Frontières naturelles de la France

théorie politique et géographique développée en France, notamment pendant la Révolution française From Wikipedia, the free encyclopedia

Les frontières naturelles de la France sont une théorie politique et géographique développée en France, notamment pendant la Révolution française. Elles correspondent au Rhin, aux Alpes, à la Méditerranée, aux Pyrénées et à l'océan Atlantique, selon les révolutionnaires.

La République française en 1800. Les frontières de la France correspondaient alors aux frontières naturelles définies par les révolutionnaires français.

Théorie

Carte de la Gaule avant la Guerre des Gaules selon l'interprétation de Gustav Droysen (1886)[1] d'après les peuples définis par Posidonios d'Apamée et Jules César : les Belges (en orange), les Aquitains (en rouge), la Gaule celtique (en vert) et la Gaule narbonnaise (en jaune).

La première mention des frontières naturelles apparaît en 1642 dans un testament apocryphe du cardinal de Richelieu[2]. Il faut cependant attendre 1786 pour que cette notion soit à nouveau développée. Le Prussien Jean-Baptiste Cloots publie cette année-là les Vœux d'un gallophile et se prononce pour le rattachement à la France de la rive gauche du Rhin, « borne naturelle des Gaules »[3].

Cette notion se répand chez les révolutionnaires français dès 1790, notamment chez les jacobins. Après la victoire de Valmy le , la Convention nationale exhorte les soldats à chasser les armées prussiennes de l'autre côté du Rhin. Pour le général Custine, commandant de l'armée du Rhin, « si le Rhin n'est pas la limite de la République, elle périra »[4]. Le , la Convention adopte le Décret sur l'administration révolutionnaire française des pays conquis, prélude à l'annexion des Pays-Bas autrichiens (anciens Pays-Bas espagnols, future Belgique) par la France. Celle-ci est demandée par Danton le , justifiant que « les limites de la France sont marquées par la nature, nous les atteindrons des quatre coins de l'horizon, du côté du Rhin, du côté de l'Océan, du côté des Pyrénées, du côté des Alpes. Là doivent finir les bornes de notre République ».

Application

Dans les Alpes

L'armée des Alpes envahit la Savoie, partie intégrante du royaume de Sardaigne allié de l'Autriche, presque sans combattre entre les et . Le , une assemblée des élites savoyardes se réunit à Chambéry. Elle ne reconnaît plus Victor-Amédée III comme souverain et supprime les privilèges. Le , l'assemblée se prononce pour le rattachement de la Savoie à la France. Cette réunion est décrétée à la Convention le et la Savoie forme le département du Mont-Blanc.

Le , la Convention annexe le comté de Nice et la principauté de Monaco pour former le département des Alpes-Maritimes.

En Rhénanie

Évolution territoriale des départements français en Rhénanie et en Belgique.

Le discours de Danton est repris par Lazare Carnot et répandu dans les territoires occupés par les représentants en mission de la Convention et les révolutionnaires locaux favorables aux Français[5] pour préparer et justifier l'annexion de ces territoires. Toutefois, les Français sont battus à Neerwinden le et sont contraints de quitter la Belgique. La victoire décisive des Français à Fleurus en et la fondation de la République batave en confirment l'occupation française de la Belgique. La Prusse entame les négociations qui aboutissent au premier traité de Bâle, signé le par lequel la Prusse cède à la France ses territoires sur la rive gauche du Rhin.

Les victoires de Bonaparte en Italie obligent l'Autriche à signer le traité de Campo-Formio le . L'Autriche cède à la France tous ses territoires à l'ouest du Rhin. Le Directoire réorganise alors la rive gauche du Rhin et crée quatre nouveaux départements : le Mont-Tonnerre, le Rhin-et-Moselle, la Roer et la Sarre.

En Belgique

Départements français issus des Pays-Bas autrichien et du royaume de Hollande en 1811.

Après la victoire de Fleurus, de longs débats ont lieu à la Convention pour décider du sort des Pays-Bas autrichiens[6]. Poussée par Merlin de Douai, la Convention craint qu'une république belgique séparée, comme la République batave, soit trop faible pour résister aux Anglais et aux Autrichiens et qu'elle ne devienne un État tampon contre la République française. La Convention vote finalement l'annexion de la Belgique le , créant les neuf départements belges : la Dyle, les Deux-Nèthes, l'Escaut, les Forêts, le Jemmapes, la Lys, l'Ourte, la Meuse-Inférieure et la Sambre-et-Meuse. Cette annexion est confirmée par le traité de Campo-Formio, par lequel l'Autriche cède officiellement les Pays-Bas autrichiens à la France, puis par le traité de Lunéville en 1801.

Dépassement des frontières naturelles sous le Premier Empire

La Première Restauration en 1814. Les territoires en rouge sont cédés par le second traité de Paris en 1815.

Sous le Consulat et le Premier Empire, Napoléon Ier fait sortir la France de ses frontières naturelles au moyen de ses conquêtes, principalement dans le but de contrôler les côtes. En effet, la guerre contre le Royaume-Uni repose en partie sur l'interdiction de tout commerce avec la Grande-Bretagne. En 1812, la France compte 134 départements. Son territoire s'est étendu au-delà du Rhin en annexant la Hollande, et la côte nord de l'Allemagne jusqu'à Lübeck (1811), au-delà des Pyrénées en annexant une partie de la Catalogne (1812) et au-delà des Alpes en annexant une partie de l'Italie entre 1801 et 1805.

Persistances du concept

Après la première abdication de Napoléon le , la France perd, par le traité de Paris, tous les territoires conquis depuis 1792. Elle ne conserve qu'une partie de la Savoie. Après Waterloo, par le second traité de Paris en 1815, la France est ramenée à ses frontières de 1790 et perd donc la Savoie. La Savoie et Nice sont définitivement annexés en 1860 à la France par le traité de Turin. Mais le concept de frontières naturelles continuera d'alimenter le débat public et les réflexions stratégiques de dirigeants de la France. Le débat sur les frontières naturelles de la France se poursuit pendant tout le XIXe siècle et une partie du XXe siècle. Michelet, par exemple, dans son Histoire de France, y voit une cause déterministe de l'histoire de France. Il ressurgit en 1830 au moment de l'indépendance de la Belgique puis entre 1871 lorsque l'Alsace-Moselle est intégrée à l'Empire allemand et 1918, voire jusqu'en 1945.

Sous la Restauration

  • À la chute de Napoléon, une partie de l'opinion publique française et certains modérés espéraient conserver au moins une portion de la rive gauche du Rhin, incluant des départements comme la Sarre, les Forêts, Sambre-et-Meuse, Jemmapes et la Lys. Les plus ambitieux visaient l'ensemble de la rive gauche comme "frontière naturelle". Ces idées étaient nourries par les déclarations ambiguës du tsar Alexandre Ier, qui laissaient espérer des concessions minimales. Il s'agissait moins de projets formels que d'attentes collectives, exprimées dans la presse et les cercles politiques. Par exemple, on croyait que la France ne reviendrait pas strictement aux frontières de 1789, mais conserverait des gains napoléoniens pour des raisons stratégiques. Des discours et écrits de figures libérales, bonapartistes, républicaines et militaires plaidaient pour l'annulation des traités de 1815, perçus comme provisoires. Par exemple, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, dans ses Mémoires, insistait sur la rive gauche comme champ de bataille essentiel pour défendre les frontières nord et est de la France. Des articles d'Armand Carrel et des interventions parlementaires comme celles de Mauguin visaient à "anéantir" ces traités[7].
  • Sous le ministère de Jules de Polignac (-), François-René de Chateaubriand rédigea un mémoire réclamant la rive gauche du Rhin comme "agrandissement éventuel" de la France. Il arguait que les guerres napoléoniennes avaient révélé la vulnérabilité de Paris, trop proche des frontières. Le projet consistait en une revendication diplomatique pour des raisons d'honneur et de sécurité. Polignac pria secrètement la Russie via des canaux diplomatiques de soutenir un retour aux territoires cédés par Talleyrand à Vienne en 1815. Chateaubriand, obsédé par cette idée dont il rêvait "toutes ses nuits" selon son entourage[8], voyait cela comme le moyen d'affermir la Restauration, potentiellement via une alliance avec la Russie pour redessiner l'Europe[9],[Note 1]. Néanmoins, l'absence de conflit favorable et la force des alliances anti-françaises post-Napoléon rendirent toute reconquête impossible. Les traités de 1815 étaient imposés par les puissances alliées (Russie, Autriche, Prusse, Royaume-Uni), qui voyaient toute revendication française comme une menace. Polignac recula en , craignant une posture "menaçante et agressive" envers l'Allemagne, et la Russie ne répondit pas favorablement aux demandes secrètes. Ces idées restèrent verbales ou théoriques, sans mobilisation militaire ou diplomatique réelle, en raison de la prudence des gouvernements successifs (Louis XVIII et Charles X). Enfin, la Prusse assimila progressivement les territoires rhénans, malgré le mécontentement local.

Sous la monarchie de Juillet

Sous Louis-Philippe, les ambitions pour la rive gauche ressurgirent lors de la "crise du Rhin" de 1840, menée par Adolphe Thiers (premier ministre en 1840). Motivé par la peur d'une alliance austro-prusso-anglaise en Orient (affaire égyptienne), Thiers revendiqua la rive gauche comme "frontière naturelle" pour sécuriser la France. Le projet consistait en une mobilisation militaire (200 000 hommes) et une propagande nationaliste, visant à annexer les territoires rhénans via une guerre préventive ou des négociations. Thiers arguait que les traités de 1815 étaient obsolètes ; il espérait un soutien russe et exploitait le mécontentement rhénan. Le roi refusa la guerre, limogea Thiers, et opta pour une paix avec l'Angleterre avec François Guizot.

Sous le Second Empire

Annexion par le Second Empire du duché de Savoie et du comté de Nice par le traité de Turin.

Napoléon III voyait le Rhin comme clé d'hégémonie européenne et il eut des projets d'annexions rhénanes. Il essaye plusieurs fois de récupérer la rive gauche du Rhin. En 1866, après Sadowa, il demanda la rive gauche comme "compensation" de la neutralité française, via des négociations secrètes avec Bismarck et un projet de traité luxembourgeois. Napoléon III voulait Mayence, la Sarre, le Palatinat ; Bismarck refusa, offrant seulement le Luxembourg. La facilité de la victoire prussienne empêcha l'aboutissement de ce projet. Entre 1867 et 1870, il y eut des tentatives diplomatiques en vue d'alliances (Autriche, Italie) contre la Prusse, visant le Rhin comme objectif. La Guerre de 1870 commença avec un plan d'invasion pour occuper le Rhin, mais la défaite à Sedan mit un terme à ce rêve.

Sous la Troisième République

Des auteurs nationalistes proposèrent pendant et après la guerre sinon d'annexer la rive gauche du Rhin, du moins d'y renforcer considérablement la présence française au nom de droits historiques, ce dont témoigne par exemple un ouvrage celui d'Eugène Darsy, Les Droits historiques de la France sur la rive gauche du Rhin, préfacé par Maurice Barrès en 1919. Georges Clemenceau, souhaitait une séparation rhénane pour sécuriser la France. À Versailles, soutenu par Foch et désireux d'affaiblir l'Allemagne, il envisage de détacher politiquement la rive gauche du Rhin de l’Allemagne et en faire soit un État indépendant, soit une zone démilitarisée placée sous contrôle allié durable, soit une zone sous garantie militaire permanente. Le président américain Woodrow Wilson refuse le démembrement durable de l’Allemagne et défend le principe d’« autodétermination des peuples ». Le Premier ministre britannique David Lloyd George craint qu’un démembrement excessif de l’Allemagne ne déstabilise l’Europe et assoit l'hégémonie française sur le continent, car l'Allemagne perdrait un territoire riche en ressources minières et industrialisé, ce qui l'empêcherait de redevenir une grande puissance capable de garantir l'équilibre en Europe . Un Compromis final est défini dans le cadre du Traité de Versailles : la France obtient la démilitarisation permanente de la rive gauche, l'occupation alliée temporaire (15 ans) mais pas de séparation politique. Clemenceau accepte en échange une promesse de garantie anglo-américaine qui ne sera jamais ratifiée par le Sénat américain. Son projet stratégique est ainsi partiellement vidé de sa substance. Clemenceau priorisait la sécurité sur l'annexion, mais ses idées influencèrent Locarno en 1925 (démilitarisation).

De Gaulle

Après la victoire de 1945, De Gaulle envisagea la séparation de la Sarre (qui deviendra un protectorat français), une autonomie, voire une internationalisation, de la Rhénanie, le contrôle économique de la Ruhr. Charles de Gaulle veut détacher la rive gauche du Rhin et donner à la France, sinon une annexion devenue impossible, du moins le contrôle de fait de la rive gauche (Rhénanie, Sarre) comme "garantie de sécurité". La proposition consistait en un un protectorat français sur la Rhénanie (avec occupation zone française, 1945-1949), et intégration économique (Sarre rattachée à la France jusqu'en 1957). Le Mémorandum de 1945 proclamait "Le Rhin signifie la sécurité française" mais les Alliés refusèrent, favorisant une Allemagne fédérale (1949). En effet, pour le président Harry S. Truman, la priorité devint de reconstruire l’Allemagne de l’Ouest, et de stabiliser l’Europe occidentale. Le début de la guerre froide rendait indispensable un État ouest-allemand stable et intégré au camp occidental. La Sarre réintégra l'Allemagne en 1957 après référendum. De Gaulle priorisa ensuite la réconciliation franco-allemande avec le traité de l'Élysée en 1963, abandonnant ses anciennes revendications.

Notes et références

Bibliographie

Voir aussi

Related Articles

Wikiwand AI