode[8]. Cette proposition insiste sur le caractère incomplet du déchiffrement, sur le nombre limité de témoins disponibles et sur la nécessité d’approfondir encore l’étude du système avant toute normalisation définitive[8].

À ce stade, l’écriture n’est pas dotée d’un code ISO 15924 autonome dans les ressources consultées, même si elle est documentée dans des bases spécialisées à des fins de recherche[5].

Numération

Des signes numériques sont attestés dans le corpus eghap[5]. La numération présente, selon plusieurs descriptions, des ressemblances plus nettes avec la numération bamoune que ne le font les autres catégories de signes[5],[8].

Relations avec l’écriture bamoun

La comparaison avec l’écriture bamoun occupe une place centrale dans l’historiographie de l’écriture eghap. La proximité géographique de Bagam avec le royaume bamoun, ainsi que certaines ressemblances graphiques, ont conduit plusieurs auteurs à envisager des influences ou un développement parallèle[2],[5].

Toutefois, l’état du corpus ne permet pas de conclure à une filiation directe simple[5]. Certains auteurs estiment plutôt que les deux systèmes auraient pu se développer de manière contemporaine, à partir d’un environnement régional favorable à l’invention graphique, sans que l’un dérive mécaniquement de l’autre[5].

Déchiffrement

L’écriture eghap n’est que partiellement déchiffrée[8]. Les travaux de Tuchscherer ont rendu possible l’identification d’une part importante des signes transmis par Malcolm, mais de nombreuses valeurs restent incertaines ou discutées[1],[8].

Rovenchak a tenté d’avancer dans l’identification phonétique de certains caractères en confrontant le matériau ancien aux connaissances linguistiques disponibles sur le mengaka[2]. Il souligne toutefois que plusieurs difficultés méthodologiques demeurent, la présence probable d’erreurs de transcription chez Malcolm et l’absence d’un corpus plus étendu permettant la vérification croisée des hypothèses[8].

Place dans l’histoire des écritures africaines

L’écriture eghap est régulièrement citée dans les synthèses consacrées aux systèmes graphiques autochtones d’Afrique comme un exemple rare, mais important, de création scripturale locale en Afrique centrale[6],[9]. Son intérêt dépasse le seul cadre local : elle éclaire les dynamiques d’innovation graphique, les circulations régionales de modèles d’écriture et la diversité des formes de littératie africaines au début du XXe siècle[6].

Recherche contemporaine et revitalisation

Notes et références

Voir aussi

Related Articles

Wikiwand AI