François Morin (réfractaire)
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François Morin, dit le capitaine Sans-Façon[1], né le à Voutré (Mayenne) et mort le au Mans, est une figure emblématique de la résistance des réfractaires et des déserteurs à la conscription sous le Premier Empire. Chef charismatique d’une bande de chouans en Mayenne, il incarna la révolte des paysans contre les levées massives de soldats et les rigueurs de l’administration impériale[2]. Il a raconté son aventureuse existence dans un mémoire publié en 1876[3]. Ses Mémoires, recueillis par Charles-Raoul de Montesson et publiés en 1876, relatent son engagement[4].
Origines et contexte familial
François Morin naît dans une famille de cultivateurs à Voutré, près d'Évron. Il est le troisième fils de Louis Morin, laboureur[5], et de Gabrielle Le Boucher[6]. Son père, Louis Morin, est laboureur ; sa mère, Gabrielle Le Boucher, est originaire de Brée, ses parents se marient à Livet-en-Charnie[4] en 1780.
- Pierre Morin, cultivateur, époux de Marie Huet
- Louis Morin, laboureur[4], (1743[7]-1813[8]), époux de Gabrielle Le Boucher (1755-1805[9],[4])
- Louis Morin, mort sous les drapeaux du Premier Empire
- Pierre Morin, réformé pour défaut de taille, capitaine de paroisse pendant les Cent-Jours, fait brigadier de gendarmerie sous la Restauration[4].
- François Morin, époux de Catherine Nepveu (1803-1831[10],[4]), puis d'Eugénie Françoise Bourdin (1799-?)
- Joseph Morin, grenadier de la Garde royale, maréchal des logis, licencié lors de la Monarchie de Juillet[4]
- x Morin, tué à Chassillé en 1812-1813, lors d'une rencontre avec les gendarmes[4].
- Louis Morin, laboureur[4], (1743[7]-1813[8]), époux de Gabrielle Le Boucher (1755-1805[9],[4])
Son frère aîné, Louis Morin, meurt sous les drapeaux du Premier Empire, ce qui, selon la loi, aurait dû exempter François du service militaire[3]. Cependant, il est appelé sous les armes en 1808, malgré cette exemption théorique[11]. Ce contexte familial et la mort de son frère nourrissent son hostilité envers la conscription et l’autorité impériale[4].
Débuts de la révolte
Forcé de partir le [5], François Morin refuse de se soumettre à la conscription et entre dans la clandestinité. Il s’associe à son frère Joseph Morin et à d'autres jeunes gens de sa région[3], également réfractaires ou déserteurs, et commence à harceler les gendarmes et les gardes nationaux chargés de les traquer[6]. Ses premiers actes de résistance, marqués par des embuscades et des coups de main, lui valent une réputation d’audace et de ruse. Menacé de représailles sur sa famille[3], il se rend à Laval sur la promesse de recevoir une feuille de route pour son régiment[3], mais est incarcéré, et incorporé dans une unité d'insoumis acheminés sur le Luxembourg[3].
« Les familles des réfractaires étaient persécutées, les parents, les parrains et marraines subissaient la prison[4].. »
Dans ses Mémoires[4], François Morin proteste contre les chefs militaires et l'administration qui montrent sa troupe comme des lâches et d'infâmes brigands[12].
« Elle n'a jamais rien fait qui ne soit justifié par les lors de la guerre et les droits de la légitime défense, tandis, qu'on nous a fait une guerre implacable, qu'on nous a poursuivis, traqués à la manière des bêtes féroces; que l'on a violé à notre égard toutes les conventions signées qu'on nous proposait pour nous séduire et nous tromper. »
1809-1813
En 1809, on promet aux réfractaires si reddition[2], une feuille de route pour aller rejoindre leur corps. François Morin, confiant dans la parole du préfet de la Mayenne, accepte cette proposition. Il est conduit en prison avec d'autres réfractaires, et comme étapes, on les fait successivement passer par 27 cachots plus malsains les uns que les autres[12]. Arrivé à destination, il s’évade avec quinze camarades[2] et retourne en Mayenne. Sa bande s’agrandit rapidement, attirant des centaines de jeunes gens hostiles à la conscription.
« Je réponds à l'invitation de M. le préfet de la Mayenne, confiant dans sa parole: on me conduit en prison avec sept ou huit cents dupes comme moi. Nous comparaissons devant ce magistrat et son conseil. On nous met en effet en route, mais sous bonne escorte; et, comme étapes, on nous fait successivement passer par vingt-sept cachots, plus mal sains les uns que les autres. Arrivé à destination, on m'affuble d'un mauvais uniforme; on me pose en faction, avec un fusil sans batteries, aux postes avancés d'une forêt... Au milieu de ces tristes conjonctures, je reçois une lettre de ma famille, gémissant de me voir servir une cause qu'elle n'aimait pas : mes antipathies se réveillent, irritées par les déceptions et les mauvais traitements: je déserte avec quinze de mes camarades. »
En 1811, il est élu chef de cette troupe, qui compte alors jusqu’à 250 hommes, et prend le surnom de Sans-Façon (ou de Bon-Dessein selon certaines sources). Ses premiers actes de résistance, marqués par des embuscades et des coups de main, lui valent une réputation d’audace et de ruse. Il engage avec sa troupe un grand nombre d'engagements avec les gardes nationales et la troupe de ligne. Au mois de , cinq gendarmes tirent sur sa troupe près de Soulgé-le-Bruant[12]; ils sont pris et garrottés et s'attendent à être fusillés. François Morin les fait mettre en liberté[12].
Dans ces Mémoires, il insiste[4] sur la loyauté et l’humanité de ses hommes, tout en dénonçant les injustices et les cruautés commises par leurs ennemis.
« Plus d’une fois, nous avons eu à nous louer de l’humanité des gendarmes, tant qu’ils n’étaient pas conduits par un fonctionnaire civil de notre côté, nous les avons payés de retour. Sept d’entre eux étaient tombés dans une embuscade tendue par mon lieutenant, Michel Debray, alors à la tête de cinquante hommes, et furent aisément désarmés. Au rapport, on demande au capitaine ce qu’il faut faire. Gardez les armes, répondit-il, c’est le droit de la guerre. Mettez les gendarmes en liberté, sans aucun mauvais traitement, c’est le vœu de l’humanité[4]. »
Chef de la chouannerie
À partir de 1812, la bande de Morin multiplie les actions de guérilla dans les cantons de Sainte-Suzanne, Bais, Sillé-le-Guillaume et Brûlon. Les réfractaires, bien que peu nombreux[13], tiennent en échec les forces impériales grâce à leur connaissance du terrain, leur mobilité et le soutien discret de la population locale[4]. François Morin organise sa troupe selon une hiérarchie militaire, avec des officiers et des sous-officiers élus, et impose une discipline stricte, interdisant notamment les exactions contre les civils. En 1812, François Morin, avec quelques-uns de ses compagnons réfractaires, eut un engagement contre un détachement de chasseurs à cheval au château de Fromentières[2].
Les autorités impériales, alarmées par l’ampleur du mouvement, envoient des colonnes mobiles et des commissions militaires pour réprimer la révolte.
1813-1814
En , alors que le Premier Empire est engagé dans la Campagne de Russie et prépare de nouvelles levées de conscrits, une série d’incidents éclate en Charnie[6]. Dès le , des groupes armés, composés principalement de déserteurs et de réfractaires, commencent à parcourir les campagnes, exigeant des armes et des vivres dans les fermes isolées. Ces actions, d’abord dispersées, s’organisent rapidement sous la direction de François Morin[6]. Après plusieurs affrontements et la capture de certains de ses hommes, François Morin est identifié comme le chef de la bande[6]. François Morin décrit dans son mémoire comment, à plusieurs reprises, sa troupe a chassé des bois des soldats impériaux, notamment au Château de Montecler, près d’Evron, où l'armée ne purent venir à bout des insurgés.

Les premières attaques visent les communes de Rouessé-Vassé, Parennes, Neuvillette-en-Charnie, Saint-Symphorien, Torcé-en-Charnie et Châtres-la-Forêt. Le , une quinzaine d’hommes embusqués près de Saint-Georges-le-Fléchard repoussent une patrouille de dix gardes nationaux de Bazougers, tuant leur capitaine, Faisan-Lamotte. Cet incident marque le début d’une escalade : les autorités locales, d’abord sceptiques, réalisent que la région est le théâtre d’une insurrection organisée[6]. Les effectifs de la bande, selon les sources, varient entre 25 et 33 hommes, dont la plupart sont des réfractaires ou des déserteurs originaires de Mayenne et de Sarthe. Parmi eux, on trouve Michel Boisaubert, surnommé Marche-à-Terre, et Michel Debray, dit le Généreux, qui jouent un rôle clé dans les opérations[6].
Principales actions
Janvier 1813 : Affrontements et mobilisation impériale
- : des inconnus armés de bâtons envahissent par petits groupes les fermes isolées dans la région de la Charnie pour exiger des fusils[6].
- : vers midi, dix gardes nationaux de Bazougers finissent, aux approches de Saint-Georges-le-Fléchard, par se heurter à une quinzaine d'hommes embusqués derrière une haie. Cette rencontre imprévue se termine vite par la retraite précipitée des gardiens de l'ordre, abandonnant le cadavre de leur capitaine Faisan-Lamotte[6].
- 9- : La bande de François Morin multiplie les raids dans les communes d'Auvers-le-Hamon, Avessé, Chevillé, Poillé, Juigné, Tassé, s’emparant d’armes, de munitions et de fonds. Le , ils attaquent le Château de Varennes-l'Enfant, où ils volent des fusils et 125 écus[6].
- 14- : Les autorités réagissent en envoyant des renforts : le colonel de gendarmerie Jacques Cavalier et le lieutenant Ricordeau sont chargés de traquer les insurgés. Malgré cela, la bande continue ses actions, notamment à Saint-Denis-d'Orques et Vimarcé[6].
- 17- : Le général Ennemond Bonnard envoie une cinquantaine d’hommes depuis Tours, et le préfet de la Mayenne, Nicolas François Harmand d'Abancourt, mobilise les gardes nationales de Laval, Mayenne et Ernée. Malgré ces mesures, la bande échappe aux patrouilles et poursuit ses raids[6].
- : La bande est signalée à Sourches, mais les troupes impériales ne parviennent à l’intercepter que le près de Tennie, sans succès.
- : Un décret impérial[14] ordonne la formation d’une colonne mobile de 700 gendarmes et 140 chevaux, placée sous le commandement du général Jean-Pierre Henry[6]. La colonne est divisée en sept détachements, avec pour mission de quadriller la région et de capturer les insurgés.
Février 1813 : Poursuite et embuscades.
Arrivé au Mans le , le général Jean-Pierre Henry avait cherché des espions et mis sur pied sa colonne mobile 50 cavaliers du 26e régiment de chasseurs à cheval partirent pour Laval, et 300 fantassins des 121e et 122e de ligne vers Sillé-le-Guillaume. Les renforts attendus de Bretagne porteraient bientôt l'effectif à 800 hommes[6].
- : La bande attaque le Château de Thuré, où elle s’empare de plomb et de vivres, avant de se diriger vers Jublains. Le , elle est repérée près de Jublains, mais échappe de justesse à un détachement commandé par le lieutenant Blasson.
« Les brigands font contribuer les acquéreurs des domaines nationaux. Un nommé Meusard a été obligé, le 21 janvier, de donner deux cents francs et de souscrire un billet de mille francs payable dans quinze jours. L’adjoint de la commune de Neuvilette a été obligé de payer cent vingt francs. Le surlendemain ils ont enlevé l’adjoint de Jublains, M. Bouhours, parce qu’il avait refusé de payer une somme de trois cents francs sur l’ordre de Sans-Façon, nom qu’a pris leur capitaine. Beaucoup d’autres contributions ont été levées de cette manière. Je ne pourrai pas les connaître toutes, parce que les menaces que les brigands font à ceux à qui ils arrachent ces sommes les empêchent de se plaindre. On estime à plus de deux cents francs le plomb qu'ils ont enlevé de dessus la toiture du château de Torcé. . »
- : La bande est cernée au Villaut, près d'Izé. Un combat acharné est livré entre les réfractaires, commandés par François Morin, et six cents hommes de troupe, sous les ordres de Blasson, lieutenant des gendarmes de Paris[2]. Après une lutte de plusieurs heures, François Morin opére sa retraite sans être poursuivi, laissa trois jeunes gens bloqués dans une maison. L'un d'eux fut tué, les deux autres furent faits prisonniers, conduits à Sillé[2]. L’attaque surprise des troupes impériales divise les insurgés : une partie de la bande est capturée, tandis que François Morin[15] et quelques hommes parviennent à s’échapper. Cet affrontement coûte la vie à deux insurgés et à une habitante, et fait plusieurs blessés parmi les soldats[6]. Après le combat du Villaut, rechercher la bande de François Morin devenait surtout une affaire de police. C'est pourquoi Pierre-François Réal dépêcha au Mans un de ses hommes de confiance, Jean François Roland de Bussy, commissaire général de police à Flessingue[6].
Mars 1813
- : Deux espions du préfet, Jardin et Blossier, sont agressés à Brains-sur-Gée par des hommes de François Morin, probablement en représailles à la capture d’un de leurs compagnons, Julien Blard, arrêté le à la ferme des Grandes Groyes.
« Une troupe de brigands s’est portée, dimanche dernier, à la nuit, au domicile dudit Jardin, et l’a assommé à coups de bâtons. Les habitants du village de Torcé, qui ont eu pleine connaissance de cet assassinat, non seulement n’ont porté aucun secours, mais ont assisté au meurtre sans rien faire pour arrêter les assassins. Est-ce que la loi du 10 vendémiaire an IV ne serait pas applicable à la commune sur laquelle le crime a eu lieu? Un exemple de sévérité serait nécessaire. »
- 2- : Plusieurs membres de la bande se rendent ou sont capturés. Jean Guittet[16], un sympathisant de la Petite Église et probable informateur de François Morin, est arrêté le à Viré. Il sera exécuté le sans avoir parlé[6].
Négociations et reddition ?
Plusieurs fois le préfet de la Mayenne et le général Henry, qui avait son quartier général à Brûlon, tendirent des pièges à François Morin, et sa troupe qu'il évitèrent[12].
Vers la fin de , François Morin part de Tassé avec deux camarades, pour venir au Mans s'approvisionner de munitions. En passant par Coulans ils sont reconnus, plusieurs fois obligés de répondre à la fusillade ils font 76 kilomètres dans la même nuit[12].
Face à la pression militaire et à la dispersion de sa troupe, François Morin tente de négocier une reddition. Louis-Marie Auvray, préfet de la Sarthe lui offre la place de capitaine de gendarmerie, qu'il refuse[12]; il ne demande que l'exemption du service militaire et l'exercice des droits civils, moyennant quoi, lui et sa troupe déposeront les armes; le préfet y consent à condition que sa troupe et lui habiteront un département où ils n'ont pas fait la guerre[12]. Le , il rencontre le préfet de la Mayenne à Viré et obtient la promesse d’une amnistie pour lui et ses hommes, à condition qu’ils quittent la région[6].
Après des mois de guérilla et face à la pression croissante des colonnes impériales, François Morin et une partie de sa bande acceptent de se rendre, à condition d’être exemptés du service militaire et de pouvoir choisir leur lieu de résidence hors de la Mayenne et de la Sarthe. François Morin raconte dans ses Mémoires[4] :
« Le préfet de la Mayenne nous envoya un parlementaire, et nous acceptâmes de déposer les armes en échange de la promesse que ni moi ni mes hommes ne serions plus inquiétés. Nous devions être envoyés dans la Somme, sous surveillance policière. »
Pour sa reddition, et celle de son frère, moyennant amnistie, une première entrevue est établie, avec la pensée du pouvoir impérial de les arrêter à la suivante[3]. L'entreprise échoue. Devant la situation, un décret du fait remplacer le préfet de la Sarthe Auvray par Claude-Joseph-Parfait Derville-Maléchard[3].
« Dans un pays où les localités offrent tant d'obstacles et où les bandits trouvent tant de pitié auprès des habitants, tous les moyens sont bons à employer pour parvenir à leur obstruction. Jean François Roland de Bussy[3] à Anne Jean Marie René Savary, duc de Rovigo, Ministre de la Police générale. »
Dans les bois de la Charnie, asile des réfractaires, le gouvernement impérial fera percer, en 1813, de longues allées dans la Grande-Charnie, et engagea le marquis de Sourches de Tourzel à exécuter des travaux analogues dans la Petite-Charnie.
Conséquences et répression
La bande de François Morin est à moitié dissoute et moitié détruite, Guittet lui-même pris le 13 à Viré, il ne restait plus qu'à sévir assez durement pour décourager les imitateurs futurs. Jean-Pierre Henry répartit donc ses garnisaires suivant les méthodes éprouvées en 1809[3].
La répression impériale est brutale : plusieurs membres de la bande, dont Pierre Janvier[17], Mézières, Julien Blard, Louis Baudouin et Pierre Blaise, sont condamnés à mort et exécutés en mars et [6] par le tribunal d'exception institué par le décret du . D’autres, comme Heurtebise, échappent à la peine capitale grâce à leur collaboration. Les familles des insurgés sont également persécutées, et les villages suspects subissent des amendes et des réquisitions[6]. La Commission militaire juge le Broussin, Trouvé et Paslier, fusillés le 11 l'un à Evron, les deux autres à Sainte-Gemmes-le-Robert.
Le , auprès de Chassillé, huit ou neuf hommes, dont François Morin, vont demander du pain vers deux heures du matin au moulin de Courcelles, et se heurtent aux deux gendarmes qu'il abrite. L'un de ces derniers tombe mort[3]. Les battues recommencent, et un renfort de cent hommes part de Tours[3].
Emprisonnement et exil
Reddition
Dans l'impossibilité de s'emparer, même avec des régiments entiers, par la force, de François Morin et de ses compagnons, Claude-Joseph-Parfait Derville-Maléchard fait proposer à François Morin, par M. Langlechère, une conférence à l'amiable[12]. Le lieu du rendez-vous est fixé à Viré, le , où le préfet est assisté du colonel Jacques Cavalier, commandant de la gendarmerie à Alençon. On commence par offrir à François Morin la place de capitaine de gendarmerie, qu'il refuse: en ajoutant que lui, son frère et ses chouans ne réclamaient, pour toute faveur, qu'une entière exemption du service militaire, et l'exercice libre, commun des droits civils; qu'à ces deux seules conditions ils déposeraient les armes.[12]. Le préfet accepte, à la charge toutefois, pour les insurgés, d'habiter un autre département que ceux où tous avaient fait la guerre[12].
« 1. Tous les réfractaires actuels, de la province du Maine, qui se rendront, ne seront tenus à aucun service militaire sous le gouvernement présent. 2. Ils seront sous la surveillance de la haute police, mais ne pourront être ni inquiétés, ni repris pour les faits passés. 3. Ils choisiront un département, en France, hors ceux où ils auront porté les armes. 4. Ils jouiront, du reste, de la plénitude de leurs droits. »
Signé : Claude-Joseph-Parfait Derville-Maléchard, Cavalier; Coudreux, secrétaire; François Morin, chef des insurgés, muni de leurs pleins pouvoirs. »
Vers l'Yonne ?
Le , à dix heures du soir, le préfet Claude-Joseph-Parfait Derville-Maléchard, qui avait succédé à Louis-Marie Auvray[18], et le colonel Cavalier eurent, au lieu des Maisons rouges, à Chaufour[19], une entrevue avec les rebelles et leur remirent des passeports pour le département de l'Yonne[12]. François Morin et ses compagnons sont envoyés [3] vers l'Yonne[3].
Cependant, la promesse n’est pas tenue : après leur reddition, peu après leur arrivée dans l'Yonne, François Morin et ses compagnons sont arrêtés, enchaînés[4]. À peine avions-nous déposé les armes que les gendarmes nous mirent les menottes..
« Quinze jours après notre arrivée dans l'Yonne, le maire du chef-lieu de canton que j'habitais avec mon frère Joseph, nous mande tous chez lui munis de nos papiers. Des gendarmes déguisés, armés, s'y trouvaient en force: il s'agissait d'une véritable arrestation, au mépris du traité que les premières autorités civiles et militaires de la Sarthe avaient légalement signé. Nous voulons protester: pour toute réponse, on nous attache deux à deux, avec accompagnement de menottes, et l'on nous jette brutalement dans les prisons d'Auxerre. »
François Morin et ses hommes sont jetés en prison à Auxerre, accusés de rébellion et de désertion[4].

Prisonnier du Premier Empire
On les accable de la chaine, du carcan, de la manille du forçat; on les fait passer trois jours et trois nuits dans une voiture cellulaire[12] : les autorités impériales, craignant une reprise de la révolte, décident de les déporter vers des prisons plus sûres[4] : Forteresse de Pierre-Châtel (Ain[3]). François Morin et ses compagnons sont transférés à Pierre-Châtel, près de Belley (Ain), où ils sont enfermés dans des cachots souterrains. Il raconte que plusieurs de ses compagnons perdirent la raison ou tombèrent gravement malades dans ces conditions extrêmes[4]. Ils y séjournèrent pendant trois mois avant d'être transféré à Marseille[12].

François Morin est notamment incarcéré dans un cachot souterrain à Marseille, pendant 6 mois[12], où il subit des mauvais traitements[20]. Dans ces mémoires[4], il indique que les rats lui font une « guerre acharnée ». François Morin tombe gravement malade, mais survit grâce à la solidarité de quelques codétenus et à sa propre résilience[4].
« Nous[21] y séjournons pendant trois mois. On vient alors nous en exhumer; on nous dirige sur Marseille, où nous attendaient également d'autres cachots plus malsains, plus humides encore, sans paille, où l'on pouvait à peine se tenir debout; où l'on trouvait, pour toute couche, une dalle gluante, infecte et glaciale; où se réunissaient chaque jour, avec profusion, toutes les variantes si pénibles du carcere duro. Six mois se passèrent ainsi dans la douleur, sans consolation, sans la vue d'un seul être humain: pour toute visite, ne recevant que celle de rats nombreux, affamés, qui dévoraient nos vêtements et s'attaquaient, parfois, aux parties les plus accessibles de nos personnes[4]. »
Le récit de François Morin sur son emprisonnement est l’un des témoignages les plus poignants sur les conditions carcérales sous le Premier Empire[4]. Il révèle :
- La brutalité du système pénal : les prisonniers politiques étaient traités comme des criminels de droit commun.
- L'arbitraire des autorités : les promesses de clémence étaient rarement tenues.
- La résilience des réfractaires : malgré tout, François Morin et ses hommes ont survécu, et leur expérience a nourri leur détermination à résister[4].
« Je gardai toute ma vie les séquelles de cette captivité : des douleurs aux articulations, une faiblesse dans les poumons, et des cauchemars chaque fois que j’entendais un rat[4].. »
Libération
Libéré à la chute du Premier Empire, il rentre à Voutré où il redevient cultivateur[3] et apprend la mort de son père, emprisonné pour complicité, et mort en prison[4].
« Le gouvernement légitime, entouré de flatteurs, obsédé, trompé par des intrigants, ne fit absolument rien pour nous: je redevins cultivateur, en perdant mes illusions sur les hommes, en conservant mon dévouement inaltérable pour la religion et pour la royauté : les Cent-Jours me donnèrent bientôt la triste occasion de le prouver par des faits. »
Carrière militaire et fin de vie
La mort de son père et la ruine de la famille (les biens avaient été confisqués[4]) le poussent à reprendre les armes pendant les Cent-Jours, où il s'engage à nouveau contre Napoléon Ier[3] dans les Corps irréguliers de l'armée intérieure[3].
A la Seconde Restauration, François Morin est nommé chef de bataillon[22] le et servit dans l'armée royale, commandée par le général Alexandre-Charles-Louis de Valon du Boucheron d'Ambrugeac[12], sous les ordres de Jean Châtelain. Une lettre de Louis XVIII apporta l'expression des sentiments du roi à la cause de François Morin, accompagné du don d'un sabre d'honneur qui, par une négligence de l'administration départementale, ne parvint jamais à son destinataire[3].
« Mais, l'animosité qui existait, entre ce général qui m'honorait de son affection et M. le général d'Andigné, pair de France, me devint assez funeste pour que la Commission, sous les ordres de ce dernier, me fît descendre au simple grade de lieutenant au 37e de ligne. »
Retrogradé au grade de lieutenant, il fut admis le dans la Légion de la Sarthe, devenue par la suite 37e régiment de ligne. Il participe à l'Expédition d'Espagne et obtient le brevet de capitaine du 13e régiment de ligne[2]. Dans ses Mémoires[4], il indique que le passage au 13e régiment de ligne lui a été proposé par le Ministre de la Guerre en personne, après que le conseil de révision de la Division militaire de Nantes l'eut acquitté d'un refus d'obéir à des ordres, qu'il désapprouvait donnés par deux de ses chefs au 37e régiment de ligne.
Il est décoré de la Légion d’honneur le [3]. Il est capitaine le [12].
Monarchie de Juillet
Réformé sans traitement sous la Monarchie de Juillet, il se retire d'abord à Baugé où il résidait lors de son remariage[4]. En 1832, lors de l'entrée de la Duchesse du Berry, il est chargé par M. de Saint-Marsault d'enlever 6 à 700 condamnés de la prison de bellecroix près de La Rochelle pour les conduire en Vendée lors de la Guerre de Vendée et Chouannerie de 1832. Un contre-ordre rendit impossible cette opération[3].
En 1833, son frère Joseph Morin parvient à sortir du département de la Sarthe, et rejoint Louis Auguste Victor de Ghaisne de Bourmont au Portugal, et reçoit presque Louis du Vergier de La Rochejaquelein lors de sa mort[3].
Fin de vie
François Morin se fixe au Mans en 1851[12], où il épouse la fille d’un ancien chouan[2], Mlle Bourdin. Il meurt le .
Actions et tactiques
Morin et sa bande mènent une guérilla efficace contre les forces impériales[6], utilisant la connaissance du terrain (haies, bois, chemins creux) et la mobilité pour échapper aux colonnes mobiles. Leurs actions, bien que limitées en nombre, inquiètent suffisamment le Premier Empire pour que Napoléon Ier envoie des renforts et des commissions militaires. Morin est connu pour son sens de la discipline, son humanité envers les prisonniers, et son refus de commettre des exactions contre les civils[3]. Il raconte dans ses mémoires[4] comment ses hommes ont résisté aux forces révolutionnaires malgré leur petit nombre et les calomnies dont ils ont été victimes. Il évoque les difficultés rencontrées, les stratégies employées pour échapper aux gendarmes, et les combats menés contre les troupes impériales.
François Morin, dans ses Mémoires[4], décrit avec précision les stratégies et tactiques qu’il a mises en œuvre pour résister aux forces impériales, souvent supérieures en nombre et en armement. Ses méthodes, inspirées de la tradition chouanne et adaptées au terrain de la Mayenne, reposent sur la mobilité, la connaissance du terrain, la surprise et la discipline.
La Petite-Eglise
François Morin, dans ses Mémoires[4], évoque à plusieurs reprises le soutien que sa bande a reçu de la Petite Église, tant sur le plan logistique que moral. Il souligne que plusieurs de ses hommes, ainsi que des sympathisants locaux, étaient membres ou proches de ce mouvement. Les relations entre François Morin et la Petite Église ont été déterminantes pour la survie et l’efficacité de sa bande. Sans ce soutien, il aurait été impossible de maintenir une résistance aussi longue et organisée. En retour, la Petite Église a trouvé en François Morin et ses hommes des défenseurs armés, prêts à risquer leur vie pour protéger ses membres et ses valeurs[4].
Les derniers tenants de la Petite Église de la région occupait le Château de Montesson au début du XXe siècle[2].
Soutien logistique et refuge
François Morin explique que la Petite Église a joué un rôle clé dans la survie et l’organisation de sa troupe :
- Refuges et caches : Les prêtres et les fidèles de la Petite Église offraient des refuges sûrs, des caches pour les armes et les vivres, et des informations sur les mouvements des troupes impériales. Les « loges » (cabanes isolées en forêt) étaient souvent des points de ralliement et de repos pour les réfractaires, et plusieurs étaient tenues par des membres de la Petite Église[4]
- Ravitaillement et soins : Les fidèles fournissaient nourriture, vêtements et soins aux blessés, permettant à la bande de Morin de maintenir sa mobilité et son autonomie pendant des mois.
Soutien moral et légitimité
La Petite Église a également apporté une forme de légitimité religieuse et morale à la révolte de Morin :
- Bénédiction des actions : Plusieurs prêtres de la Petite Église ont bénit les actions de la bande, présentant leur lutte comme une résistance juste contre un pouvoir tyrannique et athée. Morin rapporte que certains prêtres ont même comparé leur combat à celui des Vendéens, le qualifiant de « guerre sainte » contre l’oppression[4].
- Cohésion idéologique : La plupart des hommes de François Morin partageaient les valeurs de la Petite Église : attachement à la monarchie, rejet de la Révolution française et du Premier Empire, et défense des traditions locales. Cette communauté de vues a renforcé la cohésion du groupe et sa détermination[4].
Exemples concrets dans les Mémoires
- L’affaire de la ferme de Beaumont : François Morin raconte[4] comment, après une embuscade, ses hommes ont été accueillis et soignés par une famille de la Petite Église, malgré le risque d’arrestation. « Sans leur aide, plusieurs des nôtres seraient morts de leurs blessures ou de faim ».
- Le rôle des prêtres : Un prêtre de la Petite Église, non nommé dans les Mémoires[4] pour le protéger, a servi d’intermédiaire entre François Morin et les autorités locales lors des négociations de reddition en 1813. Ce prêtre a également transmis des messages et des ordres entre les différentes fractions de la bande.
- La trahison et la répression : François Morin dénonce dans ses Mémoires[4] la répression qui a frappé la Petite Église après la chute de sa bande. Plusieurs prêtres et fidèles ont été arrêtés, emprisonnés ou condamnés pour complicité avec les réfractaires. « Les gendarmes ne faisaient pas de différence entre un prêtre de la Petite Église et un brigand ».
Limites et tensions
Malgré cette alliance, François Morin reconnaît que tous les membres de la Petite Église ne soutenaient pas ouvertement la révolte :
- Prudence et divisions : Certains fidèles, par crainte des représailles, évitaient de s’engager trop ouvertement. François Morin note que beaucoup nous aidaient en secret, mais peu osaient le faire au grand jour[4].
- Divergences tactiques : Certains prêtres de la Petite Église désapprouvaient les actions violentes, préférant une résistance passive. François Morin rapporte une discussion avec un prêtre qui lui aurait dit : Votre combat est juste, mais la violence ne mène qu’à plus de violence.
Postérité et mémoire
François Morin est devenu une figure de la résistance paysanne à la conscription napoléonienne. Ses mémoires, publiés en 1876, ainsi que les récits de ses contemporains, ont contribué à forger l’image d’un chef, défendant les siens contre l’oppression impériale. Son histoire illustre les tensions sociales et politiques de l’Empire, ainsi que la persistance des mouvements de résistance dans l’Ouest de la France[3].
Origine de la Chouannerie de 1813
Pour Gilbert Augustin-Thierry, en , à la suite du désastre de la Campagne de Russie, un émissaire de Louis XVIII, Anne Victor Denis Hurault de Vibraye marquis de Vibraye, se rendit auprès de Jean Châtelain, surnommé Tranquille, un ancien chef chouan. Il lui remit des fonds et l’ordre d’organiser une insurrection royaliste en Anjou et en Bretagne[22]. Selon les instructions, un prince Bourbon devait débarquer près de Granville et rejoindre les insurgés. Jean Châtelain obéit et leva une troupe de chouans, mais l’absence du prince promis entraîna la dispersion des hommes.
Par la suite, deux suppliques furent adressées à Louis XVIII après la Restauration[22]. La première, soutenue par des hauts fonctionnaires comme le maréchal de camp Louis-Marie Auvray, visait à obtenir des récompenses pour Jean Châtelain. La seconde, signée par trois chouans (Boisaubert, dit Marche-à-Terre, Debray, dit le Généreux, et Morin, dit le Capitaine), réclamait des grades militaires et des décorations, affirmant avoir tenu en échec des troupes impériales pendant plusieurs semaines en 1813, sous le commandement tour à tour d’un mystérieux Sans-Façon.
« II fut donc convenu entre nous (entre Morin, Debray et Boisaubert) que celui qui aurait préparé une expédition y commanderait et que le chef aurait toujours le même qualificatif. Cette combinaison avait des avantages, notamment celui d’être le même toujours et partout... Le secret fut gardé... - Extrait d'un rapport adressé[22] par François Morin au Ministre de la Guerre en décembre 1815 »
Romans et postérité
- Gilbert Augustin-Thierry a tiré en partie de l'histoire de François Morin son roman Le Capitaine Sans-Façon. Voir en ligne. Pour l'Abbé Angot, il s'agit d'une peinture, dans le genre fantaisiste et fantastique particulier à cet auteur, des aventures de Morin et du schisme manceau de la Petite Église[2].
