Ethnoprimatologie
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L'ethnoprimatologie est une discipline académique vouée à l'examen systématique des interactions entre les sociétés humaines et les primates non humains. Elle élabore un corpus théorique visant à une intelligence à la fois anthropologique et holistique de ces derniers. De tout temps, les cultures humaines, en maintes régions du globe, ont noué des affinités fondamentales et substantielles avec les primates non humains.
En primatologie, l'interface anthropo-primatologique fut traditionnellement appréhendée sous l'angle d'une concurrence agonistique pour l'espace et les ressources subsistantielles. Bien que cette antagonisme soit avérée, cette caractérisation demeure imparfaite pour saisir la complexité des co-écologies humains-primates. L'ethnoprimatologie, approche émergente, reconnaît de façon péremptoire la nature polysémique et multifactorielle de ces interactions interspécifiques, ainsi que l'enchevêtrement de leurs niches écologiques respectives (Fuentes et Wolfe 2002, Fuentes et Hockings 2010).
Amérique du Sud
La mythologie des Barí, peuple autochtone du Venezuela, relate une métamorphose anthropozoïque singulière. Elle tient pour axiome que les primates non humains, plus spécifiquement les atèles (communément dénommés « singes-araignées »), procèderaient d’une humanité antérieure[1].
Selon les récits fondateurs de la mythologie Matsigenka, l'humanité constitua la première forme d'existence terrestre avant d'éprouver une métamorphose graduelle en diverses espèces animales. Les primates représentèrent la première manifestation de cette transmutation. La tradition rapporte que lors d'une cérémonie rituelle, Yavireri, désigné comme le primordial des chamans, opéra la conversion de deux groupes humains respectivement en singes laineux (Lagothrix) et en atèles, communément dénommés singes-araignées[2].
Un autre récit mythologique matsigenka relate l'étiologie de certaines espèces de primates, mettant en scène les frères antagonistes Yari et Osheto. Yari, chamane indolent, consacrait ses jours à la consommation de psychotropes, notamment d'ayahuasca, et à des incantations permanentes. Il usait de supercherie envers son beau-frère Osheto, un singe-araignée, en lui empruntant des fèves qu'il consommait immédiatement, sans jamais les ensemencer ni en récolter le fruit. Il retournait ensuite quémander de nouvelles provisions auprès de son bienfaiteur, prétextant l'infécondité de ses cultures. Lorsque Osheto eut vent de la duperie, il infligea à Yari un coup à la gorge, occasionnant un enflement comparable au jabot du singe hurleur. Cette agression physique opéra une métamorphose punitive, transformant définitivement Yari en cet animal, désormais condamné à expier sa fainéantise et sa fourberie par son apparence et son cri[2].
À propos d’une narration analogue, il est rapporté que deux chamans, au cours d’une vaine expédition destinée à subtiliser le secret de la fabrication du feu à une communauté exclusivement féminine, subirent une métamorphose en primates. Le premier, s’étant brûlé les poils du visage, se mua en un singe capucin brun (Sapajus apella). Le second, en état d’ébriété, chut la tête la première dans des latrines féminines, ce qui occasionna sa transformation en capucin à front blanc (Cebus albifrons)[3].
Au sein du bestiaire conceptualisé par le peuple Matsigenka, certains primates font l'objet de conceptions particulières, teintées de crainte et de sacralité. Le ouistiti pygmée, que cette ethnie désigne sous les appellations de « mère du vent » et de « queue du vent », est réputé posséder une nature magique et périlleuse. Sa renommée est établie : il passe pour égarer les chasseurs dans la forêt et s'évanouir en un instant, les laissant en proie à la plus grande perplexité[3]. Les singes-araignées, bien que faisant partie du gibier chassé, ne sont point décrits comme craintifs à l'endroit de l'homme. Leurs démonstrations territoriales, où ils se manifestent par des exhibitions agitées, sont perçues comme des comportements perturbateurs, leur valant une réputation de créatures démoniaques[4]. Les singes hurleurs, en raison de leurs vocalises d'une puissance considérable, sont tenus pour des chamans simiens. De ce fait, ils incarnent un péril spirituel non négligeable[3]. La consommation de leur chair est, par ailleurs, présumée induire de la paresse chez les enfants. Enfin, une croyance analogue s'attache à la viande de capucin, dont il est dit qu'elle rendrait les individus malhonnêtes une fois parvenus à l'âge adulte.
Amérique centrale
D’après le Popol Vuh, texte sacré de la tradition maya k’iche’, les entités divines procédèrent initialement à la création des animaux. Toutefois, elles constatèrent avec déplaisir que ces êtres se révélaient incapables de proférer des paroles articulées et, partant, de leur rendre un culte. Elles entreprirent donc de façonner l’humain à partir d’argile. Cette tentative s’avéra infructueuse : ces créatures argileuses se désagrégèrent promptement. Une seconde tentative fut menée avec le bois pour matière première. Il advint que ces êtres ligneous se montrèrent d’une rigidité extrême, à peine capables de se mouvoir, et demeurèrent dépourvus de l’intelligence nécessaire pour comprendre leurs créateurs ou leur témoigner la déférence requise[5]. Courroucées par cette imperfection, les divinités s’appliquèrent à les anéantir par le moyen de pluies diluviennes et d’inondations cataclysmiques. Les rares échappés de cette destruction se métamorphosèrent en singes-araignées, lesquels, bien que dotés d’une morphologie proche de l’humain, persistèrent dans leur mutisme[6]. Dans une autre séquence du récit, sont mentionnés Hunbatz — dont le nom signifie littéralement « singe hurleur » — et Hunchouen, un singe-araignée. Ceux-ci sont présentés comme les frères aînés des Jumeaux Héroïques. Après que ces derniers eurent triomphé des divinités chtoniennes et thanatiques, s’attirant les faveurs du panthéon[6], Hunbatz et Hunchouen, rongés d’envie, ourdirent maintes fois la perte de leurs cadets. Excédés par ces manigances perpétuelles, les Jumeaux Héroïques attirèrent un jour leurs aînés au pied d’un arbre et les persuadèrent d’y grimper, sous le prétexte d’y recueillir des oiseaux préalablement étourdis à la sarbacane. Une fois parvenus à la cime, l’arbre se mit à croître démesurément, les y emprisonnant. Ils subirent alors une métamorphose irréversible, achevant leur existence sous forme simiesque. Il est rapporté que, sous leur apparence humaine antérieure, Hunbatz et Hunchouen excellaient dans la pratique des arts et de l’artisanat. Leur avatar simiesque ultérieur leur a valu d’être considérés, dans le corpus mythologique, comme les divinités tutélaires de ces disciplines.
Afrique
Au sein du panthéon mythologique du Dahomey, en Afrique occidentale, se trouve une étiologie expliquant la condition simiesque. La déité créatrice Mawu, ayant engendré la faune à partir d'argile, requérait une assistance pour achever son œuvre. Elle enjoignit donc à toutes les créatures déjà formées de pétrir la glaise en vue de la genèse de nouveaux êtres. Alors qu’elle inspectait les travaux, son regard se porta sur le singe. Elle lui tint ce langage : « Attendu que tu es pourvu de cinq doigts à chaque main, si ton labeur s’avère consciencieux, il pourra advenir que je t’affecte au genre humain plutôt qu’au bestiaire. »[7]
Transporté d’allégresse, le primate, au lieu d’appliquer son zèle à la tâche assignée, se répandit en jactance parmi les autres animaux, se targuant de sa future promotion. Cette vaine gloriation le détourna entièrement de son ouvrage. Mawu, constatant cette forfanterie et cette négligence, prononça alors un arrêt irrévocable : « Puisque tu as ainsi dédaigné l’œuvre collective et cédé à la présomption, tu demeureras à jamais un singe, et ne te dresseras pas sur tes pieds pour marcher à la façon des hommes. »[7]
Au sein des traditions orales africaines, il se rencontre d'autres récits où des simiens tiennent lieu de protagonistes, leurs actions mimeant les agissements humains. Une fable issue du patrimoine sud-africain relate ainsi des singes qui s'adonnent à la pratique du violon et à l'art de la danse. Parallèlement, la cosmogonie du peuple Nuer avance que la Divinité créa les singes à la semblance de l'homme, les dépeignant en des postures anthropomorphiques, telles que la préparation de repas ou l'observance de rites funèbres[8].
Inde
L'épopée du Rāmāyaṇa constitue un pilier fondamental de la civilisation et de la spiritualité hindoues. Ce récit narre les tribulations de Rāma, avatāra du dieu Viṣhṇou, qui, accédant aux injonctions paternelles, endure un exil en forêt, accompagné de son épouse, Sītā, et de son frère, Lakṣmaṇa. Au cours de cet exil, Sītā subit un enlèvement par le suzerain démoniaque Rāvaṇa. Dans leur quête pour la sauver, les princes échoient en la contrée de Kiṣkindhā, où règne une discorde successorale. Ils trouvent en Sugrīva, un suzerain simien évincé de son trône, un allié de circonstance. Après que Rāma eut prêté son concours armé à Sugrīva pour recouvrer sa suzeraineté, ce dernier s'acquitte de sa dette en dépêchant ses légions simiennes à la recherche de l'épouse captive. C'est ainsi que s'accomplit la rencontre avec Hanumān, guerrier vanara doué d'une provenance divine, dont le rôle s'avèrera décisif dans la reconquête de Sītā et le dénouement de l'épopée.
Au sein de la trame narrative du Rāmāyaṇa, Hanuman s’érige en une figure cardinale, dont l’action influence substantiellement le cours des événements. Chargé par le prince Rāma de localiser Sītā, son épouse ravie, il accomplit la traversée de l’océan pour gagner Laṅkā. À l’issue de cette quête, il retrouve l’épouse captive ; cependant, celle-ci esquivait toute délivrance qui ne procéderait point de son propre époux, arguant d’une exigence d’honneur conjugal. L’ayant découverte, Hanuman se voit contraint de fuir la cité. Le ravisseur de Sītā ordonne alors que sa queue soit embrasée, supplice qui a pour conséquence un incendie dévastateur, lequel consume une part considérable de l’agglomération. De retour auprès de Rāma, Hanuman seconde ce dernier ainsi que l’armée simiesque de Sugrīva lors de l’expédition militaire contre Laṅkā. Au cours de cette guerre, il déploie des facultés prodigieuses, déplaçant des montagnes et revêtant une stature démesurée, prouesses qui participent directement à la victoire. Après le triomphe de Rāma, Hanuman ne quitte point la geste épique ; il y conserve un rôle notable jusqu’à son terme. Son iconographie le figure généralement sous des traits anthropomorphes, où seule une mandibule simiesque vient révéler sa nature originaire. La postérité retient de ce personnage sa vigueur exceptionnelle, son intrépidité et surtout sa dévotion absolue — bhakti — envers Rāma.
De nos jours, il est fréquent d’observer des macaques rhésus et des langurs d'Hanuman évoluer dans les artères et les enceintes sacrées de l’Inde. Les mardis et samedis, jours dédiés à la commémoration des vertus du dieu Hanuman, leur sont offertes des offrandes alimentaires copieuses[9]. Cette pratique a entraîné une prolifération considérable des populations simiennes en milieu urbain. Les résidents se voient contraints de obturer strictement leurs issues, redoutant les incursions de ces animaux dans leurs demeures. Des documents officiels d’importance auraient, selon certaines sources administratives, été soustraits par ces créatures. Des morsures sur des civils et des actes d’intimidation envers des dignitaires étrangers en visite ont été rapportés[10]. Les mesures déployées pour réguler cette expansion démographique — telles que la translocation, la stérilisation ou la prohibition du nourrissage — se sont jusqu’à présent avérées vaines.
Notes et références
- ↑ Lizarralde 2002.
- 1 2 Shepard 2002, p. 111.
- 1 2 3 Shepard 2002, p. 112.
- ↑ Shepard 2002, p. 106.
- ↑ Miller et Taube 1993, p. 68.
- 1 2 Bruner et Cucina 2005, p. 113.
- 1 2 Herskovits et Shapiro Herskovits 1958, p. 152.
- ↑ Wolfe et Fuentes 2007, p. 696.
- ↑ Wolfe et Fuentes 2007, p. 699.
- ↑ Murray 2009.
Bibliographie
- (en) Emiliano Bruner et Andrea Cucina, « Alouatta, Ateles, and the ancient Mesoamerican cultures », Journal of Anthropological Sciences, vol. 83, , p. 111-117 (lire en ligne).
- (en) Allen J. Christenson, « POPOL VUH: LITERAL TRANSLATION » [PDF], sur Mesoweb Publications (consulté le ), p. 1-304.
- (en) A. Fuentes, « Human-Nonhuman Primate Interconnections and Their Relevance to Anthropology . », Ecological and Environmental Anthropology, (lire en ligne).
- (en) A. Fuentes, « Naturecultural Encounters in Bali: Monkeys, Temples, Tourists, and Ethnoprimatology », Cultural Anthropology, vol. 25, no 4, , p. 600-624 (ISSN 0886-7356, DOI 10.1111/j.1548-1360.2010.01071.x).
- (en) Agustin Fuentes et Kimberley J. Hockings, « The ethnoprimatological approach in primatology », American Journal of Primatology, vol. 72, no 10, , p. 841-847 (ISSN 0275-2565 et 1098-2345, DOI 10.1002/ajp.20844, lire en ligne, consulté le ).
- (en) A. Fuentes et L.D. Wolfe, Primates Face to Face: The Conservation Implications of Human and Nonhuman Primate Interconnections, Cambridge University Press, .
- (en) Melville Jean Herskovits et Frances Shapiro Herskovits, Dahomean narrative: a cross-cultural analysis, Evanston, Northwestern University Press, .
- (en) Manuel Lizarralde, chap. 5 « Ethnoecology of monkeys among the Barí of Venezuela: perception, use and conservation », dans Agustín Fuentes et Linda D. Wolfe (éds.), Primates Face to Face: The Conservation Implications of Human-nonhuman Primate Interconnections, Cambridge University Press, (ISBN 9781139441476), p. 85-100.
- (en) Mary Miller et Karl Taube, The Gods and Symbols of Ancient Mexico and the Maya, Londres, Thames and Hudson, .
- (en) Lorraine Murray, « Monkeys on the Ramage in India »(Archive.org • Wikiwix • Archive.is • Google • Que faire ?), sur Encyclopædia Britannica, .
- (en) Dennis O'Neil, « 18 janvier 2010 PRIMATES:The Taxonomy and General Characteristics » (version du sur Internet Archive).
- (en) Glenn H. Shepard, chap. 6 « Primates in Matsigenka subsistence and world view », dans Agustín Fuentes et Linda D. Wolfe (éds.), Primates Face to Face: The Conservation Implications of Human-nonhuman Primate Interconnections, Cambridge University Press, (ISBN 9781139441476), p. 101-131.
- (en) Cecilia Veracini, Lucia Camphora, Cecilia Veracini (dir.) et Bernard Wood (dir.), Primates in History, Myth, Art, and Science, CRC Press, (ISBN 9781351981873, lire en ligne).
- (en) Leonard T. Wolcott, « Hanumān: The Power-Dispensing Monkey in North Indian Folk Religion », The Journal of Asian Studies, vol. 37, no 4, , p. 653-661 (ISSN 0021-9118, DOI 10.2307/2054368, lire en ligne, consulté le ).
- (en) LD Wolfe et A. Fuentes, « Ethnoprimatology: Contextualizing Human/Primate Interactions », dans C. Campbell, A. Fuentes. K. MacKinnon, M. Panger et S. Bearder (éds.), Primates in Perspective, Oxford University Press, , p. 691-701.