Espèces d'espaces

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Espèces d'espaces est un ouvrage de Georges Perec, publié en 1974 aux éditions Galilée.

À mi-chemin entre l’essai et le poème en prose, le texte se présente comme « le journal d’un usager de l’espace[1] », défini comme « ce qui arrête le regard, ce sur quoi la vue butte[2]. »

Par emboîtements successifs, à la manière de poupées russes, Perec décrit d’abord la page sur laquelle il écrit, puis le lit, la chambre, l’appartement, l’immeuble, la rue, le quartier, la ville, la campagne, le pays, l’Europe, le monde, l’ESPACE[3], avant de tenter de définir l’inhabitable, puis de revenir brutalement à la page – et à l’écriture.

Écrit à la première personne, le texte interroge la façon dont nous habitons notre espace, en questionnant l’ordinaire, l’infra-ordinaire[4], « car ce que nous appelons quotidienneté n’est pas évidence, mais opacité : une forme de cécité, une manière d’anesthésie[5]. »

La composition de l’ouvrage entremêle différents schémas narratifs : listes toujours ludiques et souvent alléchantes, réflexions, énumérations, travaux pratiques et exercices pour le lecteur, jeux typographiques, citations (parfois fausses), anecdotes, questions, extraits d’un guide de voyage ou d’une revue touristique, description détaillée du tableau d’Antonello de Messine, Saint Jérôme dans son étude[6], note de la Waffen-SS concernant les plantes destinées à garnir les fours crématoires d’une bande de verdure, répertoire jubilatoire et désinvolte qui prétend être un index.

Le texte décrit aussi des projets en cours, comme Lieux où j’ai dormi[7], La Vie mode d’emploi[8], Tentative d’épuisement d’un lieu parisien[9], Lieux[10], et propose une définition de l’écriture[11] qui résume à elle seule tout le projet littéraire de Perec.

Extraits

  • « L’objet de ce livre n’est pas le vide, ce serait plutôt ce qu’il y a autour, ou dedans[12]. »
  • « Vivre, c’est passer d’un espace à l’autre, en essayant le plus possible de ne pas se cogner[13]. »
  • « Décrire l’espace, le nommer, le tracer, [...] une géographie dont nous avons oublié que nous sommes les auteurs[14]. »
  • « L’espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n’est jamais à moi, il ne m’est jamais donné, il faut que j’en fasse la conquête[15]. »
  • « Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes[11]. »

Analyse

La critique s’est assez peu intéressée à Espèces d’espaces.

Est-ce parce que « Mode d’emploi, journal de voyage, boîte à idées, hommage littéraire et autobiographie discrète, Espèces d’espaces est un texte qui déborde et dérange. L’auteur y joue sur tant de tableaux à la fois que son lecteur ne sait pas toujours quel parti suivre[16] ? »

Ou parce que, « philosophique, mais dans le sens de Socrate ou de l’Alice de Lewis Carroll. [l’ouvrage est] curieux, questionneur, dérangeant[17] ? »

Certains voient dans cet essai « une tentative d’épuisement[18] de la notion d’espace[19] », « un parcours qui met l’accent sur le déplacement plutôt que sur la stabilité, sur l’ouverture plutôt que sur la clôture, sur le devenir plutôt que sur l’identité[20]. »

Tentative utile, car « les espaces retrouvent leur étrangeté quand on interroge obstinément les évidences, qui se laissent alors dissoudre par le regard, pénétrer par les mots. Instants de vacillement où le familier se découvre inconnu et livre sa part de secret[21]. »

D’autres y décèlent une part autobiographique cachée, comme souvent chez Perec : certes, « l’espace qui fait l’objet de l’essai sera, d’abord, un espace verbal, voire littéraire[22] » ; mais au-delà de l’apparence, « Perec ne décrit pas ; il ne joue pas le spectateur voyant ; plutôt il s’inclut dans sa création sous la forme de l’écrivain au travail, assis à sa table. Perec se crée en se fondant dans le sujet collectif par le moyen de l’écriture. […] Il crée en se créant. Il est l’usager de l’espace, de la page, le manipulateur des signes de l’alphabet[23]. »

Car il lui faut s’ancrer : « L’enjeu intime [du livre] : se donner enfin un lieu où se tenir. C’est l’autoportrait de l’orphelin sans lieu propre, sans espace strictement intime qui dirait un ancrage dans l’histoire familiale, l’autoportrait d’un être que le morcellement des espaces, l’absence de repères et une mère condamnée à l’errance d’un tombeau inexistant conduisent à se construire un espace psychique habitable […] : l’espace de la page[24]. »

C’est cette tension et ce mécanisme d’inscription du matériau autobiographique dans le texte que Bernard Magné résumera dans un mot-valise : l’æncrage[25], l’événement biographique transformé en principe d’écriture ou en contrainte formelle[26]

Bibliographie

Liens externes

Notes et références

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